Art et architecture : scénarii d’anticipation pour le temps présent

Les porosités entre art et architecture ne sont pas nouvelles : passant par la main, le trait, le dessin, elles touchent désormais toutes les formes plastiques, y compris les plus immatérielles, élaborées par les artistes et les architectes eux-mêmes, qui dans le champ de l’art contemporain retrouvent un espace de respiration et d’expression libéré du principe de réalité. Il y a un an à peine, la Solo galerie s’ouvrait aux architectes à Paris. Depuis le 23 septembre, c’est à l’espace Art[n+1], dans le IIe arrondissement, que se jouent, Contre vents et marées, les fictions créatives d’un duo d’architectes norvégiens et de plasticiens français (Come hell or high water). Alors qu’à Bordeaux, le studio d’architecture URB1N interroge les visions urbaines de six artistes contemporains, l’œuvre Phares de Milène Guermont célèbre la lumière à l’Unesco. Tour d’horizon d’un ensemble singulier de projets entremêlant art et architecture.

Pigot Daniaux
Global seed Vault VR Experience, Magali Daniaux et Cédric Pigot, 2016.

« Une banque de graines au Svalbard, un poème au fond d’un bunker, un village ensablé, des mémoires excavées, une maison réglée sur les marées… » Voici le début d’un inventaire qui résonne avec la pluralité des scénarii sous-tendus par la dizaine d’œuvres présentées actuellement à la galerie Art[n+1] à Paris (photo ci-dessus). L’essentiel de l’action se passe cependant en Arctique, où les artistes français Magali Daniaux et Cédric Pigot réalisent des contes radiophoniques d’anticipation – Cyclone King Grab & Piper Sygma (2010), Arctic Tactic (2011), Biofeedback (2013) – inspirés par la réalité quotidienne des populations frontalières et les projections géostratégiques qui se jouent en ces terres extrêmes. En 2010, ils y installent une caméra permettant d’observer en streaming – soit en temps réel –, et dans le contexte du réchauffement climatique, le développement du port norvégien de Kirkenes. En 2014, ils ouvrent une fenêtre sur l’archipel du Svalbard : 78° 55’ N (2014-2016) est une nouvelle œuvre connectée, dont l’adresse IP reste secrète. Le duo a posé sa caméra thermique sur la station de recherche de Ny-Alesund, à quelques pas du Global Seed Vault, le fameux coffre fort de graines financé par diverses fondations – dont la Fondation Rockefeller, la Fondation Bill & Melinda Gates et la Fondation Syngenta – et de nombreux gouvernements, installé dans le sous-sol norvégien. Interpellés par l’architecture « survivaliste » du bunker, ils en ont modélisé une vision en 3D à partir des plans de l’architecte, Peter W. Søderman, avant d’y déposer un poème, celui du dernier homme sur terre (La sauvegarde sacrée, le bip de l’âme, 2014). Sous l’apparence d’une fleur mystérieuse en lévitation, la voix qui en émane est empreinte d’une grande mélancolie, dont le ressenti est encore décuplé à l’idée de la récente fusion Bayer-Monsanto. Le projet Devenir Graine est présenté en ligne, depuis 2014, sur le site du Musée du Jeu de Paume. Ici, le Global Seed Vault (1) et son environnement ont été remodélisés par le studio de création 3D Ultranoir afin d’offrir une véritable expérience immersive à vivre, au sous-sol de la galerie, à l’aide d’un casque de réalité virtuelle et d’un système Oculus, dans les effluves d’un étrange parfum de cryonisation, Seed, imaginé en 2013 avec les laboratoires Drom Fragrances.

Un vent de force 7

Stiv Kuling
Shoyna Dissected, Jan Gunnar Skjeldsøy, 2016.

L’immersion est aussi l’une des stratégies d’Anders Eik Pilskog et Jan Gunnar Skjeldsøy, dont le studio d’architecture Stiv Kuling – expression signifiant « grand frais », autrement dit un vent de force 7 – est basé à l’extrême pointe sud-ouest de la Norvège. « Dans notre travail de commande, nous essayons toujours d’intégrer les contraintes environnementales, non comme des obstacles à contourner ou à gommer, mais telle une singularité des lieux, susceptible d’influer sur les constructions sociales et culturelles au fil du temps », expliquent les Norvégiens, venus à Paris à l’occasion de leur première exposition. « Nous appréhendons l’architecture en terme d’espace, plutôt que de bâtiments dotés d’une fenêtre avec vue. Nous prenons aussi en compte la grisaille ou la pluie, reprennent-ils, non sans une pointe d’humour. Notre travail artistique, qui s’inscrit dans une démarche plus personnelle, nous aide à nourrir ensemble de nouvelles manières de penser l’architecture. » L’œuvre Shoyna Dissected (2016) – qui prend la forme utopique de cinq maisonnettes de bois, traversées de trous et de piques en façade et placées symboliquement au-dessus d’un tas de sable – « a été initiée par une série de relevés et de dessins en fonction de la lumière du jour », précise Jan Gunnard Skjeldsøy. La pièce s’inspire de l’histoire d’un ancien port de pêche situé au nord de la Russie, dont l’ensablement généré par un chalutage de fond industriel a fini par ruiner l’économie locale florissante dans les années 1940-1950. Le village de Shoyna n’est plus que le fantôme de lui-même, tant le sable a envahi les habitations. « Plutôt que de lutter contre ce sable, l’idée consiste à surélever les pièces de vie du sol pour mieux l’accueillir en fonction du vent, tout en pouvant déplacer les piques de bois, sur la grille en façade, pour faire entrer la lumière dans l’habitat et en moduler ainsi le paysage intérieur. Nous devons toujours nous demander comment et avec quelle force une communauté est affectée par les cycles du Soleil et de la Lune, par le reflux et les marées, par les arrivées et les départs de la vie migratoire », poursuivent les deux architectes.

Pour Jan Gunnar Skjeldsøy, cette prise en compte à la fois critique et poétique de l’architecture, cette vision spatiale et son rapport au temps prennent leurs sources dans les écrits d’Henry David Thoreau et de Yi-Fu Tuan (2). Son intrigante House of measurement (2008), réalisée à partir de bois, de verre et de petites cannettes de fil de coton, est un autre exemple de construction utopique conçue en fonction des processus naturels du Grand Nord, qui ne connaît ni le jour en hiver, ni la nuit en été, mais dont les rythmes des marées oscillent en fonction de l’astre lunaire. « Cette vision de la régulation des niveaux d’eau constitue l’une des plus fortes images du temps qui passe en Arctique », dit-il.

Anders Eik Pilskog
Excavation (détail), Anders Eik Pilskog, 2007.

Dans sa recherche artistique personnelle, Anders Eik Pilskog s’intéresse, quant à lui, plus particulièrement à l’idée de déconstruction, comme méthode de compréhension des qualités spatiales d’un lieu, et à la fragmentation des éléments qui en constituent l’architecture. Il lui plaît, par exemple, de formuler d’autres assemblages que les représentations architecturales traditionnelles attendues : à l’image de cette maquette abstraite en carton blanc de la maison de son enfance, Cardboard & Wood (2008), réalisée à partir d’objets dont il ne retiendra que la forme et l’expérience spatiale. Dans une autre pièce présentée à la galerie, Excavation (2007) – construite à partir d’un moulage de béton et en polystyrène –, il met en exergue l’idée de destruction nécessaire à toute création : « En excavant ici la matière, on révèle en quelque sorte le processus qui servit à en élaborer la forme. » Creuser, excaver plutôt qu’ériger, une autre façon d’aborder l’architecture, dans un geste définitif, non renouvelable.

Dans le sillon de l’espace temps

The Diluted Hours / N66°50.629′ – W162°34.798′, Magali Daniaux & Cédric Pigot, 2016.
The Diluted Hours / N66°50.629′ – W162°34.798′, Magali Daniaux & Cédric Pigot, 2016.

Ce qui réunit ici ces deux duos, français et norvégiens, relève autant de leur processus de travail que des enjeux planétaires qui animent leurs productions ; l’humain y étant placé au centre de ses propres interactions avec la nature. Fruit d’une collaboration née de leur rencontre en 2013, lors d’une résidence commune à l’Institut Français de Fès, au Maroc, The Spider’s House (2016) et ses auges creusées dans une pièce de bois brut, recouvertes de rondelles de plexiglas amovibles et colorés, fait figure de triple hommage : à Fès, ses fours à céramique et au soulèvement marocain de 1954 évoqué dans le roman éponyme de Paul Bowles, par cette araignée qui tisse une toile aussi complexe que la situation au Moyen-Orient. Placés de chaque côté du socle, des émetteurs sonores fixés directement sur le bois remettent en question la tranquillité de l’alcôve et de sa vie privée, dans un mix confrontant l’approche naturaliste du jardin et l’activité de la médina à d’autres fréquences plus technologiques, voire anxiogènes, faisant ainsi résonner la sculpture, telle une architecture vibrante, marquée par l’empreinte du temps.
D’autres œuvres inédites sont à explorer à la galerie Art[n+1], à la manière d’un archéologue intrigué par ces cendres insérées dans le vinyle dont on entend, sur la platine disposée à l’entrée, les craquements du bois qui brûle… en Alaska. Il vous faudra prendre le temps de creuser le sillon des Heures diluées (The Diluted Hours, 2016), signées Magali Daniaux et Cédric Pigot (3), pour qu’elles se dilatent dans l’espace et révèlent tout leur secret.

« The House of One » : un vœu pieux ?

Kuehn Malvezzi
The House of One (esquisse), Kuehn Malvezzi.

Située à Paris également, la Solo galerie est l’une des toutes premières galeries d’art contemporain dédiées aux architectes, privilégiant l’expérience d’une œuvre originale plutôt qu’une représentation par des dessins, et des maquettes. Ouverte en octobre 2015, elle entend représenter des lauréats du prestigieux Pritzker Prize comme la jeune garde de l’architecture, tout en s’ouvrant aux artistes contemporains. Et parce que l’exception confirme la règle, ou bien qu’il s’agit là d’une belle utopie en marche, y est actuellement exposé le projet très sérieux du trio d’architectes berlinois Kuehn Malvezzi : The House of One. Abriter sous un même toit une synagogue, une mosquée et une église chrétienne au cœur de Berlin peut apparaître tel un vœu pieux, mais qui sait ? Le concept développé par Kuehn Malvezzi repose sur la construction de trois espaces de culte distincts, reliés par une pièce commune au centre, qui surmonte le bâtiment de son dôme et de sa terrasse panoramique. Reprenant des éléments architecturaux significatifs des trois grandes religions monothéistes, ce lieu interreligieux de prière et d’enseignement se déploierait telle une sorte de ville miniature, capable de rassembler des habitants issus de communautés différentes. Une autre version du projet est par ailleurs présentée jusqu’au 4 janvier au Centquatre, à Paris. Dessinée au sol, elle met littéralement à plat les conventions de représentation, par un jeu de marelle, qui consiste pour tous les enfants du monde à jeter un petit caillou dans une case pour essayer d’atteindre le ciel.

Les « Phares » de l’Unesco

Milène Guermont
Phares (sur la place de la Concorde), Milène Guermont, 2015.

Passer de la terre au ciel, telle est aussi la mission originelle de l’obélisque de Louxor, offert en 1830 par le roi d’Egypte à Charles X en signe de bonne entente. Sculpture symbolique ou monument historique, architecture ou objet d’art, Phares, de l’artiste et ingénieure Milène Guermont, fut choisi le 3 octobre dernier, parmi quelque 13 000 projets internationaux labellisés par l’Unesco, pour entériner le rapport final de son Année Internationale de la lumière. Installée place de la Concorde, cette résille en aluminium doré de 30 mètres de haut portait en sa structure toute une cascade de phares de voiture, symbole de mobilité et d’une modernité revue à l’aune de la fracture énergétique. D’octobre 2015 à juin 2016, par le biais d’un capteur transmettant nos battements de cœur, chacun pouvait illuminer à son rythme l’obélisque égyptien, que l’artiste mit en résonnance pour la Saint Valentin avec la tour Eiffel et la tour Montparnasse. Face à la montée des obscurantismes – pas seulement religieux –, la portée de l’œuvre n’est pas anodine. Outre la prouesse technique de plus de 300 artisans ayant concouru à sa réalisation, Milène Guermont nous rappelle que c’est sur cette même place de la Concorde, conçue au siècle des Lumières, qu’eut lieu, en 1843, le premier essai d’éclairage public au monde. Toute une symbolique qui n’a pas échappé à l’institution internationale œuvrant pour la paix et le rapprochement des nations par le développement de la science, de l’éducation et de la culture. Fiat lux !

« City or not city ? » ou la quête d’urbanité

Claire Trotignon
Organized chalk, pier, Claire Trotignon, 2016.

Direction Bordeaux, enfin, où la jeune agence d’architecture URB1N offre de découvrir, jusqu’au 9 octobre, six visions d’artistes réunis sous le commissariat de Pascal Bouchaille dans l’exposition City or not city ?. Qu’est-ce qu’une ville, sans ce flux d’interactions humaines qui la structure et l’anime ? Or, c’est bel et bien la disparition de l’humain qui interpelle ici le spectateur : autant par la rectitude silencieuse d’une architecture brutaliste mise en lumière dans les clichés marouflés sur aluminium de Nicolas Moulin, que dans la vision nostalgique de cabanes enfantines abandonnées à leurs collines dans les dessins et collages de Claire Trotignon. Alors que les photographies hors du temps de Julien Lombardi transforment le réel en théâtre d’illusions, celles de Pierre Besson oscillent entre réel et fiction. Bel et bien ancré dans la réalité, un enchevêtrement de bâtiments vus du ciel forme le mot « su » : comme s’ils avaient su ? Mais quoi ? En figeant à la cire sur toile, cette vision urbaine « googlisée » de l’urbanisme, quelle empreinte, quelle trace de notre civilisation décadente Philippe Cognée met-il en exergue ? L’auteure Marianne Barzilay commente les clichés d’Alain Bublex sous la forme du constat : « Notre temps serait celui des lego-conteneurs, à déplacer à l’aide de drones pour composer de tristes assemblages égayés de couleurs ? », écrit-elle en guise d’introduction à l’œuvre.
Difficile de ne pas rebondir ici sur le film d’Antoine Devouard et Benoît Decout (Drone Press), Calais Jungle, distingué fin septembre par le Grand Prix du Cabourg Drones Festival. C’est l’histoire d’un vol au-dessus d’une ville monde avec ses commerces, ses restaurants, ses lieux de culte, faits de palettes et de bâches plastiques, où s’intercalent les regards en suspend des migrants qui l’habitent ; c’est aussi l’intervention frontale de la police, détruisant par le feu les restes d’utopie qu’ils avaient mis dans cette cité improvisée.

(1) Lire aussi notre dossier Art & Son « Les esthétiques de l’écoute » et notre enquête « A la recherche de l’indicible ».
Global Seed Vault Virtual Reality Experience sera également présentée lors de la foire d’art numérique Variation, du 18 au 23 octobre à Paris.
(2) Géographe sino-américain auteur de Space and Place : The Perspective of Experience (1977).
(3) A découvrir également lors de Variation Art Fair à Paris du 18 au 23 octobre.

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