Enquête – A la recherche de l’indicible

Joachim Montessuis

Respiration, ronflement, soupir, borborygme, parole, chant… La voix est une expression primaire de l’homme qu’on ne peut pas faire taire. A la croisée de l’intime, du social et du culturel, elle dit notre rapport au monde. Les plasticiens s’en emparent comme un médium privilégié pour interroger notre perception de la réalité et sa fabrication. Résultat ? Des œuvres vivantes, radicales et extrêmement diverses qui ouvrent de nouvelles voies dans une pratique transdisciplinaire, intégrant la danse, la musique, la philosophie, l’économie politique ou encore le marketing, qui se retrouve au-devant de la scène artistique. La Wellcome Collection, à Londres, accueille jusqu’au 31 juillet une exposition d’envergure dédiée à cette thématique. Réunissant les œuvres d’une vingtaine d’artistes internationaux, This is a Voice propose un véritable voyage acoustique constitué de sons, bien sûr, mais aussi de toiles, de manuscrits, de planches médicales et de recherches anthropologiques ! Le matériau voix y est disséqué tant dans ses formes qu’à travers les nombreuses réflexions conceptuelles et philosophiques qu’il a de tout temps engendrées. A l’occasion de cette actualité, nous mettons en ligne une enquête sur le sujet réalisée pour notre récent e-magazine dédié aux plasticités sonores contemporaines.

Argelia Bravo
Je te donne mes mots (détail), Argelia Bravo.

Tino Sehgal utilise la voix et le langage pour créer des situations inattendues dont aucune trace ne sera conservée. Argelia Bravo donne la parole au peuple avec Je te donne mes mots. Joachim Montessuis (photo ci-dessus) trouve dans la voix, un matériau pour aiguiser notre conscience. Valérie Vivancos, quant à elle, compose un opéra avec des dormeurs. Si les intentions diffèrent, les démarches s’entrecroisent dans la mise en œuvre de protocoles rigoureux et la recherche d’une pensée à la fois concentrée et ouverte, échappant aux conditionnements et propice à l’émergence d’états de conscience qui renouvellent notre façon d’être au monde. Au fil de l’approche plastique de la voix, une formidable enquête sur l’humanité prend forme, à l’instant précis où notre siècle semble pris d’assaut entre l’avènement de la singularité, où les machines dominent les hommes, et un élan vers la spiritualité faisant fleurir des pratiques méditatives de tout ordre et grandir les pouvoirs de la conscience.

Sur les pas de John Cage

Virgile Novarina et Valerie Vivancos
Balade paradoxale, Virgile Novarina et Valerie Vivancos, 2010.

Le corps ne connaît pas le silence. Et si l’invisible révélait l’indicible. Et si, comme John Cage, on imaginait que chaque objet avait un esprit et se mettait à créer ses propres instruments de percussions, telles des extensions de la voix et de la rythmique du corps. La compositrice, performeuse et éditrice Valérie Vivancos se méfie des mots et n’exprime ses avancées qu’avec beaucoup de garde-fous. Reste qu’elle a choisi le son pour conduire une exploration du monde qui commence par faire table rase du silence, passe par les bruits naturels du corps, puis la voix comme marqueur culturel et élément de socialisation, avant de s’élancer aujourd’hui vers l’usage rituel des objets autour de la percussion. Sur les pas de John Cage, dans les traces des dadaïstes et de Fluxus – « Ces artistes s’intéressent au mélange entre le son et la vie, ils sont les poètes de l’image profonde, celle liée à la vie, à la forme qui est toujours dans le devenir. » –, son œuvre est à la fois concentrée et ouverte à tous les possibles, sa pratique se prêtant à toutes les formes et configurations. Cela donne de petits bijoux à écouter.

Valerie Vivancos_Echolalia
Illustration d’Echolalia, Valérie Vivancos, 2014.

Pièce en quatre mouvements provenant d’un seul enregistrement vocal, publié sous le pseudonyme d’Ocean Viva Silver, Echolalia (2014) peut provoquer des états d’hypnose et autres altérations de la conscience. Sorti cette année sous le label suédois Sublunar Society, l’Opéra du sommeil (2002-2016) retrace quatorze années de travail autour des dormeurs qui prolongent une performance participative donnée à Copenhague en 2002, durant laquelle le public était convié à dormir dans un bunker, les bruits émis lors de leur sommeil étant enregistrés. « La respiration, c’est l’orchestre, et les dormeurs qui émettent des bruits involontaires avec leurs voix sont les chanteurs, explique Valérie Vivancos. Pour ajouter un côté plaisant, je conseillais aux volontaires d’amener 200 ml d’alcool fort et deux balles de tennis. Ces éléments me permettaient aussi d’inverser les petits gestes de lutte contre les ronflements, mon but étant au contraire de les favoriser, les volontaires se voyant coudre des demi-balles de tennis sur le dos pour les inciter à dormir sur le ventre. » Cette performance participative faisait suite à un premier enregistrement de dormeurs, réalisé lors d’une immersion dans un laboratoire panoptique de l’unité des troubles du sommeil du professeur Billard, au CHU de Montpellier, où médecins et « cobayes » s’observent, les sons émis par ces derniers étant amplifiés. « Je suis passée par le silence pour aller vers le langage et par l’usage du son à des fins de rituels, à travers le chant. » Prochaine étape ? « L’usage des objets et notamment les percussions. »

Le chant, vecteur d’autres états de conscience

Joachim Montessuis
Performance de Joachim Montessuis au Palais de Tokyo, 2013.

Compositeur, performeur, poète et créateur du label Erratum Musical, Joachim Montessuis est l’une des figures de la poésie électronique, à suivre dans des lieux aussi divers que les Instants Chavirés, à Montreuil, ou le Palais de Tokyo et le festival VisionR, à Paris. Avec des bruits de bouche triturés et entrelacés électroniquement et, de plus en plus, du langage parlé et déclamé, le plasticien compose des morceaux hypnotiques qui provoquent des sensations proches de la transe. Recherche d’un en deçà et/ou d’un au-delà du langage, stimuli pour accéder à un autre état de conscience ? Son œuvre conduit une expérience de régénération de soi qui interroge la nature même de la réalité, au fil de la voix. « Nous sommes tous plus ou moins endormis et aliénés, explique le plasticien français. La dynamique sonore peut aider à créer de “bonnes paniques” ou “la terreur sacrée”, afin de nous sortir un peu de notre torpeur. » Et si la réalité était un programme ? « Nos pensées seraient des codes, des fertilisateurs, négatifs ou positifs, qui prennent forme dans ce programme. C’est une expérience simple que nous faisons tous en permanence. L’arrêt des pensées par le processus méditatif révélerait la non-distinction entre le soi et la réalité dans un épanouissement profond. La voix fait partie de cette expérience, elle peut exprimer toute l’intention de nos pensées à travers des sons. » Fascinante, cette approche de la voix est une voie directe vers la pensée « sauvage » et une expérience non duelle du monde.

Jaan Toomik
Father and Son (capture d’écran), Jaan Toomik.

Approche parallèle en Europe de l’Est, celle de l’Estonien Jaan Toomik : dans sa célèbre vidéo Father and Son, présentée en juin 2015 à la Fondation Vuitton, l’artiste utilise le chant pour atteindre une forme de transcendance partagée avec le public. Il se filme patinant nu dans un désert de glace, au rythme d’un chant religieux interprété par son fils de 10 ans, provoquant l’apparition de son père, décédé alors qu’il avait 9 ans. L’artiste voit dans le chant rien de moins qu’un médium privilégié pour surmonter ses propres tabous et entrer en contact avec ses parents morts.

Libérer la parole du discours

Tino Sehgal propose au public des « situations construites », à expérimenter. Dans This is Exchange, ce sont deux personnages qui nous proposent d’effectuer un échange : « Donnez-nous votre opinion sur l’économie de marché et nous vous rembourserons la moitié de votre billet d’entrée ». Dans This is Contemporary, ce sont trois gardiens de musées qui viennent nous entourer en dansant et en chantant. Ces « situations » font émerger des discussions ouvertes et décontextualisées sur le mode d’organisation régissant nos sociétés dont le langage est le vecteur direct. L’artiste britannique refuse tout enregistrement, photo ou commentaire. L’oralité devient ainsi le moyen de créer une structure de dialogue, gommée de toute interférence et de toute conséquence, autre que celle du renouvellement de la pensée. Littéralement immatérielle et sans traces, l’œuvre de Tino Sehgal révèle d’autant plus qu’elle ne fixe pas.

Argelia Bravo
Je te donne mes mots, Argelia Bravo.

Autre posture politique autour de la voix, celle d’Argelia Bravo se fait militante. L’artiste dégaine la parole comme une arme contre les injustices, les inégalités sociales et les impostures du discours. Lors de la dernière Biennale de Venise, elle présentait dans le Pavillon vénézuélien Je te donne mes mots, une installation vidéo drôle et caustique, où des femmes encagoulées en tenues militaires, tour à tour armées d’ustensiles de cuisine et torses nus donnant le sein à leur bébé, posent la question du sol et des aliments qui y sont cultivés. La voix martèle et revendique, les images augmentent leur résonance. Au-delà d’une posture esthétique, l’œuvre signale l’urgence d’un activisme, donnant une voix aux femmes dans un combat pour l’égalité des genres, la souveraineté alimentaire et l’indépendance.

Mohamed Bourouissa
La Valeur du produit, Mohamed Bourouissa, 2013.

Mohamed Bourouissa utilise pour sa part la voix comme le média central d’une réflexion critique sur la fonction de l’argent. Son œuvre vidéo La Valeur du produit nous confronte à un drôle de commercial donnant un cours particulier sur la vente. Cravaté, un mobile à la main, l’homme fait défiler les schémas sur un PowerPoint. La voix est sûre, pragmatique, l’image, elle, est maintenue dans une semi-obscurité qui nous empêche de distinguer le visage de l’interlocuteur. Quels facteurs déterminent le prix ? Comment fidéliser le client ? Les réponses vocales sont claires et pourtant l’impression qui s’en dégage ambiguë. Dans All-In, vidéo qui décrit la frappe de la monnaie, l’artiste algérien – il vit et travaille à Paris –introduit la chanson Fœtus, du rappeur français Booba, pour un traitement filmique sur le mode du clip cadencé.

Comme autant de chemins de retour aux origines ou à l’aspiration à une compréhension plus intime et profonde du monde, les démarches plastiques autour de la voix expérimentent des dispositifs qui transcendent les représentations et ouvrent de nouveaux possibles dans la perception de la réalité. «  La voix est un code psychotique potentiel reprogrammant la conscience et la réalité », affirme Joachim Montessuis. A chacun d’écouter les plastiques vocales, visionner les vidéos qui donnent une place centrale au chant ou au langage et se prêter aux expériences vocales les plus audacieuses pour trouver son accord singulier avec le monde.

Magali Daniaux et Cédric Pigot : science-fiction en Arctique

Global Seed Vault, Magali Daniaux & Cédric Pigot
Simulation 3D de l’entrée du Global Seed Vault, Magali Daniaux & Cédric Pigot.

La Sauvegarde sacrée, le Bip de l’âme est le poème sonore sans doute le mieux gardé de l’humanité : on le voit apparaître, à l’issue d’une longue marche dans la neige, sous la forme d’une fleur post-nucléaire, flottant aux confins du Global Seed Vault, sur l’archipel du Svalbard. Soit là où les géants de l’agribusiness « made in USA » conservent un backup de toutes nos semences vivrières. Depuis 2010, Magali Daniaux et Cédric Pigot nourrissent une œuvre polymorphe, à la fois engagée et contemplative, cryptique et documentaire, sur les enjeux géostratégiques de l’Arctique. Le Bip de l’âme y fait figure de Graal, sublime et dérisoire, car il s’inscrit dans un projet plus vaste, qui questionne la philosophie survivaliste sous-tendue par le mystérieux bunker interdit. Et s’il n’y avait rien, à l’intérieur ? Animé par la poésie sonore et la recherche de nouvelles formes d’écriture plastiques, le duo d’artiste en a fait modéliser une simulation 3D à laquelle on accède par une plate-forme Web interactive, Devenir Graine, présentée au Musée du Jeu de paume en avril 2014. Au fond d’un couloir, nous est révélée la belle voix solennelle d’Hermann Lion. Reporter littéraire ou espion trempé dans tous les trafics planétaires de la Libye à la Corse ? Allez savoir… En 2013, il était le héros d’une première fiction apocalyptique de 56 minutes, Biofeedback, laissé en proie à des créatures mutantes hallucinées, alors qu’une onde de fond persistante laissait s’échapper des bulles soniques issues de cuves radioactives… On les croyait scellées à jamais !

La plate-forme interactive Devenir Graine est accessible en ligne sur l’espace virtuel du Musée du Jeu de paume.

Retrouvez cet article dans notre e-magazine L’esthétique de l’écoute, dédié aux liens entre son et art contemporain. A télécharger librement sur l’App Store et Google Play.

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