Le vif-argent de la création tunisienne

Découvrir les forces vives de la création artistique tunisienne, tel était l’objectif de « L’art contemporain en Tunisie, un Possible Potentiel ou entre Potentiel et Possible ». Durant plusieurs jours, galeristes et artistes ont travaillé ensemble à faire connaître leurs lieux et leurs œuvres. Cet événement culturel, à l’initiative de l’Espace d’Art Sadika et sous le patronage de Salma Rekik, ministre du Tourisme et de l’Artisanat, et de Mohamed Zine El Abidine, ministre des Affaires culturelles, a permis de multiples rencontres et échanges. Créer, exposer et transmettre le goût de l’art contemporain en Tunisie aujourd’hui sont des sujets de discussion et de préoccupation. En effet, le monde de la culture tunisien n’est pas complètement serein et reste vigilant quant aux forces politiques agissant dans le pays et susceptibles de menacer la liberté de créer et, au-delà, la démocratie. Conscients que la situation économique ne permet que peu le développement d’actions culturelles publiques en faveur de la population, des artistes et des lieux d’exposition, les acteurs privés de l’art contemporain souhaitent développer des initiatives en commun. Voyage de quatre jours en immersion dans la création tunisienne.

Vue de l’exposition de Douraïd Souissi à la galerie Gorgi.

Dimanche 1er octobre 2017. Les rues de Sidi Bou Saïd sont encore gorgées de soleil. Le touriste admire la témérité des élégantes Tunisiennes chaussées de talons hauts. Murs blancs et porte bleue ouverte, la galerie Selma Feriani attend au calme sur une petite place. A l’intérieur, rien ne saurait la distinguer d’une de ses sœurs berlinoises ou londoniennes : ni l’agencement des espaces, ni les artistes présentés. Aujourd’hui, elle accueille Ce qui demeure d’Ismaïl Bahri. L’artiste, qui partage son temps entre Tunis et Paris, vient tout juste de refermer Instruments, au Jeu de Paume. Il est là et dispense sans emphase quelques commentaires sur les cinq vidéos présentées. Au premier regard, l’œil est captivé par des mains qui manipulent une page de magazine. Elles froissent et défroissent la feuille. Et recommencent. Peu à peu, les visages et les mots imprimés s’effacent, l’encre vient tacher les doigts. Vous n’en saurez pas plus sur Revers, car à cet instant précis, il est déjà évident que quelques lignes ne suffiront pas, qu’il faudra y revenir. Plus tard. L’exposition dure jusqu’à la fin de novembre. C’est heureux. A quelques rues de là, ce sont les photos impeccables de Douraïd Souissi qui attendent aux cimaises de la galerie Gorgi. Ceints de cadres, les clichés en grand format et en noir et blanc ne sont accompagnés de rien. Ils doivent parler d’eux-mêmes. Ce sont des portraits de gens ordinaires. Jamais de face, jamais en pied. Pas de décors, non plus. Juste une lumière émanant de la personne photographiée. On imagine le propos humaniste, mais on aimerait savoir pourquoi tous les modèles sont des hommes.

Inquiétante étrangeté, Mouna Jemal Siala.

A Gammarth, c’est la galerie Alain Nadaud qui nous attend. Installée à l’intérieur de l’Espace Sadika réservée au travail du verre de notre hôtesse, Sadika Keskes, elle accueille Polarisation. L’exposition collective rassemble des œuvres de Bashar Hroub, Houda Ghorbel, Wadi Mhiri, Clara Puente, Gabrele Dipas, Monther Jawabrah, Mouna Jemal Siala et Ymene Chetouane. Une échelle en équilibre sur des briques de plâtre attire l’attention. Son ombre au mur est très bavarde. Là encore, rendez-vous est pris. Nous reviendrons prochainement sur cette œuvre intitulée I’m the idiot that look at the finger when the finger point the moon de l’artiste philosophe Gabrele Dipas. Elle nous parle du doute à la base de toute réflexion. Enfin, peut-être… En face, six photographies récentes de Mouna Jemal Siala racontent une histoire. Inquiétante étrangeté, expression empruntée à Sigmund Freund, montre deux silhouettes au bord de l’eau, chacune recouverte d’un long drap. Rouge pour celle de gauche et vert pour celle de droite. Au fil des clichés tirés sur Plexi, non seulement elles se dédoublent mais, petit à petit, s’enfoncent dans l’eau jusqu’à quasiment disparaître et laisser derrière elles leurs oripeaux de couleurs. « Les silhouettes des femmes voilées m’intriguent. Avant la révolution, c’était strictement interdit de porter le voile et, ensuite, certaines femmes se sont senties libres de le mettre. Je ne comprends pas ce paradoxe qui consiste à se sentir libre en s’enfermant. C’est une photo performance. On ne sait pas si ce sont deux femmes ou une femme et un homme ou deux hommes qui portent ces deux couleurs complémentaires que sont le rouge et le vert, qui sont très présentes dans les édifices religieux », explique l’artiste. Au-delà de la réflexion liée au sujet, la préoccupation plastique reste essentielle pour Mouna Jemal Siala qui ne se sent pas photographe au sens strict. Elle expérimente toujours les supports, a besoin de manipuler la matière.

Houda Ghorbel
Interdit de tuer…, Houda Ghorbel.

Wadi Mhiri, quant à lui, expose une des pièces de la série Cinq moments de la journée, en référence aux cinq temps de prière quotidienne du fidèle de l’Islam. Un obus jaillit du mur, sorte de sexe en guerre contre l’humanité, qui projette plusieurs ombres comme autant de trajectoires meurtrières possibles. « Les obus nous regardent, ironiques et obscènes, nouveau cadran solaire d’un monde qui ne tourne décidément plus rond. Comment échapper à l’emprise de cette ombre ? Par la liberté de penser, justement, par l’humour, le rire, le devoir d’insolence, d’irrévérence même devant tant d’aveuglement », écrivait l’essayiste Thierry Fabre l’an dernier, à l’occasion de l’exposition Ward & Cartouches qui réunissaient des pièces de l’artiste et aussi de sa compagne, Houda Ghorbel, qui présente deux nouvelles pièces à la galerie Alain Nadaud. Impossible à séparer. La première est intitulée Interdit de tuer… et se trouve à proximité de la seconde …sauf l’obscurantisme. On l’aura compris, elle aussi est une artiste profondément engagée. Un sens interdit est barré de canons de fusil en céramique recouverts de fleurs, en face un tuyau qui sort du mur soutient une tête chauve scindée en deux par une série de révolvers en céramique, eux aussi, et décorés de même manière.

Monther Jawabrah
Elevation II, Monther Jawabrah.

Un nouveau volet de Ward & Cartouches se prépare. Il y sera toujours question de fleurs et de balles, des douces promesses des gens de pouvoir et de la violence des actes qui s’ensuivent. Les 25 et 26 novembre, Wadi et Houda exposeront dans les montagnes, là où sont réputés se cacher les terroristes. « Notre travail est une interprétation philosophique d’un vécu un peu amer. De nos jours, au nom de la religion, beaucoup de choses sont faites et promises, aux jeunes notamment. Chacune de nos œuvres est un cri d’alerte. Nous souhaitons inciter l’autre à la réflexion sur la manipulation en générale, qu’elle soit exercée par les tenants de la religion, de la politique ou par les médias », explique Wadi Mhiri. L’heure avance et la performance de Sadika Keskes se prépare. Il faut y aller, non sans toutefois avoir apprécié les deux installations complémentaires de Monther Jawabrah, Elevation I et II. La première montre un corps allongé, tracé sur un mur, semblant léviter à l’intérieur de fils barbelés maintenant un matelas vert à quelques centimètres du sol, alors que la seconde propose la même silhouette noire dessinée sur un mur au fond d’une pièce entièrement recouverte de motifs en couleurs rappelant les nœuds des barbelés. Deux illusions d’optique, pour ainsi dire, au service d’un diptyque qui pense la place de l’homme au cœur d’un champ d’épines créées par lui.

Sadika Keskes
Tombeaux de la Dignité, Sadika Keskes.

C’est l’heure. Dans la cour intérieure de la maison de Sadika Keskes, des cubes de verre soufflé bleus disposés comme un lit mais porté comme un cercueil reposent sur un brancard. A l’intérieur, des cubes transparents sont installés sur un brancard plus petit, blanc et décoré d’un nœud de tissu fermé par des fleurs en plastique rappelant les hochets d’enfant. La représentation est saisissante. Les chuchotements remplacent peu à peu les discussions animées. L’art transporte tout le monde dans un ailleurs commun, celui de la perte d’un être cher. Il est un peu plus de 16 h quand le cortège s’ébranle vers la plage. La mort pèse lourd et les vivants s’échangent leur place pour arriver jusqu’à destination. Posés au bord du rivage, les Tombeaux de la Dignité, nom de la performance, sont rejoints par les vagues (notre photo d’ouverture). Sadika Keskes, Wadi Mhiri et Gabrele Dipas se jettent à l’eau et les immergent au loin. Il ne se passe pas une semaine sans que la Méditerranée ne rejette le corps, les corps, de ceux qui rêvaient d’une vie autre. Ce n’est pas la première fois que l’artiste attire l’attention ainsi. En 2011, elle avait dressé des tombeaux de verre sur la place principale de Kasserine, face à la mairie et pendant la gouvernance des islamistes. Les gestes de Sadika Keskes sont forts et sa détermination sans faille. En artiste accomplie, elle représente le monde dans lequel elle vit. En elle, les martyrs se sont trouvé une voix. De retour à l’espace d’art, elle accueille l’ambassadeur de France en Tunisie. Olivier Poivre d’Arvor est en retard. Il souhaite toutefois être accompagné jusqu’au lieu d’immersion des Tombeaux. Hommage au travail de l’artiste ? Aux hommes, femmes et enfants morts en mer ? Les deux probablement.

La galerie El Marsa
La galerie El Marsa.

La journée n’est pas encore terminée. La galerie El Marsa nous attend. Pour l’occasion, Moncef Msakni a confié à Nadia Jelassi (commissaire d’exposition et artiste) la mission de réunir dans son très bel espace une sélection d’œuvres et d’artistes à la pointe de l’art contemporain tunisien. Aux cimaises, des œuvres d’Abdesslem Ayed, Omar Bey, Asma Ghiloufi, Maher Gnaoui, Imed Jemaïel, Nabil Saouabi, Mohamed Ben Slama, entre autres. Deux œuvres attirent tout particulièrement l’attention. Au sol, un caisson noir affiche une image en mouvement. Des formes viennent s’inscrire à l’intérieur du rectangle blanc et disparaissent. « Elles sont générées par un programme que j’ai écrit, qui est basé sur un autre logiciel d’écoute, de flux de données, qui passe sur un réseau Wifi », explique Ali Tnani. A gauche en sortant de la pièce aveugle, un dessin au crayon noir très simple. Une trace, comme un souvenir du flux numérique. Nous y reviendrons. Promis. L’artiste sera bientôt à Paris. A quelques mètres de là, deux toiles se répondent et une histoire se raconte sur deux feuilles apposées côte à côté. « Ce dessin fait partie d’une série qui parle de l’enfermement. Je crée une mise en scène à partir d’expressions et d’éléments de décor que je compose sur un fond neutre, brut comme la toile. J’essaie de limiter l’espace et utilise une perspective peu correcte. Ce sont des collages d’idées, des flashs », commente Atef Maatallah dans le brouhaha de la soirée bien animée. Mais ce n’est déjà plus le travail sur lequel l’artiste se penche dans son atelier de Tunis. Nous échangerons prochainement sur la question. C’est entendu. Je dois lui envoyer un mail.

L’atelier de Feryel.

Lundi 2 octobre 2017. La première étape de la journée mène à l’atelier de Feryel. La pièce est claire. Des sphères peintes accueillent les visiteurs. Sur une toile, des femmes alanguies au corps arrondis s’exposent sur un fond doré et gris mouvant de différentes façons. « Enfant, je dois mes premières émotions esthétiques à deux types de peintures : les portraits dont les présences étranges et familières, les regards pensifs, m’aspiraient littéralement dans le silence, et les grandes compositions où les corps tourbillonnaient en spirales de couleurs, de chairs, de lumière, et s’élevaient dans ce que je percevais comme une fête sublime. On m’expliquait pourtant qu’il s’agissait de graves scènes bibliques ou historiques, mais cela n’entamait pas la joie que m’offrait l’ascension vertigineuse de ces corps en apesanteur », écrivait l’artiste il y a quelques mois à l’occasion de l’exposition L’art se porte bien à la Ghaya gallery, à Sidi Bou Saïd. A regarder autour de soi, il est évident que la recherche plastique s’exprime à travers tous les matériaux possibles. Dessins, peintures, collages, assemblages, céramiques, sculptures de tissu… Feryel fait feu de tout ! Sur les étagères, des ouvrages tout aussi éclectiques : un livre sur le street art, Mourir de rire de Boris Cyrulnik, L’art de la Renaissance de Peter et Linda Murray, Cent ans de solitude de Gabriel Garcia Marquez, des poésies de Rimbaud, du Proust, un livre d’Yves Klein, les œuvres complètes de Malraux, Les anges meurent de nos blessures de Yasmina Khadra ou encore Construire l’ennemi d’Umberto Eco. Partout ailleurs, dans l’œuvre, des femmes. Des femmes et leurs parures. « Je travaille sur l’image, la mode et sur toute ce que cela suppose de problèmes d’identité pour la femme, ici comme ailleurs. La difficulté pour elle est de se définir. Une définition qui doit se faire par rapport à elle-même et non en fonction de l’extérieur. Je sens un malaise, perçois des malentendus véhiculés notamment par la presse. Je m’intéresse à tout ce qui est féminin, que ce soit la vaisselle, le mobilier, les tissus… » A travers cet axe essentiel de réflexion, Feryel travaille aussi à comprendre comment la mode récupère l’art. « Ce n’est pas un phénomène neuf, mais il tend à s’amplifier. Pour une de mes dernières expositions, j’ai essayé de raconter comment la mode s’approprie l’art et comment les artistes eux-mêmes se nourrissent de l’art des autres. Ce qui a donné une série de portraits utilisant des images appartenant à l’histoire de l’art. » Feryel raconte qu’elle a même créé des tee-shirts mais précise toutefois : « L’important est de savoir à quel moment l’art est servi et à quel moment il est asservi ».

Le B’chira Art center.

Retour au bus et direction Sabelet Ben Ammar, à 20 minutes de Tunis. L’artiste Bchira Triki y a construit en 2011 le B’chira Art center, un centre d’art contemporain indépendant. Installé dans un jardin de 10 000 m2, le bâtiment à l’architecture moderne abrite des ateliers et une galerie d’exposition. Ce lieu de création et de diffusion de l’art contemporain a tout particulièrement été pensé pour les jeunes. Qu’ils soient artistes ou élèves des écoles environnantes. Il répond à un objectif de sensibilisation de la population à l’art et à travers lui aux valeurs de tolérance, d’esprit critique, de respect d’autrui et souhaite participer à instaurer la culture comme un droit pour chaque citoyen. L’art contemporain en Tunisie est essentiellement militant. Il doit trouver ses propres ressources pour non seulement exister, mais aussi se faire connaître de la population.

Imen Bahri
Terrarium, Imen Bahri.

A l’étage, Metaxu, le séjour des formes s’offre au regard. L’exposition est le deuxième volet d’une série de trois, formant le projet Under the Sand, dont le premier a eu lieu en 2016 à Nantes. A cette époque, Nucléus montre la matière brute qui allait être travaillée. Le concept est fort élaboré : « En tout premier lieu, s’il faut le souligner, les objets d’étude présentés ici ne sont pas des représentations, ils sont, au contraire, signifiants par eux-mêmes. A l’état brut. Pourtant, quelque chose s’est transformé – si ce ne sont pas les objets, ce sont sans doute les sujets. Notre regard s’est retourné. Nous nous faisons ici les miroirs des érosions et des extractions, des constructions et des abandons, des soulèvements et des impuissances, du sable fossile et des jardins fertiles », peut-on lire sur l’exposition dont les recherches se concentraient sur la ville de Gafsa, à quelque 350 kilomètres au sud de Tunis, et les importants gisements de phosphate de la région. Au B’chira Art center, Metaxu présentent des œuvres abouties. Installations, photographies, vidéos et peintures témoignent chacune à leur manière d’un territoire aux histoire oubliées. A signaler particulièrement deux pièces. L’installation Terrarium d’Imen Bahri faite de terre, de tissu, d’ossements, de savons… et d’ondes des réseaux wifi, qui parle de croyances et de rituels, anciens et nouveaux. Et Notes de chevet de Farah Khelil, se présentant sous la forme d’une table de chevet habitée par nombre de souvenirs photographiques, filmiques, d’objets divers comme des boules Quies, des napperons en crochet ou de la naphtaline. Un travail sensible sur la mémoire du quotidien, l’intime universel qui dit à chacun que l’autre n’est pas si différent. Un dernier sourire à notre hôtesse. Il faut tracer la route.
Omar BeyAprès un déjeuner manqué avec Mohamed Zine El Abiedine, ministre des Affaires culturelles, à cause d’un important embouteillage dans les rues de Tunis, se profile la silhouette d’un palais délabré de Kheireddine. L’imposante bâtisse au lustre passé abrite l’atelier d’Omar Bey. Le plasticien passé par les Beaux-Arts de Tunis crée avec tout ce qui lui tombe sous la main. Sur la terrasse, une sculpture de briques et de ciment renferme un fauteuil, à l’intérieur des fils en métal dessinent des tondos pleins de personnages aux formes plus insensées les unes que les autres. Un tableau de mosaïque montre un homme fier d’avoir maigri à côté de la silhouette qu’il arborait avant. Les ressorts d’un matelas servent de perchoir à des oiseaux noirs au bec pointu. Une série de dessins montre un volatil picorant le cerveau d’un homme. Chaque pièce porte en elle la force de conviction de l’artiste et l’énergie encore vivante qu’il a déployée pour la réaliser. Face à l’œuvre, les sentiments affluent : l’urgence, le danger, la dérision, la lucidité, l’humour… Omar Bey transporte et cloue sur place à la fois. « Les arts plastiques sont d’abord un mode d’expression favorable à l’échange. Je ne m’adresse pas seulement à une petite élite et tiens à interroger avec finesse un large public », confiait-il en 2015 à Oumayma Ajarrai d’OnOrient.
La journée tire à sa fin. Mais pas tout à fait. Il reste encore à découvrir Musk and Amber, un superbe espace consacré au design contemporain que sa fondatrice Lamia Bousnina Ben Ayed n’hésite pas à transformer radicalement à l’occasion d’expositions. Ce soir, l’art est représenté par les toiles verticales et décoratives d’Ahmed Zelfani. La présence de nombreux artistes croisés depuis l’arrivée à Tunis montre que le lieu est désormais plébiscité par le monde de la création. Mouna Jemal Siala pose à côté d’un mannequin qui porte un vêtement témoin d’une série de photographies réalisées chez ses grands-parents après leur disparition. Un bel exemple de ce que l’art peut faire quand il s’immisce dans le quotidien des objets.

Le mausolée de Sidi Amor Abada.

Mardi 3 octobre 2017. Départ à 8 h 30 pour Kairouan. Aujourd’hui, le programme est moins chargé. Nous avons de la route pour rejoindre celle qui est considérée comme la quatrième ville sainte de l’Islam et la première du Maghreb. Le paysage défile. Avant même de pénétrer dans la Grande Mosquée (attention aux débardeurs, jupes trop courtes et têtes libres), il est un lieu à découvrir : le mausolée de Sidi Amor Abada (1872). L’homme était forgeron et saint. Craint par une population qui recherchait sa bénédiction, appréciés par les beys de l’époque, il édifia un ensemble architectural surmonté de six coupoles dans le quartier modeste de la ville. Appelé aujourd’hui la mosquée des Sabres, le monument est transformé en musée. Là, le visiteur découvre des objets hors normes fabriqués par le sage, des « lubies » aux dimensions excessives. Les commentaires officiels parlent de « mégalomanie », mais les artistes présents préfèrent croire en une œuvre originale. D’ailleurs, ils en veulent pour preuve tous ces versets incompréhensibles inscrits non seulement sur les murs du bâtiment, mais également installés en rangs serrés sur les objets. Un saint écrivant dans une langue hermétique est-il un magicien ou un artiste ? La question reste en suspens. A moins que les deux termes ne soient synonymes ?

Vue d’exposition à l’Elbirou Art Gallery.

Après une pause déjeuner au Dar Abderrahman Zarrouk, à la cour intérieure pleine de charme et à la cuisine délicieuse, le bus prend la direction de Sousse et de l’Elbirou Art Gallery, seul établissement du genre dans la ville. Installé à quelques rues des remparts de la médina, l’espace d’art a été inauguré en décembre 2015. C’est son intérêt pour la photographie qui incita Karim Sghaier à transformer l’ancien dépôt de laine familial en lieu d’exposition. « Avec ma famille, nous habitions à l’étage. Quand mon père descendait pour travailler, il disait toujours qu’il allait au bureau ! » C’est donc d’un souvenir d’enfance qu’est né le nom de la galerie. Aux cimaises, les œuvres d’Alia Derouiche Cherif, Hela Lamine, Sarroura Libre et Aïcha Zarrouk racontent, elles aussi, des histoires. Réparties dans la pièce, les sculptures en matériaux recyclés d’Irane Ouanes mettent avec humour et sensibilité le poisson à l’honneur. « Cinq femmes, cinq styles, cinq vies pour cette exposition intitulée Seconde vie. Chacune s’exprime à sa manière et laisse son imagination fouiller sa mémoire personnelle et artistique, l’histoire, les rites et les croyances pour en faire des œuvres qui dégagent une vie à travers les différentes lectures qu’il est possible d’en faire. » L’œil du visiteur est particulièrement attiré par la série Mémoires de Tunisie de Sarroura Libre. Dans un esprit très pop, imprimés sur du Plexi, les compositions témoignent de la vie médiatique, populaire et politique du pays. L’artiste s’empare d’images connues de tous pour leur offrir une… seconde vie, les extraire du cœur de chacun pour les présenter telles des icônes contemporaines. Il y a là Ommi Traki, personnage d’une série télé très populaire, le chanteur Ali Riahi, l’actrice Hassiba Rochdi, mais aussi Habib Bourguiba, considéré comme le père de la nation tunisienne, et Tahar Haddad, philosophe et syndicaliste qui s’impliqua dans le combat pour les droits des femmes. Régulièrement, Elbirou repousse l’heure de fermeture car la galerie a pour ambition de devenir un lieu culturel où cinéma, littérature, musique et arts plastiques fraieront ensemble. Un écran peut apparaître et un projecteur diffuser un film. Comme ce fut le cas le 18 octobre pour la Fête du cinéma d’animation, avec Louise en hiver de Jean-François Laguionie. Un coin lecture est déjà accessible et il est toujours possible d’y partager un thé. L’esprit de convivialité y règne et les œuvres y sont bien mises en valeur.

Le professeur Eric Corijn de l’Université libre de Bruxelles accueille l’architecte et urbaniste Jamila Binous.

Mercredi 4 octobre 2017. Une journée entière à arpenter la médina de Tunis. Tel est le programme de ce dernier jour. Si le cœur historique de la capitale pourrait à lui seul expliquer ce choix, il est d’autant plus attrayant quand il accueille Dream City. Le festival d’art investit la cité en moyenne tous les deux ans. Il « se veut pointu et populaire : la création artistique et l’innovation citoyenne d’espaces urbains partagés, le droit de cité sont des enjeux qui n’ont rien d’élitiste. Ils nous concernent tous et demandent un engagement généreux de la part de chacun », écrit Jan Goossens, le directeur artistique de la manifestation. Avant de poursuivre : « Vivant et multidisciplinaire, en ville, mais pas exclusivement en espace public, très ancré dans la médina, mais radicalement ouvert au monde, consacré aux créations de jeunes artistes engagés et intégrant également les nouvelles formes d’œuvres proposées par des invités d’envergure, Dream City est un festival à l’image d’un monde contemporain hybride et en évolution permanente. » Et il est vrai que le programme est riche. Conférences, performances, installations, films et concerts s’enchaînent et se superposent du matin (10 h) jusqu’à minuit. Pour s’y retrouver dans le dédale de ruelles de la médina, une carte est remise à chaque visiteur et les parcours proposés sont fléchés à même le sol ou les murs. Malgré la pluie, le cœur est vaillant et les pieds téméraires. Pas question de se laisser impressionner par cette architecture labyrinthique et la difficulté d’orientation. Première station, tout près de la mosquée Zitouna. A l’intérieur d’une très belle bibliothèque, le professeur Eric Corijn de l’Université libre de Bruxelles accueille l’architecte et urbaniste Jamila Binous autour de la question de l’avenir de la médina et de ses 700 monuments. Le moment est essentiel pour qui veut comprendre les raisons d’être, le fonctionnement et les enjeux de ce quartier historique. Dans les jours prochains, il sera question de « La jeunesse, moteur de modernité », de « Tunis, une ville-monde ? Entre la médina et la nouvelle ville », de « L’art et la ville » et de « Comment changer la mobilité urbaine à Tunis ? ». Le festival dure cinq jours.

Héni éltéli, Fakhri El Ghezal.

Il est déjà évident qu’il ne sera pas possible de se rendre à toutes les propositions. Découvrir en priorité celles des plasticiens s’impose donc malgré de forts regrets pour Violin Phase de la chorégraphe Anne Teresa de Keersmaeker et Slow Parcours d’une autre chorégraphe, Ula Sickle, projet imaginé avec le circassien Mohamed Djobbi. D’emblée, Fakhri El Ghezal donne le ton. Dans une maison typique de la médina, organisée autour d’une cour intérieure, plusieurs pièces abritent les vidéos d’un même projet. Héni éltéli montre des bribes de quotidien, des images comme volées aux instants de la journée. D’un écran l’autre, d’un espace l’autre, les lieux, les actions, les personnes, les temps sont capturés et mis en scène. Le Smartphone de l’artiste pénètre l’intimité et l’espace public avec la même austérité. Une personne entre dans un parking sous-terrain, une femme dans un lit dort, peut-être pour l’éternité, un réverbère apparaît dans le blanc d’un ciel de nuit… Enfermé dans chaque pièce, focalisé sur le noir et blanc des images, le visiteur se laisse emporter dans un univers déroutant, clos par le cadre, inquiétant par les sons et la chorégraphie de l’appareil. L’œuvre est une fiction du réel. L’artiste apprivoise ses images-gestes pour délivrer une esthétique qui n’appartient qu’à lui.

Non loin, Erin Manning invite à contempler La couleur du temps, dans une cour à colonnade. « Trois textiles : deux soies, un coton, tissées à Tunis. Cinq mois à tirer les fils, un travail de soustraction. Et ensuite un retour des fils qui traversent la grille, redonnant au textile son épine dorsale, celle-ci orientée par la couleur du temps. Une épice : le curcuma. Plusieurs mordants naturels, plusieurs teintes. Une odeur. Quatre jours : une synesthésie sentie dans la durée. » Ainsi nous est décrite l’installation. Sur place, il est interdit de prendre des photos. Seule la contemplation visuelle et olfactive est permise. L’œuvre promettait plus qu’elle ne tient. Dommage. Au palais Kheireddine, c’est un tout autre travail qui s’expose. Sonia Kallel y restitue le travail d’une bonne année passée dans l’univers de la chéchia. Plus qu’un couvre-chef masculin, l’objet est « l’aboutissement de techniques précises et d’histoires de métiers menacés aujourd’hui de disparition », nous explique-t-on. Tafkik témoigne non seulement des mystères de fabrication de cette parure, mais aussi, et surtout, des nombreuses rencontres faites dans cet environnement pétri de traditions, de souvenirs et dans lequel l’artiste étudie à la fois l’idée de transmission et de transformation. Il existe une dizaine de corps de métier intervenant dans la réalisation de la chéchia. Pour autant, il se s’agit pas d’une exposition documentaire à caractère historique ou social mais bel et bien plastique. Etonnantes par leur diversité et la justesse de leur réalisation, les pièces déroulent un discours singulier sur le sujet. L’artiste s’empare de tous les médiums et de tous les angles pour en faire son miel. Installations, photos, vidéos, dessins… sont mis au service d’une œuvre globale : Tafkik. Sonia Kallel va jusqu’à proposer des pièces numériques. « Le tricotage du kabbous est ici interprété sous la forme d’un algorithme. Chaque signe représente le nombre d’aiguilles utilisées et chaque passage marque la maille tricotée par la notion de temporalité de la répétition, temporalité de la fabrication (le tricotage d’un kabbous nécessite deux à trois heures), temporalité qui renvoie vers l’infini (tricoter, détricoter)… La technologie permet d’élargir le champ d’interprétation, de transformation et d’innovation », indique l’artiste qui n’a de cesse d’interroger la société, le territoire, la politique, et dont l’un des objectifs avoués est la préservation du patrimoine à travers une démarche résolument artistique et contemporaine.

Amel Ben Attia
Here and There, Amel Ben Attia.

Le temps passe et il est quasiment l’heure de rejoindre la place de la Victoire. Il faut passer par la rue Sidi Ben Arous, retrouver le Souk El Faka. Pressons le pas, ce serait tout de même bien de voir la vidéo d’Amel Ben Attia dont tout le monde parle. Dans la ruelle, les gens font la queue. Une porte fermée cache un intérieur plongé dans le noir. Murs bruts et colonnes disséminées. Une jeune fille au beau sourire et à la main munie d’une lampe de poche guide chacun vers une assise face à un écran encore vide. Here and There s’ouvre sur un décor. Une nature pas si morte que ça. Dans laquelle, peu à peu le regardeur bascule. Aidé, il est vrai, par l’environnement sonore dans lequel il est plongé. « Tout d’abord face à l’image, puis dans l’image et au-delà de l’image », se vante le catalogue. Complètement réussi.

Barbed Gate, Nidhal Chamek.

Vite ! Il faut retrouver la rue Jamaa Zitouna pour découvrir Barbed Gate et le Cabinet des Frontières de Nidhal Chamek. Pour sa première participation à Dream City, l’artiste tunisien, qui travaille tant à Tunis qu’à Paris, frappe fort. Il a entièrement recouvert de fils barbelés la porte de la médina située place de la Victoire. « Au lendemain du 14 janvier 2011, les mesures de sécurité se sont renforcées dans la ville de Tunis. Ce qui était auparavant annoncé comme “mesures d’exception” s’est érigé en règle. Les fils barbelés et autres frontières font désormais partie du paysage urbain. Le choix d’intervenir sur Bab El Bahr correspond à la charge symbolique qu’elle a captée et les événements historiques qui l’ont façonnée tel un monument-frontière », commente le plasticien dans le catalogue. En partie cerné par des barrières, le monument s’impose comme un paradoxe. Est-il protégé ou enfermé ? Sécurisé ou surveillé ? Forcément les deux. Seule la question de l’équilibre demeure. A deux pas de là, les habitants de la ville se sont mobilisés pour réaliser la seconde proposition de l’artiste. Sur des étagères installées dans deux pièces : une radio, un globe-terrestre, une paire de menottes, une cloche, un réveil, une valise… Chaque participant a apporté l’objet qui symbolise le mieux pour lui la notion de frontière ; soit l’imaginaire collectif au service de l’exploration artistique de Nidhal Chamek.
La journée s’achève dans l’atelier de Sadika Keskes. L’artiste qui est à l’origine de « L’art contemporain en Tunisie, un Possible Potentiel ou entre Potentiel et Possible » s’efface sans effort dès qu’il s’agit de défendre la dignité des femmes, des réfugiés, des opprimés en général, et aussi l’accessibilité à l’éducation, à la culture, la liberté d’expression, de création. La liberté tout court, celle qui n’est possible que dans des régimes démocratiques et le respect de chaque individu. Sa générosité n’a d’égale que son œuvre au service d’un humanisme bien pensé. Dans quelques jours, elle embarquera pour Lampedusa et le second volet des Tombeaux de la Dignité. C’est là, en île italienne, qu’elle immergera d’autres symboles de verre. Pour alerter une fois encore.
A tous ceux croisés en terre tunisienne, merci.

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