Les silences bleus d’Emeric Lhuisset

Toujours sur le pied de guerre, Emeric Lhuisset poursuit une œuvre aux confins de l’art et de l’information. Il aurait pu devenir reporter ou documentariste, mais il préfère mille fois s’exprimer plastiquement sur les soubresauts du monde. Une liberté qui n’édulcore en rien ses sujets mais permet de les traiter avec autant de subjectivité que de distance. En cette rentrée, sa série L’autre rive est à l’affiche de deux événements internationaux consacrés à la photographie, le Festival Images Vevey, en Suisse, ainsi que la Biennale Photoworks, en Grande-Bretagne, et a fait l’objet d’un livre aux éditions André Frère comprenant 43 cyanotypes tirés à la main par l’artiste. Rencontre.

Emeric Lhuisset.

Emeric Lhuisset a toujours les yeux braqués sur les plaies béantes de l’humanité. Que ce soit en Syrie, en Irak, en Ukraine ou en Afghanistan, il se concentre sur les révolutions, les guerres, d’aujourd’hui et d’hier. Là où se jouent des destins politiques et humains. Qu’il tire le portrait de révolutionnaires sur un fond neutre et les interroge sur l’avenir pour ensuite aller afficher photographies et réponses sur les murs d’une ville du camp adverse ou qu’il fasse poser de véritables combattants kurdes comme des figurants pour des clichés qui ressemblent furieusement aux peintures de guerre illustrant les conflits européens du XVIIIe et XIXe siècles, l’artiste s’astreint à des exercices osés qui nous obligent à regarder le monde tel qu’il est, mais par des voies détournées. « Si mon travail parle de problématiques géopolitiques, je ne fais ni documentaire, ni reportage. Je me questionne sur le médium à utiliser et sur la capacité de mes projets à s’inscrire dans l’histoire de l’art. Autant de réflexions qui sont aussi importantes que le thème abordé. En tant qu’artiste, je me demande toujours comment donner à voir au mieux la question géopolitique traitée et à travers quels supports*. »
En septembre, deux importantes manifestations consacrées à la photographie mettent à l’honneur une même série réalisée l’an dernier. Primée par Images Vevey (mention Reportage Leica), L’autre rive est présentée lors de la nouvelle édition de ce festival suisse et, à la fin du mois, comptera parmi les invités de la biennale Photoworks, à Brighton, en Grande-Bretagne. Tirée sur cyanotypes, elle nous entraîne à la suite de réfugiés sur le sol européen. Hier héros combattant pour la liberté, ils sont aujourd’hui en attente de vie. Emeric Lhuisset ne les a pas choisis au hasard, tous sont des amis rencontrés au fil d’années passées à travailler dans des pays en guerre. De l’île de Lesbos aux confins du Danemark, l’artiste s’attache à leurs souvenirs et découvre leur nouvel environnement. De ces parcours singuliers, il passe à d’autres expériences en photographiant des jeunes femmes issues d’une immigration plus lointaine. L’autre rive est une approche subjective de situations par trop souvent appréhendées théoriquement et globalement. Elle montre des filles, des fils, des sœurs, des frères… Des individus qui nous ressemblent. Chacun d’entre eux est saisi dans son nouveau quotidien. Emeric Lhuisset tient son regard en équilibre. Pas de photos choc, pas de misérabilisme. Uniquement des clichés disparaissant peu à peu dans la couleur comme certains corps dans la Méditerranée. Toute une humanité mise à mal à travers le silence bleu des images. Une œuvre subtile et essentielle.

ArtsHebdoMédias. – Comment est née L’autre rive ?

L’autre rive (série), Emeric Lhuisset, 2017.

Emeric Lhuisset. – De deux constats. D’une part, je travaille depuis une quinzaine d’années au Moyen-Orient. Nombre de personnes rencontrées là-bas sont devenues des amis et parmi elles certaines ont fui la guerre et se sont réfugiées en Europe. D’autre part, de trop nombreuses prises de position concernant les réfugiés sont violentes et radicales. Certains hommes politiques se servent de ce drame pour déclencher une peur de l’autre, de la différence. De plus, les représentations des réfugiés sont généralement de trois types : soit elles sont basées sur l’évènement, comme celles affichées souvent dans les médias – arrestations, barrières escaladées, courses-poursuites avec la police, cadavres sur les plages –, soit elles viennent appuyer un discours catastrophiste, qui vise à appuyer à des fins électorales la théorie populiste qu’un désastre est en cours – hordes de populations errant dans des paysages à perte de vue, bateaux surchargés, débarquements de gens dans des ports –, soit elles se veulent empathiques, mais ont malheureusement plutôt tendance à offrir une vision misérabiliste de gens seuls parfois la nuit, souvent dans le froid… J’ai dans ce projet voulu sortir de ces imaginaires pour offrir une représentation ordinaire, banale, celle d’un quotidien où chacun peut s’identifier.

L’autre rive rassemble des images issues de trois phases distinctes. Tout commence par un séjour à Lesbos, puis des retrouvailles en Allemagne et au Danemark, notamment.

L’autre rive (série), Emeric Lhuisset, 2017.

Effectivement, le projet a été réalisé en trois phases. La première s’est déroulée à Lesbos. Cette île grecque proche de la Turquie a vu passer des milliers de réfugiés dont mes amis. Je leur ai demandé ce qui les avait marqués dans cet endroit pour ensuite partir à la recherche de leurs souvenirs. Juste avant mon départ, Fouad nous avait prévenu de son arrivée. Il était en Turquie et n’allait plus tarder à embarquer pour l’Europe. Son message était accompagné d’un selfie le montrant dos à la mer. Il n’est jamais arrivé. Son bateau a coulé et lui a été porté disparu. Cet événement a transformé mon projet sur les réfugiés en hommage à cet ami. Photographier des amis, des gens que je connaissais depuis longtemps, était un paramètre très important. Je savais d’où ils venaient, ce qu’ils avaient fui, quel était leur quotidien dans la guerre. Cela influence forcément le regard. Après Lesbos, je suis allé les photographier dans ce que la vie a de plus ordinaire. Les images montrent Soran sur son lit en train d’écrire des poèmes ; Soroush et Elan prenant des selfies sur une plage dans le nord du Danemark ; Hazhar en plein entraînement sportif dans une salle de fitness en Allemagne. Rien ne les identifie comme des réfugiés. Ça pourrait être n’importe qui.

Pourtant leur situation est bien différente ?

L’autre rive (série), Emeric Lhuisset, 2017.

La plupart des personnes photographiées étaient encore dans des camps de réfugiés. Certains les avaient quittés de peur d’être renvoyés et vivaient cachés. Au moment des prises de vue, aucune n’avait encore de papiers. Celui qui avait la meilleure situation venait tout juste d’obtenir un appartement et suivait des cours intensifs d’allemand pour s’inscrire en sciences politiques à l’université. Soroush et Elan, par exemple, étaient dans un camp de réfugiés installé en pleine nature au nord du Danemark. Elle a 19 ans et lui 23 ans. Tous les deux étaient combattants dans un groupe de guérilla kurde. C’est là qu’ils se sont rencontrés. Elle souhaite travailler dans un refuge pour animaux et lui devenir policier.

La troisième partie du projet s’est déroulée en France.

Je l’ai faite avec la seconde génération, trois amies dont l’un des parents a été un réfugié en France dans les années 1970. Le père d’Inès a quitté l’Algérie, ceux de Sarah et Amandine l’Irak. Elles aussi ont été photographiées dans leur quotidien. La première est journaliste – les prises de vue ont été réalisées dans son appartement parisien –, la deuxième s’occupe de la protection de l’environnement en Bourgogne – je l’ai photographiée dans sa maison –, la troisième est architecte d’intérieur – à l’époque elle vivait en banlieue parisienne. Toutes ont à peu près le même âge que moi.

Les photographies des trois phases sont rassemblées dans le lieu d’exposition sans commentaires. Comment les mettez-vous en relation ?

L’autre rive suit un chemin qui mène de la fuite d’un pays en guerre jusqu’à la deuxième génération née et faisant partie d’un nouveau territoire. Des souvenirs de Lesbos, à la deuxième génération, en passant par le quotidien dans les pays d’accueil, les images se confondent, parfois se mélangent. Toutes ont été tirées en cyanotypes, dont j’ai modifié le processus chimique de manière à ce qu’ils restent sensibles à la lumière. Au début de l’exposition, les photos sont en bleu et blanc et, au fil des jours, elles se voilent doucement jusqu’à se transformer en monochrome bleu. Métaphore de la Méditerranée, où beaucoup de réfugiés disparaissent, et mais aussi couleur de l’Europe car ces réfugiés qui arrivent appartiennent au futur de l’Europe et sont de futurs européens.

Une telle mise en action des images oblige à réaliser un tirage spécial pour chaque exposition. Le procédé est inhabituel mais pas une première pour vous.

Effectivement, je l’ai déjà utilisé une première fois pour un projet réalisé en Irak en 2010-2011, mais avec la technique du papier salé. Quand j’ai séjourné en Irak en 2010, je logeais sur le campus de l’Université de Salahaddin-Erbil dans le nord du pays. Quelques jours après mon arrivée, un étudiant en journalisme a été enlevé. Seul Occidental présent, j’ai été pris à témoin. Ses amis sont venus me voir pour m’expliquer que Sardash écrivait des articles dans lesquels il dénonçait la corruption et la cooptation dans le pouvoir local. Ils m’ont également montré son dernier texte intitulé J’entends sonner les cloches de ma mort dans lequel il expliquait avoir reçu des menaces mais ne pas souhaiter fuir. Il continuerait d’écrire et espérait que sa mort aiderait à défendre ses idées. Un texte très fort et bouleversant quand on sait que quelques jours plus tard, son corps a été retrouvé dans la rue. Il avait été exécuté. J’ai quitté l’Irak avec un portrait de lui donné par sa famille. Une fois de retour à Paris, j’en ai fait des tirages sur papier salé au format A3 que je n’ai pas fixés pour qu’ils restent sensibles et que j’ai enfermés dans une boîte à l’abri de la lumière. Un an après, je suis retourné en Irak pour la date anniversaire de la mort de Sardash. Très tôt le matin, alors qu’il faisait encore nuit, j’ai collé son portrait dans les rues de manière à ce qu’il soit vu par un maximum de gens. Puis le soleil s’est levé et chaque portrait a peu à peu laissé place à un rectangle noir. Ce projet fait désormais partie de la collection du Stedelijkmuseum, à Amsterdam, où il a été exposé cet été à l’occasion de l’exposition Forever young.

De gauche à droite, extraits de la série L’autre rive, Emeric Lhuisset, 2017.

Au festival Images Vevey, vous présentez avec L’autre rive deux photos extraites de la série Théâtre de guerre. Pourquoi ?

Plusieurs personnes photographiées pour L’autre rive, comme Soroush et Hazhar, ont participé à cette série réalisée en Irak en 2011 et 2012. A l’époque, ils étaient des combattants kurdes. Combattants qui sont aujourd’hui héroïsés par l’Occident pour leur lutte contre l’Etat islamique. De l’extrême gauche à l’extrême droite en passant par le centre, tout le monde leur octroyait un statut de héros. Aujourd’hui, en tant que réfugiés, ils sont traités comme des moins-que-rien. Pourtant il s’agit des mêmes individus. Mon objectif est de souligner cette contradiction, d’inviter à la réflexion. De changer le regard négatif que beaucoup porte sur les réfugiés.

Vous croyez donc au rôle social de l’artiste ?

L’autre rive (série), Emeric Lhuisset, 2017.

L’artiste a un rôle essentiel à jouer dans la société. Non pas qu’il peut changer directement les choses, mais en tentant de changer le regard des gens on peut influencer leur appréhension du monde. Les livres d’histoire sont gorgés de représentations picturales de la société dans laquelle elles ont été produites, l’art a toujours été la métaphore de la société dans laquelle il s’inscrit. Passer du rococo au néoclassicisme n’est pas anodin. C’est le reflet d’une époque. Comme le naturalisme va avec la naissance du journalisme, la volonté de montrer le réel. Je cherche toujours la manière la plus libre et pertinente pour traiter un sujet. L’art m’offre plus que n’importe quelle autre discipline la liberté de m’exprimer au plus proche de mes aspirations. Certaines de mes œuvres sont qualifiées de documentaires, d’autres considérées comme purement plastiques, voire d’objet design comme la fabrication de kippas avec des keffiehs ou l’utilisation de kalachnikov dans la réalisation de chaises. Peu importe la case où chacune se range, seul le sens compte.

* Propos recueillis en octobre 2016 à l’occasion de l’exposition Last water war, ruins of a future à l’Institut du monde arabe. Lire l’article.

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