Emeric Lhuisset, lanceur d’alerte

Emeric Lhuisset

L’Institut du monde arabe accueille depuis jeudi dernier Last water war, ruins of a future. Proposée par Emeric Lhuisset, l’exposition dévoile jusqu’au 4 décembre son plus récent projet. Diplômé des Beaux-Arts de Paris et de l’Ecole normale supérieure en géopolitique, le photographe arpente depuis des années les terres de guerre pour mettre en garde sur les dangers qui menacent l’humanité à travers des sujets singuliers et passionnants. Rencontre avec un artiste à l’œil et à la pensée acérés.

Emeric Lhuisset
Last water war, ruins of a future (série de photographies du site archéologique de Girsu, Irak) Emeric Lhuisset, 2016.

L’image est abstraite. Difficile de dire exactement ce qui s’offre au regard. Toutefois, une forme plus précise que les autres monopolise l’œil. Calligraphie au cœur de l’image. A cet endroit, voilà des siècles, se dressait un pont. L’eau courait entre ses piles. D’eau aujourd’hui, il n’est plus question. Le drone lancé dans les airs par Emeric Lhuisset en témoigne. La photographie, prise il y a quelques mois au-dessus du site archéologique de Girsu, en Irak, marque la concrétisation d’un projet vieux de quatre ans et réalisé grâce une bourse attribuée en 2015 par le Centre national des arts plastiques. La série à laquelle elle appartient est exposée jusqu’au 4 décembre à l’Institut du monde arabe, à Paris. Comme à son habitude Emeric Lhuisset s’attaque aux grands problèmes de notre monde par un angle très ténu et toujours en relation avec la géopolitique. Observateur assidu de l’Irak et des événements qui s’y déroulent, le photographe a décidé de travailler sur la problématique de l’eau à travers une esthétique chère à l’histoire de l’art : celle de la ruine. « Depuis que les hommes cultivent la terre, les rivalités autour de l’eau sont source de différends. Cette notion est exprimée directement dans la langue française : “rivalité”, du latin rivalis, signifie “celui qui utilise la même rivière qu’un autre”. C’est vers 2600 av J.-C., en Mésopotamie (actuel Irak), que s’est déroulée la première guerre de l’eau connue », apprend-on dans la communication de l’institution. Information qui explique pourquoi l’artiste a décidé de faire du site de Girsu le point d’entrée de sa réflexion. Pour la première fois, il propose des paysages totalement désertés par l’homme. Lui, si attaché à la dimension anthropologique de son œuvre, n’a pas photographié un seul être humain pour laisser hurler les stigmates d’une civilisation disparue. Last water war, ruins of a future est une exposition qui s’abreuve à l’histoire, en tire les enseignements, et l’anticipe.

ArtsHebdoMédias. – Pourquoi avoir choisi le sujet de l’eau en Irak ?

Emeric Lhuisset
Last water war, ruins of a future (série de photographies du site archéologique de Girsu, Irak) Emeric Lhuisset, 2016.

Emeric Lhuisset. – Je travaille en Irak depuis plusieurs années et j’ai remarqué que l’eau est un sujet qui revient régulièrement dans les conversations. Il peut même supplanter par moment la question du pétrole. Que l’eau soit devenue une préoccupation m’a frappé, car l’Irak est le pays du Moyen-Orient qui en est le plus riche grâce à la présence du Tigre et de l’Euphrate sur son territoire. Cependant, divers motifs d’inquiétude existent. Tout d’abord l’accroissement de la population : 2,5 % est un taux particulièrement élevé pour un pays dont la situation économique et politique est difficile. Deuxièmement, la montée en puissance des divisions interethniques et interreligieuses, particulièrement visibles à travers l’agissement des milices issues des différents groupes d’auto-défense formés après la guerre. Aujourd’hui, certaines sont si puissantes qu’elles peuvent peser sur le gouvernement de manière décisive. Récemment, celle de Moktada al Sadr a obtenu le remplacement de la quasi intégralité des ministres ! Il faut préciser que d’elles dépend la lutte contre l’Etat islamique qui a fait du contrôle des barrages un de ses objectifs stratégiques. L’observation de la situation au niveau régional conduit à s’intéresser également au projet GAP développé par la Turquie en Anatolie du Sud-Est. Il s’agit pour les Turcs de doubler leurs surfaces agricoles irriguées en construisant de nombreux barrages tant sur le Tigre que sur l’Euphrate. Projet qui provoque des tensions avec l’Irak et la Syrie. Et puis, il y a un facteur global à prendre en considération : le réchauffement climatique, qui induit une augmentation des températures et, par ricochet, une montée des eaux salées. La mer monte progressivement et rentre dans le delta du Tigre et de l’Euphrate, ainsi que dans les nappes phréatiques dont elle sale l’eau. Si l’on considère l’ensemble de ces facteurs, soit le niveau de l’eau qui baisse à cause des barrages, l’augmentation des températures et donc de l’évaporation de l’eau et la montée des eaux salées, on obtient un potentiel désastre écologique dans cette zone extrêmement fertile et donc peuplée du delta. En 2015, il a été observé que l’eau de certains marais du sud de l’Irak était trois fois plus salée qu’à leur habitude, entraînant de graves conséquences sur la biodiversité de l’écosystème. Non seulement des milliers d’animaux, notamment des buffles, en sont morts, mais certaines populations ont commencé à migrer vers le Nord. Si la situation devait s’aggraver, il serait alors possible de voir ces populations chiites poursuivre leur migration toujours plus au Nord et finir par arriver en territoire sunnite. Au vu des tensions qui existent entre les communautés sunnites et chiites, les risques de conflit seraient très élevés. Les chiites, qui possèdent les plus puissantes milices pourraient alors commettre des exactions, à l’instar de celles qui ont eu lieu dans les villes qu’ils ont reconquis sur l’Etat islamique. Voir à ce sujet l’enquête réalisée par Amnesty International. En résumé, les conditions d’une guerre civile seraient réunies. Sans compter que certains sunnites pourraient alors décider d’aller renforcer les rangs de l’EI…

Votre vision est extrêmement alarmiste.

Bien entendu, nous n’en sommes pas là. Cependant, si j’ai décidé de travailler sur cette question de l’eau en Irak, c’est justement pour alerter et tenter d’anticiper. Actuellement, la préoccupation essentielle du gouvernement irakien est la lutte contre l’Etat islamique. Quasiment tout l’argent passe dans celle-ci. Il n’y a pas de politique au long cours, seulement des urgences à gérer. Pour ma part, je préfère envisager le pire des scénarios car toutes les conditions de sa réalisation sont réunies. J’essaie de mettre en garde contre ce qui peut arriver.

Comment rendre une telle problématique ?

Je me suis effectivement questionné sur comment donner à voir un conflit qui n’existe pas, qui peut-être n’existera jamais. Au cours de mes recherches, j’ai appris que la seule guerre de l’eau connue dans l’histoire de l’humanité – elle a duré 300 ans –, c’est-à-dire le seul conflit dont l’unique raison est l’eau, s’est déroulé il y a environ 4 500 ans en Mésopotamie, dans ce lieu même où aujourd’hui les risques d’affrontements à ce sujet sont élevés. Elle a opposé les cités-états d’Umma et de Lagash, à propos de l’exploitation de canaux d’irrigation alimentés par le Tigre, et s’est terminée en 2350 avant J.-C. par la destruction partielle de la ville de Girsu, capitale religieuse de Lagash. J’ai donc décidé d’aller sur place pour photographier ce qui demeure de cette ville, qui fut une des plus importantes du monde pendant plusieurs millénaires. En ce lieu, où est née la civilisation, l’écriture, règne désormais un désert. Le seul bâti visible est la structure d’un pont. Rien ne pouvait mieux symboliser le sujet que je m’étais donné. L’important était de donner à voir le risque à venir à travers des événements du passé, montrer ce qui reste de cette ville, et donc le caractère éphémère de toute civilisation.

Emeric Lhuisset
Last water war, ruins of a future (série de photographies du site archéologique de Girsu, Irak) Emeric Lhuisset, 2016.

Un projet plus journalistique qu’artistique ?

Si mon travail parle de problématiques géopolitiques, je ne fais ni documentaire, ni reportage. Je me questionne sur le médium à utiliser et sur la capacité de mes projets à s’inscrire dans l’histoire de l’art. Autant de réflexions qui sont aussi importantes que le thème abordé. En tant qu’artiste, je me demande toujours comment donner à voir au mieux la question géopolitique traitée et à travers quels supports. Pour Last water war, ruins of a future, j’ai notamment choisi la photographie aérienne, car elle offrait une dimension particulière au sujet. Même s’il est difficile de savoir exactement ce que l’on regarde, les images sont arides et dures. Et cela m’intéressait.

Comment en êtes-vous arrivé à considérer ce site archéologique particulièrement ?

Dans mes recherches, j’ai notamment été aiguillé par Ariane Thomas, conservatrice en charge des collections mésopotamiennes au département des Antiquités orientales du Louvre. Nos discussions m’ont beaucoup aidé à comprendre l’importance de Girsu. Ce site du sud de la Mésopotamie est l’un des rares qui a été fouillé par la France à partir de la fin du XIXe siècle. A l’époque, la région était sous mandat britannique. Les dernières fouilles ont eu lieu en 1933 et ont permis la création du département mésopotamien du musée parisien. Près de 80 % des pièces qu’il possède viennent de Girsu. Certaines d’entre elles seront bientôt visibles au Louvre-Lens, où sera inauguré en novembre l’exposition L’histoire commence en Mésopotamie. Une partie de mon projet y sera également présenté.

Que va-t-on découvrir à l’Institut du monde arabe ?

Vue de l’exposition Last water war, ruins of a future à l’Institut du monde arabe, Emeric Lhuisset, 2016.
Vue de l’exposition Last water war, ruins of a future à l’Institut du monde arabe, Emeric Lhuisset, 2016.

Des photos, des vidéos, des objets archéologiques et des documents d’archives. Le tout répartis sur trois étages. Last water war, ruins of a future est, au-delà du sujet, une réflexion sur l’image. J’ai travaillé différents regards, traité la problématique sous plusieurs perspectives. Il y a des photos réalisées avec un drone perpendiculairement au sol, qui offrent une vue cartographique, d’autres pour lesquelles j’ai utilisé la caméra de manière inclinée pour permettre de jouer avec la perspective, d’autres encore qui ont été faites à pied ! Les rendus sont très différents. Certaines images sont presque abstraites. Difficile de dire si le sujet se trouve à 2 cm ou à 200 m. La notion d’échelle disparaît. L’intérêt réside dans la confrontation de tous ces points de vue.

L’histoire est très présente dans l’exposition.

Effectivement. A travers notamment un ensemble d’objets prêtés par le Louvre. Les visiteurs peuvent ainsi découvrir le rapport des fouilles de 1933, de nombreuses photos d’époque, mais aussi le moulage d’un sceau mésopotamien. Est également disponible un ouvrage composé de quatre cartes thématiques, déployant chacune une approche spécifique – géopolitique, climatique, historique et critique –, traité par des plumes expertes – celles d’Allan Kaval Julia Marton-Lefèvre, Ariane Thomas et Philippe Dagen. Par ailleurs, le public peut prendre connaissance d’interviews, réalisées pour l’ONG Nature Iraq que représente Sarah Hassan, qui témoignent des problèmes liés à l’eau en Irak. Autant de propositions qui permettent un approfondissement du sujet.

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