Sensibiliser autrement avec Ai Weiwei

Ce mercredi 7 février, est sorti sur les écrans français le film d’Ai Weiwei Human Flow, documentaire consacré à la question complexe des déplacements de populations dans le monde, qu’ils soient consécutifs à des conflits, au changement climatique ou encore à l’accroissement de la pauvreté. Premier long métrage réalisé sur le sujet par un artiste, il est aussi le plus complet à ce jour, ce qui en fait un document clé de compréhension de l’actualité comme de sensibilisation du public aux défis contemporains et à venir. En France, le projet a reçu le soutien d’Amnesty International, de la Ligue des Droits de l’Homme et de Plan International, trois ONG engagées dans la défense des libertés et des droits humains, avec une attention plus particulière portée au sort des enfants, et notamment des filles, de la part de Plan International. Des représentant(e)s de ces trois structures au rayonnement mondial reviennent sur les motivations qui ont mené à l’accompagnement du film et évoquent, plus largement, le rôle particulier qu’un artiste peut jouer en faveur de leurs causes.

Parmi les missions essentielles d’une organisation non gouvernementale, figurent l’action menée sur le terrain et la sensibilisation de publics de tous horizons à leurs causes afin de soulever des fonds et énergies nécessaires à leur bon fonctionnement. C’est dans le cadre de ce deuxième pan de leurs activités que le soutien apporté au film Human Flow a paru évident à Amnesty International, la Ligue des Droits de l’Homme (LDH) et Plan International, toutes trois habituées à conclure des partenariats de ce type. Au sein de la LDH, par exemple, il existe un groupe « Soutien aux films », chargé de décider des œuvres dont l’organisation choisira d’appuyer la sortie ; ces derniers mois, l’ONG a apporté son aide, entre autres, aux documentaires Enseignez à vivre, d’Abraham Segal, et Les sentinelles, de Pierre Pézerat, ainsi qu’au film de fiction La belle et la meute, de Kaouther Ben Hania. De son côté, Plan International a déjà été partenaire de plusieurs projets culturels, à l’image du film de fiction Noces, de Stephan Streker, qui traite de la question des mariages forcés au sein de la diaspora pakistanaise en Belgique, ou de la série documentaire Les chemins de l’école, produite par Winds. « Nous sommes également partenaire officiel du prochain projet de Yann Arthus-Bertrand, Woman, dans le cadre duquel nous fournissons une assistance sur le terrain – nous intervenons dans 54 pays – en aidant à trouver des jeunes femmes susceptibles de témoigner », précise Julien Beauhaire, responsable de la communication d’influence et des relations publiques de Plan International. Dans le cas de Human Flow, les trois structures ont été sollicitées par la production une fois la réalisation terminée. Leur appui se traduit par une promotion du film et du sujet traité via leurs sites Internet, les réseaux sociaux et autres supports de communication. La LDH a par ailleurs organisé des jeux-concours sur ses pages Facebook et Twitter pour faire gagner des invitations et augmenter la visibilité du film avant sa sortie, tandis qu’Amnesty aide à organiser des projections et envoie ses spécialistes intervenir dans différents débats organisés à Paris et à travers la France. Sa chargée des événements et actions culturelles, Sarah Hajjar, précise que cela fait déjà plusieurs années que « le travail critique et engagé d’Ai Weiwei, notamment pour la cause des réfugiés, a retenu l’attention d’Amnesty International, qui en a fait son “ambassadeur de conscience” 2015 avec Joan Baez ». « La même année, nous avions projeté le film Never Sorry au Musée du Louvre, lors de notre campagne annuelle “10 jours pour signer”, poursuit-elle. Nous savions qu’Ai Weiwei était en train de préparer un documentaire sur les réfugiés depuis 2015 et nous l’attendions avec impatience. Le partenariat sur Human Flow nous a semblé évident, au vu de l’actualité tragique et des préoccupations d’Amnesty sur le sujet. Il s’est naturellement inscrit dans le cadre de la campagne “I Welcome” pour l’accueil des réfugiés que nous menons depuis 2016. »

Une mère et son fils dans le camp de Shariya, en Irak, Human Flow (arrêt sur image), Ai Weiwei.

Pour la réalisatrice Yolande Josèphe, qui fait partie – avec Dominique De Lapparent et Françoise Dahmane – du groupe « Soutien aux films » de la Ligue des Droits de l’Homme, l’organisation est « très sensible » au thème du long-métrage de l’artiste chinois : « C’est un de ses combats. Et le film a une qualité rare : il permet de prendre la mesure “internationale” de cette question cruciale posée à notre temps, suite aux conflits, génocides, aléas climatiques, misère… L’inhumanité du traitement qui en est fait par l’Europe et les grandes puissances occidentales n’en est que plus vivement ressentie. » « C’est une œuvre que l’on soutient totalement parce qu’elle est la première à évoquer les mouvements de migration forcée – ceux-ci s’inscrivent totalement dans nos projets et missions – de manière aussi longue, aussi qualitative et aussi quantitative », confie pour sa part Julien Beauhaire qui relève aussi un « parti pris éditorial assez sombre » et ne laissant entrevoir que peu d’espoir. Une analyse que partage Sarah Hajjar : « Ce travail monumental mené par Ai Weiwei se distingue par le fait de connecter les mouvements migratoires partout dans le monde. Ce film montre qu’il ne s’agit pas d’une crise des réfugiés, mais d’une crise de l’accueil, de l’hospitalité. Ai Weiwei dépeint l’échec incontestable de la politique migratoire et montre un monde d’égoïsme, de rejet, d’indifférence face aux sorts des migrants. Il humanise ces personnes dont on ne parle souvent qu’en termes de pourcentages et de chiffres, ou encore pour évoquer une menace. Les images sont puissantes, révoltantes, sans tomber dans le larmoyant. C’est là toute la subtilité du film. »
Avec Human Flow, Ai Weiwei affirme ni vouloir donner de leçon, ni proposer de solution. Le film s’inscrit dans la lignée d’une longue série d’œuvres produites sur le sujet depuis qu’il a récupéré son passeport, en juillet 2015, et a été de nouveau autorisé à sortir de Chine, après quatre années d’enfermement et de résidence surveillée. « L’art doit prendre part aux conversations morales, philosophiques et intellectuelles, dit-il simplement. Si vous vous prétendez artiste, il en va de votre responsabilité. L’art n’est pas juste voué à être accroché sur un mur ou à décorer une maison, il est directement lié à la compréhension de ce que nous sommes, du monde dans lequel nous vivons et des rêves que nous avons. » Le plasticien assume donc ses responsabilités, quitte à ce que d’aucuns soient troublés par un format documentaire qui n’en est forcément pas tout à fait un. Qu’importe. L’essentiel, ici, est que le public le plus large possible soit atteint. « Notre but, en tant qu’ONG, c’est de sensibiliser le plus grand nombre, rappelle Julien Beauhaire. Or une œuvre présentée au cinéma, c’est l’assurance du fait que plusieurs centaines de milliers de personnes vont être touchées pendant plusieurs semaines. Par ailleurs, on ne va pas visionner le film d’Ai Weiwei comme on irait voir un blockbuster. C’est vraiment devenu un acte militant que de regarder ce type de films et de reportages. » Nos trois interlocuteurs n’en sont pas moins sensibles au regard singulier porté par Ai Weiwei, qui nous « transporte dans une intimité chaleureuse, jamais vue de la sorte, avec les réfugiés », fait remarquer Yolande Josèphe. « Par ses images, dont la beauté renforce la puissance, ses extraits de poèmes, la musique, il amplifie la vision des événements, donne un souffle épique à son œuvre. Ai Weiwei met toute sa démesure dans ce geste (cette geste), ce qui donne un film-monde d’une ampleur sans pareille. Une organisation comme la LDH a aussi besoin de ce genre de regard pour sensibiliser d’une autre manière. » Un point de vue partagé par Sarah Hajjar, pour qui un artiste est un observateur et un témoin de son époque ayant la possibilité de s’affranchir des codes. « Il s’adresse au sensible, est plus à même de véhiculer de l’émotion, de provoquer de l’empathie. C’est pourquoi, à Amnesty International, nous pensons que l’art est un véritable levier de sensibilisation, que ce soit à travers le cinéma, le spectacle, la photographie, la musique, la photo, etc. Nous sommes convaincus de sa capacité à provoquer la réflexion, le questionnement et à amener des débats dans la société. » Si pour Julien Beauhaire, Human Flow, « prodigieusement filmé », a de bonnes chances de devenir un film référence sur les migrations de populations – « D’autant que la question des déplacements forcés en raison du réchauffement climatique va être l’un des très grands enjeux dans les décennies à venir », rappelle-t-il –, difficile de résister à l’envie de laisser le mot de la fin à Sarah Hajjar : « Human Flow est plus qu’un documentaire, c’est une expérience artistique à vivre. »

Human Flow (arrêt sur image), Ai Weiwei.

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