L’angle ouvert d’Ai Weiwei

Aujourd’hui sort en salles Human Flow. Le film réalisé par Ai Weiwei dresse le tableau des flux migratoires à l’œuvre actuellement sur la planète. Poussés par la famine, le changement climatique ou la guerre, plus de 65 millions de personnes ont été obligées de quitter leur foyer. L’artiste chinois nous propose de les rencontrer, notamment sur l’île grecque de Lesbos, à Dadaab, au Kenya, dans ce qui est considéré comme le plus grand camp de réfugiés au monde, mais aussi dans les rues de Gaza, à la frontière entre le Mexique et les Etats-Unis, là où le président américain Donald Trump a émis le souhait d’ériger un mur.

Ai Weiwei auprès d’un réfugié, Human Flow.

« Nous allons bien être obligés d’accepter l’idée que le monde rétrécit et que des populations de religions et cultures différentes vont devoir apprendre à vivre ensemble. » Ainsi commence le plaidoyer de Human Flow. Le film réalisé par Ai Weiwei sort en salle aujourd’hui. L’artiste chinois, connu pour ses prises de position en faveur de la liberté d’expression et des droits de l’homme, était à Paris le 9 janvier où il a répondu aux questions d’une salle osant à peine l’applaudir tant il était évident qu’il n’était pas venu pour cela. Chemise blanche, col ouvert, bras le long du corps et mains jointes l’une sur l’autre, les deux pieds bien ancrés au sol, il est celui qui a vu et qui témoigne. Pendant les deux heures que durent le film, le public l’a suivi au chevet des migrations planétaires passant de la Syrie à la Thaïlande, de la Palestine, à la Grèce, de la Turquie à la Hongrie, du Soudan à la France. La force des images n’est que le reflet de l’importance du sujet. Ai Weiwei montre en un tout ce que l’actualité divulgue de manière éparse : les déplacements forcés de populations qu’ils soient consécutifs à une guerre, une catastrophe climatique, un désert économique ou un séisme politique. Il ne filme pas des migrants ou des réfugiés. Il filme des enfants et des parents, des sœurs et des frères, des femmes et des hommes. Ils ont tous un visage, un regard, un sourire et des larmes. Le malheur s’incarne en ces millions d’êtres humains qui, faute de pouvoir subsister dans leur pays, tentent de rejoindre une terre d’accueil. 26 ans est en moyenne le temps que chacun d’entre eux passera dans un camp.
Certains y naissent et d’autres y meurent. Les premiers héritent d’une vie brisée avant d’avoir commencée, les seconds d’une mort désespérée, isolée loin de leur foyer. « Beaucoup de lieux m’ont marqué. Nous nous sommes rendus dans les plus grands camps de réfugiés au monde, certains ont plus de 60 ans d’histoire et d’autres, plus récents, sont occupés par des personnes qui viennent tout juste de passer les frontières. Ce qui m’a particulièrement touché, c’est la présence de nombreux enfants, qui pour beaucoup n’étaient pas accompagnés. Et il y a aujourd’hui plus de 65 millions de réfugiés dans le monde et ce chiffre ne fait qu’augmenter », s’applique à préciser Ai Weiwei, qui n’a pas attendu ce film pour s’intéresser aux migrants. Il raconte : « J’ai commencé à agir avant d’imaginer Human Flow. Au début de ce projet, j’étais encore en Chine, je n’avais pas de passeport et ne pouvais donc pas me rendre à l’étranger. Deux personnes de mon studio sont alors parties en Irak où elles ont mené une centaine d’interviews dans un camp de réfugiés et filmé beaucoup. Puis en 2015, trois mois après avoir récupéré mon passeport, un peu avant Noël, je me suis rendu sur l’île grecque de Lesbos, avec mon fils et ma compagne. C’est là que j’ai vu pour la première fois un bateau rempli de réfugiés s’approcher. Je l’ai filmé avec mon portable et j’ai décidé du projet en voyant les enfants sur ce pneumatique de fortune. »
Très rapidement, l’artiste installe son studio à Lesbos et entame le travail de préparation et de recherche. Sur l’écran, les histoires se succèdent. Collectées par plus de 200 personnes envoyées par lui à travers le monde, elles sont extraites de plusieurs centaines d’heures de prises de vue. Pour Ai Weiwei, le temps compte. Il n’était pas question de faire un travail au long cours, mais de réussir un instantané, comme s’il avait été possible de déclencher un Polaroïd et d’observer l’état du monde à un temps T. Toute l’équipe s’est donc jetée dans une course effrénée contre la montre. « Nous avons voulu aller vite, confirme l’artiste. Le travail a été très intense. Les crises impliquant des réfugiés avaient lieu simultanément dans différentes parties du monde. Une quinzaine d’équipes a été déployée. Ce fut très difficile d’entrer dans certaines zones, notamment celles en conflit et celles touchées par le terrorisme. Il fallait obtenir des visas, nous organiser efficacement, non seulement pour pouvoir filmer sur place, mais aussi pour comprendre la situation. Au moment de monter, nous disposions de plus de 900 heures de rushs et nous avions interviewé 600 personnes. »

Human Flow, Ai Weiwei.

Les plans se succèdent et les continents se parcourent à la vitesse du vent. Ai Weiwei apparaît régulièrement à l’image. Il crée le lien, met en perspective aussi. « Ces scènes ont été décidées au montage. Au départ, je ne souhaitais pas être à l’écran, mais quand nous avons renoncé à la voix off, il est devenu important de créer un fil conducteur pour ce vaste sujet. Un peu comme Tintin qui parcourait le monde, rapportait tout ce qu’il voyait et entendait au cours de ces voyages. Avec un tel personnage dans l’œuvre, c’est plus simple de raconter et de faire comprendre. » Même si l’idée de comparer Ai Weiwei à Tintin ou à un quelconque autre personnage de BD n’aurait probablement jamais effleuré notre esprit, il faut avouer que le résultat escompté est au rendez-vous. La présence de l’artiste auprès des réfugiés offre une dimension humaine que le film n’aurait jamais atteint sans : dès lors qu’il est présent, il ne s’agit plus de témoigner d’un phénomène extérieur à soi mais bien d’une rencontre entre êtres humains qui n’ont que peu en commun, mais peuvent tous pleurer car ils ont une mémoire. Ai Weiwei propose à un jeune homme d’échanger son passeport syrien avec le sien. La scène donne lieu à des rires. Le sésame est autant le signe de la nationalité de son détenteur que celui de son identité. Mais qu’est-il vraiment quand on n’a plus de pays, que ce dernier vous rejette ou qu’un autre ne vous laisse pas franchir sa frontière. Posséder un passeport est à la fois nécessaire et illusoire. Chaque homme excède de beaucoup la qualité qu’il lui confère, mais n’est rien sans lui. Ai Weiwei connaît bien cette contradiction, lui, qui a longtemps été privé du sien.
Une valise à la main, le voilà qui franchit un portillon serré et un couloir à ciel ouvert. Immanquablement, la séquence évoque la prison. De l’autre côté du mur, il y a Gaza et ses habitants parqués dans leur propre territoire. Ce qui fait la force et l’intérêt de Human Flow, c’est son angle ouvert. Alors même que les situations évoquées sont très dissemblables, il ne fait aucun doute, à la lecture du film, que son sujet n’est qu’un et qu’il ne peut plus être envisagé comme une succession de situations isolées n’ayant ni conséquences communes, ni solutions globales envisageables. Ai Weiwei ne gomme aucune différence, mais dévoile la communauté de destin et d’avenir de tous ces réfugiés. Il faut redire, et redire encore, que 26 ans est le temps moyen que chacun de ceux que nous voyons à l’image passera dans un camp, un centre d’hébergement. Bref, un non lieu pour des non vies. « Human Flow n’est pas un film qui parle simplement des réfugiés. Son sujet porte sur une véritable crise humanitaire dont personne n’a une très bonne compréhension. Il n’a pas été réalisé pour faire la morale, mais pour tenter de comprendre. Certes, les flux de population existent depuis la nuit des temps, mais avec la mondialisation, ils se sont accentués. Nous sommes proches les uns des autres comme nous ne l’avons jamais été. Les couches les plus basses de la population mondiale sont les grandes victimes de ce mouvement planétaire. Nous devons tenter une compréhension globale de cette situation », insiste l’artiste.

Dans le camp d’Ain al-Hilweh, au Liban. Human Flow, Ai Weiwei.

Aux antipodes d’être un doux rêveur ou un messager d’âmes bien pensantes, Ai Weiwei confirme son statut d’artiste engagé. Lui qui expliquait, en 2009, au Pr Julian Worrall : « Pour moi, être politique signifie associer son travail aux conditions de vie du plus grand nombre de gens, y compris mentales et physiques. Et tenter de l’utiliser pour faire évoluer la situation. » Son œuvre entière occupe ce terrain comme l’une de ses déclarations, désormais bien connue, le suggère : « Tout est art, tout est politique ». Une photo de lui, désormais célèbre, elle aussi, le montre maintenant ses yeux ouverts avec ses doigts. Il ne s’agit pas seulement de voir, il faut regarder toujours sans jamais se lasser. Un des traits de caractère de l’artiste est d’être réaliste. Comme quand Mouloud Achour lui demande, pour Clique TV (1), si ceux qui construisent des murs sont humains, il répond : « Les humains sont capables d’aimer, de haïr. De s’occuper d’un enfant ou de le porter durant un voyage dangereux, mais aussi de tuer. Certains vendent des armes, fabriquent des bombes atomiques, s’entretuent. Ce sont aussi des humains. » De sa Chine natale, il a hérité une manière distanciée d’appréhender le monde, une philosophie éloignée de tout esprit moralisateur. Un pays qui ne fut pas tendre avec lui, mais qui l’habite à jamais. « Nous sommes toujours confrontés au lien que nous avons avec le territoire dans lequel nous naissons », affirme-t-il avant de poursuivre sur le chemin du jour. « Qu’on accepte d’accueillir des étrangers ou qu’on les refuse, tout vient de ce lien qu’on a avec lui. C’est une question qui se pose depuis très longtemps pour l’humanité. Une question liée à l’acceptation de l’autre, la patience, la compassion et aussi à la capacité de vivre dans un milieu fermé. Ce sont des questions universelles, internationales. Cela touche tout le monde. Je crois que dans une œuvre de Gauguin exposée à Paris, l’artiste s’interroge : D’où venons-nous ? Que sommes-nous ? Où allons-nous ? Ce ne sont pas des questions qui datent d’aujourd’hui. Mais elles continuent d’être ancrées dans la réalité. »
Certains auraient probablement aimé que soient cités ici les noms prestigieux d’artistes qui ont su éveiller en leur temps et sur d’autres sujets notre intérêt et notre compréhension, ou que soit réalisé un commentaire critique et esthétique de l’œuvre de Weiwei. C’eut pu être possible, en effet. Seulement, une petite voix murmurait qu’il nous fallait rester concentrés sur l’objectif : allumer les projecteurs sur une situation humainement insoutenable, devenir à la suite de l’artiste passeur de ses images coups de poing. « Agir, être habité par des sentiments, et ensuite réfléchir à comment exprimer ce que je ressens et quel est le langage le mieux adapté pour cela », voilà le mode d’emploi qu’il nous invite à suivre. Human Flow est un miroir sans teint. Les visages s’y imposent alors à nous sans que nous puissions cesser d’être responsables de leur misère, pourrait-on écrire en pensant à Levinas (2). Et Ai Weiwei de conclure : « Si j’ai un message à faire passer c’est qu’en tant que citoyen, nous ne devons pas faire confiance aux politiques. Car, souvent, le pouvoir est en contradiction avec la liberté individuelle. Aujourd’hui, nous sommes dans un monde bouleversé par la mondialisation, la libéralisation économique et notamment l’Internet. Tous ces changements vont bien plus loin que ce que nous avions imaginé alors même que les systèmes politiques, les langages, les idéaux proviennent d’une époque révolue. Et c’est peut-être pour cela qu’en tant qu’individus nous nous sentons complétement impuissants. Au bout d’un moment, quand votre système de valeurs est aussi en crise, alors il est peut-être temps de mener une révolution. »

Près du camp d’Idomeni, en Grèce, Ai Weiwei.

ArtsHebdoMédias à la rencontre des jeunes pour « Human Flow »

ArtsHebdoMédias propose aux collèges et aux lycées de présenter Human Flow à leurs élèves. Imaginée pour prendre part à la prise de conscience souhaitée par Ai Weiwei à propos des drames engendrés par les migrations contemporaines, cette médiation portera sur le film du plasticien chinois et sur le rôle indispensable des artistes dans la société. Elle est entièrement gratuite pour les établissements de la capitale et de la petite couronne. Pour le reste de la France, les établissements intéressés devront prendre en charge le transport et l’hébergement (si nécessaire). ArtsHebdoMédias a pensé aux scolaires et donc aux lieux d’éducation mais tous les autres lieux d’étude et de culture sont les bienvenus. N’hésitez pas à nous contacter : mldesjardins@artshebdomedias.com et sdeman@artshebdomedias.com.
Extrait de la lettre adressée aux responsables d’établissement : « Le 7 février sort dans les salles de cinéma, Human Flow, signé Ai Weiwei, un film sur les réfugiés tant politiques, que climatiques ou économiques. Connu pour son combat contre toutes les formes de censure et de régime autoritaire, l’artiste chinois est venu à Paris présenter son film parrainé par Amnesty International, la Ligue des Droits de l’Homme et Plan International. A cette occasion, il a répondu aux questions du public et nous a incités à agir. ArtsHebdoMédias, site d’information consacré à l’art contemporain, présent sur le Web depuis 2009, vous propose de venir gracieusement dans votre établissement présenter ce film et son réalisateur, Ai Weiwei. Nous pensons qu’il est très important d’inviter les lycéens à découvrir cette œuvre et la tragédie planétaire qu’elle met en lumière. C’est leur génération qui va devoir inventer le monde qui permettra de résoudre humainement cette situation insoutenable. Les jeunes que vous instruisez envisagent d’emblée la planète comme un seul et unique territoire. Ils sauront être plus généreux et imaginatifs que nous. C’est certain. Reste que nous avons le devoir de les informer au mieux. »

(1) Voir l’excellente interview d’Ai Weiwei réalisée par Mouloud Achour pour Clique TV.
(2) « Le visage s’impose à moi sans que je puisse rester sourd à son appel, ni l’oublier, je veux dire, sans que je puisse cesser d’être responsable de sa misère. La conscience perd sa première place. La présence du visage signifie ainsi un ordre irrécusable – un commandement – qui arrête la disponibilité de la conscience », écrit Emmanuel Levinas dans L’Humanisme de l’autre homme.

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