Réalités Nouvelles, 70 ans de rencontres

RN2016

Les festivités ont débuté ce week-end ! Initié au lendemain de la Seconde Guerre mondiale par des artistes cherchant à reconstruire une forme de vitalité, le Salon Réalités Nouvelles célèbre en 2016 son soixante-dixième anniversaire. Soixante-dix années traversées par de nombreux enjeux tout en restant résolument placées sous le signe de l’abstraction et de la rencontre. Dessin, peinture, gravure, sculpture, photographie, vidéo, les œuvres de 400 artistes sont à découvrir au Parc floral de Paris jusqu’au 23 octobre. Depuis 2014, une section art-sciences offre encore d’élargir les points de vue ; elle est animée par le collectif Labofactory – cofondé par le physicien Jean-Marc Chomaz et l’architecte designer Laurent Karst – et accueille ici trois installations évoquant tour à tour le rugissement des vents sur les aquaplanètes (Redshift n°0.10, Stormy Weather), un tourbillon blanc observé au pôle nord de Saturne (Luminous Drift) et le mouvement teinté de mystère et d’onirisme de la brume (Nues). Un focus sur la toute jeune création est également proposé à travers une invitation faite à une trentaine d’artistes récemment diplômés, voire encore étudiants. Une ouverture essentielle pour Olivier Di Pizio, plasticien et président de l’association Réalités Nouvelles depuis 2008. Entretien.

ArtsHebdoMédias. – Qu’est-ce qui différencie les Réalités Nouvelles d’aujourd’hui de celles de 1946 ?

Ylag
Gravure, Ylag, 2008.

Olivier Di Pizio. – La nature même du salon a changé. Dans les années 1940 et après-guerre, il s’agissait de reconstruire quelque chose, d’être dans le rassemblement. Certains artistes revenaient des camps, d’autres étaient partis en exil, d’autres encore étaient en France mais disséminés un peu partout. Il y avait une volonté de remonter une forme de vitalité, sans que ça soit vraiment un mouvement – même si l’on poursuivait la réflexion concernant les questions sur l’abstraction posées avant guerre. C’était par ailleurs ouvert à tous les artistes, y compris quelqu’un comme Marcel Duchamp (qui fut notamment membre fondateur de l’association Réalités Nouvelles en 1939, aux côtés des époux Delaunay, de Mondrian, Kandinsky, Kupka, etc.). Par la suite, la question d’un mouvement autour des abstractions est devenue centrale et ces 70 dernières années ont été irriguées par différents courants et enjeux.

Qu’en est-il de l’abstraction aujourd’hui ?

La question de l’abstraction est toujours efficiente en tant que terme qui désigne des pratiques et des formes, mais ces formes-là ne sont plus simplement générées par l’idée de faire une peinture abstraite. Tout artiste est traversé par des sujets qu’il va s’efforcer d’exprimer, en l’occurrence, plutôt de manière abstraite que figurée. Nous sommes également moins dans l’idée de défendre un mouvement et ce qui serait une avant-garde – qui n’en est plus une d’ailleurs ! –, mais davantage dans un outil, un espace de recherche formelle et d’expression personnelle.

Qu’est-ce qui explique la vitalité toujours actuelle du rendez-vous des Réalités Nouvelles ?

Elisabeth Raphael
Lumière des astres éteints, Elisabeth Raphaël, 2016.

Trois principales raisons à mon sens. Tout d’abord, c’est un lieu qui permet aux artistes – qui sont pour certains dans des galeries où la différenciation entre figuration et abstraction n’est pas marquée –, de retrouver une fois par an un lien avec l’histoire en même temps qu’un endroit où ils savent que leur travail sera vu d’une façon particulière. Vient ensuite la question du collectif, qui a toujours été primordiale ; au lendemain de la guerre, elle était liée à celle d’un humanisme renaissant. A l’époque, la situation sociologique d’un artiste était difficile. Elle l’est toujours, voire peut-être encore plus. Le salon offre non pas un réseau, mais la possibilité de construire quelque chose ensemble, dans un endroit porteur d’une dynamique qui n’est ni celle du marché, ni celle des musées. La question est de se retrouver, de confronter des œuvres, des générations aussi ; c’est d’ailleurs dans cet esprit que l’on invite cette année trente jeunes gens tout juste diplômés ou encore en école d’art. Des rencontres se créent. Il y a un passage d’histoire, de recherche. Enfin, c’est l’occasion de montrer son travail à différents publics, avertis ou non, ainsi qu’à des collectionneurs. Rappelons que tous les artistes n’exposent pas en galerie.

Chaque artiste expose une œuvre. Ce n’est pas évident d’appréhender une démarche ainsi.

Mireille Vitry
Résurgences, Mireille Vitry, 2016.

C’est un des défauts. C’est pour cela que je dis que le salon est une forme modeste de monstration. On peut le voir aussi comme un enjeu, un pari. Ceci dit, cela permet de faire se rencontrer les œuvres : c’est le rôle du comité d’y parvenir à travers l’accrochage. Il n’y a pas de commissariat thématique, ni de fil rouge. Il s’agit vraiment de chercher la façon dont certaines pièces trouvent un intérêt à se confronter, à se frotter, voire à se piquer, alors que d’autres ont plutôt tendance à s’harmoniser. Il en résulte un parcours étonnant offert aux artistes – pour lesquels il y a quelque chose de l’ordre d’une découverte, d’une friction à d’autres démarches – comme au public. Quand on arrive, on peut être submergé par le nombre ; à chacun alors de s’inventer son cheminement, de choisir son rythme, de faire une pause de façon plus intime sur une œuvre ou deux.

Qu’est-ce qui a motivé l’ouverture, il y a deux ans, de l’espace Abstract Project par l’association Réalités Nouvelles ?

Il s’agit d’une galerie associative directement liée au salon, installée dans le XIe arrondissement à Paris. C’est pour nous un moyen d’exister tout au long de l’année. Les artistes peuvent y proposer un projet individuel ou collectif. Nous sommes quatre, avec Jean-Pierre Bertozzi, Joanick Becourt et Bogumila Strojna, à faire partie du comité de sélection et à assurer un commissariat. Nous étudions notamment la façon dont une recherche est menée dans le temps, sa cohérence, sa singularité, le tout forcément en lien avec les abstractions au sens large. Nous y organisons deux expositions par mois, financées par l’association avec une participation des exposants. Aucun bénéfice n’est pris sur les ventes. Tout cela est possible grâce à l’implication de bénévoles. C’est un vrai engagement.

Qu’est-ce qui vous a donné envie d’accepter la présidence de l’association en 2008 ?

Toile signée Gaëtan Di Pizio, désigné Prix Marin de cette édition 2016 de Réalités Nouvelles.
Toile signée Gaëtan Di Pizio, désigné Prix Marin de cette édition 2016 de Réalités Nouvelles.

Lorsque j’étais étudiant à l’école des Beaux-Arts de Paris, j’avais entre autres comme enseignants Claude Augereau et Olivier Debré. Tous les deux exposaient chaque année aux Réalités Nouvelles et sollicitaient leurs élèves pour aider à l’accrochage et autres tâches subalternes. C’est ainsi que j’ai connu le salon. J’y ai fait de belles rencontres d’artistes de toutes générations et de toutes notoriétés. Je me rappelle notamment avoir été très fortement impressionné à l’époque de voir l’une de mes toiles – elle était grande et très énergétique en termes de couleurs – accrochée à côté d’une œuvre au format similaire de Lindström (1925-2008) : ma peinture m’avait soudain parue absolument grise et petite ! Mais cette confrontation était très enrichissante. J’aime cette dynamique qui voit des parcours se croiser, à des moments différents, entre un artiste jeune, comme celui que j’étais, et un artiste plus âgé et sur un autre chemin, plus reconnu. C’est un peu moins vrai aujourd’hui, car on a de plus en plus de mal à faire venir des artistes à forte notoriété sur le salon. Cette année, on a failli présenter une toile de Carmen Herrera (née en 1915, elle bénéficie actuellement d’une rétrospective au Whitney Museum de New York à l’âge de 101 ans). Membre du salon de 1949 à 1953, elle ne donne pas une interview sans rappeler ses années aux Réalités Nouvelles. Nous avions les autorisations, mais malheureusement pas les moyens financiers pour le transport et l’assurance… Pour revenir à mon implication personnelle, disons que d’actions de bénévolat en amitiés, je me suis engagé de plus en plus, porté davantage par une dimension éthique que par la défense de quelque chose qui serait la permanence de l’abstraction, comme certains de mes prédécesseurs.

Que vous ont apporté ces huit années ?

Vue de Réalités Nouvelles 2016.
Vue de Réalités Nouvelles 2016.

Le fait de donner apporte forcément. Cela m’a aussi permis de faire des propositions au comité, d’introduire de nouvelles façons de se comporter au sein du salon ; d’aider à ce qu’il soit considéré comme un lieu, non pas fermé, mais de plus en plus ouvert. En y réintroduisant la toute jeune création – ce qui s’était un peu perdu dans les années 1990-2000 –, par exemple, par le biais de cartes blanches à un professeur d’une école d’art ou d’invitations, comme cette année : trente jeunes artistes exposent parallèlement sur le salon et dans l’espace d’Abstract Project, du 19 au 29 octobre. J’ai aussi initié un rapprochement entre art et sciences, une dimension qui fait partie intégrante de la manifestation depuis maintenant trois ans. C’est une façon d’ouvrir les questions de l’abstraction à d’autres formes que celles, traditionnelles, de la peinture et la sculpture. Tout cela participe d’une recherche, d’une réflexion sur l’histoire, sur la façon dont on peut être un artiste à l’écoute de son temps, tout en ayant une pratique intime, et œuvrer à une ouverture au monde.

Comment est née cette volonté de mettre en lumière les rapports art-sciences ?

Labofactory
Luminous Drift, Labofactory, 2015.

C’est encore l’histoire d’une rencontre. J’avais participé, trois années de suite, avec une artiste et amie, Tania Le Goff, à des appels à projets lancés par la Diagonale Paris-Saclay. C’est dans ce cadre que j’ai connu Jean-Marc Chomaz, qui est physicien, artiste, enseignant à Polytechnique et cofondateur avec l’architecte et designer Laurent Karst du collectif Labofactory. Nos discussions ont révélé les points communs de nos projets de vie – une façon d’ouvrir, de ne pas simplement être enfermé dans son laboratoire et/ou atelier –, avec un constat : aller questionner l’art pour un scientifique, et la science pour un artiste, c’est une manière d’enrichir son travail, comme sa connaissance du monde, de dépasser les clivages et de varier les points de vue. Cette dernière question est le fondement de ce rapprochement art et sciences, les deux champs ayant en partage une dimension philosophique dans l’approche d’une chose abstraite.

Quels sont les projets des années à venir ?

J’aimerais développer davantage encore nos manifestations hors les murs, pour essayer de rencontrer des artistes dans le monde entier et ne surtout pas être enfermé dans l’idée qu’on est un salon français. Nous sommes déjà partis à Belgrade en 2013 – avec le soutien de l’Institut Français en Serbie – et à Pékin en 2014, dans le cadre de France-Chine 50, commémoration du 50e anniversaire des relations diplomatiques entre les deux pays. A chaque fois, le projet part d’une proposition de l’un des artistes de Réalités Nouvelles. Pour Pékin, par exemple, c’est Ye Xing Qian qui nous a mis en contact avec son réseau en Chine. Le nom et l’histoire de Réalités Nouvelles aident à ouvrir des portes. Sans en être prisonnier, nous tenons à conserver cette filiation et à nous inscrire dans une histoire de l’abstraction qui se construit depuis les années 1910 sur les formes, mais aussi sur la politique, la sociologie et la philosophie.

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