L’abstraction singulière de Caroline Veith

Caroline Veith_TOMORROW TO LONDON  100 H X 130

Tomorrow to London est une énigme qui tient autant de l’abstraction que de l’art singulier, de l’expressionisme ou de la BD. Le dessin s’y impose avec l’énergie du graffiti comme l’expression mouvementée d’un chaos humain, aux couleurs de l’espoir et de la colère, le bleu du ciel et la mer pour frontières. Cette encre sur calque polyester signée Caroline Veith, travaillée au crayon, pigments et pastels gras, est le coup de cœur d’ArtsHebdoMédias de la 70e édition du Salon Réalités Nouvelles, qui se tient toute cette semaine au Parc floral de Paris.

Tel un slogan, Tomorrow to London (photo ci-dessus) est une obsession qui nous renvoie à la « jungle » de Calais. C’est un dessein, pas une illustration ; plutôt l’expression d’une détermination, d’un désir inachevé. Le rêve éveillé d’une traversée avec sa dose d’utopie, de mystère et d’angoisse. Celle d’un cheminement, jalonné par les regards hallucinés, curieux et tourmentés des personnages qui en composent le dessin, le fil d’Arianne. « C’est l’idée du mouvement qui nous relie à la liberté », dit Caroline Veith. Il y a 30 ans, elle a choisi le trait pour s’exprimer et, bien souvent, en faire jaillir sa colère face à l’injustice et l’oppression. « Ce sont toujours les mêmes préoccupations qui m’animent : l’air du temps, la comédie humaine. » Et le chaos du monde n’a pas fini de permettre à l’artiste de transcender ses sentiments par le dessin, la couleur, l’ironie et l’humour, l’ensemble mis au service d’une œuvre en action.

Caroline Veith
La rue Eblé (75 x 105 cm), Caroline Veith, 2016.

Très tôt, l’abstraction l’attire ; elle s’intéresse notamment au travail de Jacques Doucet (1924-1994) – icône de l’abstraction lyrique avec lequel elle partage l’amour de la poésie et sa galerie. « J’aimais la profondeur de ses noirs ». « Le mouvement CoBrA aura également une forte résonnance pour moi dans les années 1980, et plus particulièrement les dessins à l’encre et les gravures d’Alechinsky. » Elle-même privilégie très tôt le papier et l’encre plutôt que la peinture et la toile. « J’aime les outils du dessin. J’utilise le papier calque pour son aspect translucide et la possibilité de travailler la matière des deux cotés. C’est comme si vous glissiez sur la glace. Dans mon processus de travail, je ne suis pas en train d’illustrer une histoire, j’en invente une : je démarre toujours à vide avec la plume, à l’encre de Chine, comme si je déroulais un fil. A ce moment-là, j’ai le sentiment d’être dans l’abstraction, comme si je construisais au trait, très fin, un labyrinthe. Petit à petit, je découpe, je colle, je détruis, ça se creuse, c’est comme des strates reliées par la mémoire, je me laisse emporter. » Caroline Veith utilise aussi des pastels gras et des pigments acryliques, plus rarement les feutres. « Le rouge représente le “fil rouge” de ce que nous sommes, nos humeurs, nos états d’âme, mais aussi le mouvement, la respiration, la vie, le cœur battant et le sang qui circule dans notre corps tout simplement. Cette couleur se déroule comme un fil de ma pensée immédiate pour relier, construire l’œuvre ; elle peut aussi colorier mes personnages. Vient alors plus ou moins se glisser comme un décor rassurant ou inquiétant le végétal – luxuriant ou abîmé – et sa gamme de verts. Le bleu appartient à la même famille “nature” qui m’entoure : l’extérieur, le ciel, l’eau, élément fluide et à double langage. »

Caroline Veith
Le rêve du singe (70 x 105 cm), 2016.

Née au Havre, Caroline Veith a grandi en banlieue parisienne et vit entre L’Haÿ-les-Roses et Cachan (94), où se trouve son atelier. Diplômée en 1982 de l’Ensaama (Ecole nationale supérieure des arts appliqués et des métiers d’art, dite Olivier de Serres), à Paris, elle a fondé il y a 14 ans, au centre socioculturel Lamartine de Cachan, un atelier d’art plastique qu’elle continue d’animer deux après-midi par semaine. Depuis 2012, l’artiste est représentée par la galerie Claire Corcia, située dans le IIIe arrondissement parisien, tout près des Arts et Métiers et de la Gaîté Lyrique. Un positionnement qui lui correspond assez bien. « Le rôle de la galerie est essentiel, dit-elle. C’est elle qui me permet de prendre du recul et de mettre une certaine distance dans mon travail. D’en vivre aussi ! » Claire Corcia lui consacre d’ailleurs très bientôt une exposition. Intitulée Dreamers, « elle puise son inspiration dans les récits d’un ami revenu d’une mission humanitaire aux larges des côtes libyennes ». « L’exposition fait aussi référence au rêve américain, à la peur de l’hégémonie linguistique hispanique et à ces Mexicains qui se font tirer dessus par les “minute-men” postés au pied du mur », précise-t-elle. Les œuvres sont annoncées très colorées, « avec l’exploration de nouveaux outils plus graphiques comme les Poscas, qui rendent hommage aux grapheurs des quartiers. » En attendant de les découvrir, à partir du 17 novembre, Tomorrow to London – convoité par un collectionneur du nord de l’Europe – est à voir sur le Salon Réalités Nouvelles, installé au Parc floral de Paris, jusqu’au dimanche 23 octobre.

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