La fabuleuse traversée de Chiharu Shiota

Chiharu Shiota

Après Ai Weiwei en 2016, le Bon Marché accueille cette année Chiharu Shiota. Where are we going ? réunit un ensemble d’installations en fil de coton blanc à découvrir sous les verrières comme dans les dix vitrines extérieures du grand magasin parisien. De merveilleux dessins dans l’espace à travers lesquels l’artiste d’origine japonaise convoque, avec force poésie, les notions de lien, de mémoire et de voyage.

Chiharu Shiota
Memory of the Ocean, Chiharu Shiota, 2017.

A Venise, il y a deux ans, ils étaient deux, posés à même le sol du pavillon japonais et laissant échapper un hypnotique nuage de fils rouges, où étaient accrochées des centaines de clés symbolisant des êtres humains – « réunis par d’indispensables liens », précisait alors Chiharu Shiota, invitée à représenter son pays natal dans le cadre de la prestigieuse Biennale. A Paris, aujourd’hui, ils sont plus d’une centaine, voguant dans les airs, pointant dans un même élan leurs proues vers le ciel. « Je voulais faire une installation avec des bateaux, j’ai donc recherché dans le monde entier les formes qu’ils pouvaient prendre, explique l’artiste dans une vidéo diffusée au rez-de-chaussée, au cœur d’une de ses installations (Memory of the Ocean). J’aime leur forme, mais aussi leur symbolique. Ils transportent les gens et le temps ; ils sont porteurs d’espoir et d’avenir. » La voix est douce et le regard à la fois sérieux et bienveillant. Avec l’assurance tranquille et modeste qui la caractérise, Chiharu Shiota livre les clés d’une démarche qu’elle est heureuse de partager ici avec le plus grand nombre. « Les gens pensent souvent que l’art contemporain est inaccessible. Je veux communiquer avec les enfants et le grand public. » Les visiteurs, se dit-elle, seront amenés à se demander comment elle fait, combien de temps cela prend, quelle est la longueur du fil… Autant d’interrogations qui sont pour elle un moyen d’échanger avec tous « à travers l’art ».

Née en 1972 à Osaka, dans le sud du Japon, Chiharu Shiota vit et travaille à Berlin depuis la fin des années 1990. Au centre de sa réflexion, le lien ; celui, intime, qui nous relie à notre histoire, nos souvenirs, comme celui, multiple et complexe, que nous tissons les uns avec les autres. Au cœur de sa pratique, le fil, adopté au départ pour s’émanciper du carcan de la toile. « J’étais peintre, rappelle-t-elle, mais je me suis sentie limitée par la toile. J’ai voulu dessiner dans l’espace, imaginer des lignes en trois dimensions. C’est pourquoi j’utilise le fil. Mais j’ai toujours l’impression de peindre. Mon œil peint. » Le temps du « tissage », qui la voit tracer des jours durant d’inlassables va-et-vient d’une ligne à l’autre, est celui d’une gestuelle proche de la performance, voire d’une « méditation ».

Chiharu Shiota
Where are we going (vitrine extérieure), Chiharu Shiota, 2017.

Where are we going ? (Où allons-nous ?) est le titre que Chiharu Shiota a choisi de donner à son exposition parisienne. Il vient faire écho au questionnement constant qui l’anime, relatif à son rôle en tant qu’artiste – « Mon travail, c’est de continuer à me poser des questions, sans jamais y répondre. » –, comme à l’incertitude qui caractérise l’existence de chacun. « Où allons-nous ? Pour moi, c’est une question importante de la vie quotidienne. Nous sommes toujours prêts à partir, mais sans savoir où nous pouvons aller, ni dans quelle direction. (…) La vie est comme un voyage sans destination. » Nul besoin, cependant, de se plier au jeu des questions existentielles pour savourer l’invitation au rêve et à la poésie lancée au Bon Marché. La magie de l’univers unique de Chiharu Shiota opère immanquablement. Un univers pour la première fois tout de blanc habillé – l’artiste travaille habituellement avec du fil rouge ou noir –, à la demande du grand magasin qui souhaitait créer un parallèle avec le « mois du blanc » se tenant chaque année en janvier. Une contrainte que Chiharu Shiota traduit avec élégance par « un nouveau départ ». Et nous d’embarquer à sa suite avec enthousiasme.

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