Chiharu Shiota – La fille qui dessine dans l’espace

Entre souvenirs et mémoire, Chiharu Shiota tisse des fils de laine noire pour révéler la complexité de l’être et celle de son parcours. L’artiste d’origine japonaise aime à explorer les notions de rêve, d’émotion et de lien, à travers de spectaculaires installations, souvent monumentales, et toujours d’une grande puissance évocatrice. Elle est actuellement l’invitée du New Art Gallery Walsall, musée installé au nord de Birmingham, en Angleterre, pour lequel elle a réalisé in situ deux pièces de grande envergure. Une série de dessins, des huiles sur papier et plusieurs vidéos complètent l’exposition. Portrait.

Chiharu Shiota, photo Sunhi Mang
Chiharu Shiota.

« Enfant, je passais de longs moments à jouer dans la nature, expérimentant une forme de liberté qui, forcément, eut un impact sur ma vie. » Chiharu Shiota a grandi dans la campagne environnant Osaka, dans le sud du Japon. Sa « chance » : être née – en 1972 – après deux frères qui portent déjà sur leurs épaules les espoirs parentaux. « Les Japonais, et plus particulièrement les garçons, sont mis sous pression dès leur plus jeune âge ; on exige d’eux qu’ils travaillent dur à l’école pour réussir. A la fois troisième de la fratrie et fille, j’ai pu, pour ma part, faire un peu ce que je voulais ! » A l’époque, ses parents dirigent une usine de production de caisses en bois. « J’ai grandi dans le bruit incessant des machines. Les ouvriers travaillaient tous les jours de 8 heures à 17 heures. Ils me faisaient l’effet d’être eux-mêmes des machines ; je ne voulais surtout pas leur ressembler. » Très tôt, l’enfant se prend à espérer trouver un métier et un mode de vie qui offrent davantage de liberté, qui permettent de ne pas « devoir calculer sans cesse temps et argent. » « Dans un sens, la vie d’artiste m’a très vite attirée. »

Adolescente, elle décide de devenir peintre et rejoint à cet effet l’université Seika de Kyoto en 1992. Mais la jeune fille se sent « à l’étroit, limitée par ce travail en deux dimensions et le choix réduit de la toile et de la peinture. Je ne m’y retrouvais pas. » Ses premières installations de fils, d’emblée, s’emparent de l’espace et de son caractère tridimensionnel. « J’avais besoin d’un matériau qui me serait propre pour trouver le sens que je cherchais dans l’art. » Le noir, déjà, prime : « Cette couleur est la plus efficace à mon sens pour provoquer un sentiment de profondeur et perturber un lieu. »

Chiharu Shiota, photo Sunhi Mang
Red Line V, Chiharu Shiota, 2012.

En 1996, son premier cycle d’études artistiques terminé, elle quitte le Japon pour l’Allemagne dans l’intention de suivre les cours de Marina Abramovic, qui vient de rejoindre l’Ecole supérieure d’arts plastiques de Brunswick, en Basse-Saxe. « Ce pays m’attirait, car j’avais toujours eu le sentiment que l’art contemporain y tenait une place de choix, qu’il y était puissant. Lorsque j’allais à la Biennale de Venise, j’étais toujours très impressionnée par le pavillon allemand. » En 1999, elle s’installe à Berlin – où elle vit toujours – et y suit jusqu’en 2003 les cours de l’université des Arts. Elle y aura notamment pour professeur Rebecca Horn, autre personnalité marquante de l’art corporel, qui la conforte dans la direction qu’elle s’est choisie. Une pratique qui attire l’attention bien avant la fin de ses études. Son univers mélancolique et mystérieux séduit, sa résonnance avec l’intimité trouble et interpelle. « Je mets tout mon être dans mes installations, mais il ne s’agit pas pour autant d’œuvres autobiographiques. Si je pars de choses vécues, l’œuvre questionne chacun d’entre nous, interrogeant son expérience du présent comme son rapport à la mémoire. »

Son inspiration, Chiharu Shiota la puise dans ses souvenirs ; elle évoque souvent l’incendie de la maison d’un voisin, dont elle fut témoin à l’âge de 9 ans, et l’image d’un piano calciné se dressant parmi les décombres, devenu « inutile et pourtant si présent ». Elle s’appuie aussi, tout simplement, sur son expérience de la vie. « Je voyage souvent. Beaucoup de mes idées naissent pendant ces temps de transition : à bord d’un avion ou d’un train, par exemple. Parfois, une idée me vient sans que je m’en aperçoive tout de suite ; mais j’ai la sensation que quelque chose est en cours. Cela reste enfoui et mûrit pendant un long moment, jusqu’à plusieurs années parfois, avant de prendre la forme d’une installation. »

Le fil comme reflet des sentiments

Chacune de ses œuvres « tissées » – pour lesquelles elle colle, noue, agrafe inlassablement – nécessite de longues heures, voire des jours, de travail ; quelque 600 kilomètres de fils de laine furent déroulés à l’occasion de son exposition lyonnaise, à l’été 2012 ! Elles sont souvent assimilées à des performances. La manière qu’elle a de tirer les fils depuis les murs vers le sol et le plafond, les réseaux graphiques complexes ainsi dessinés participent d’une technique qui n’a rien d’aléatoire et qui voit les fils être le plus souvent tendus sous forme de triangles. « Une ligne est trop nette, trop visible, trop évidente. Des triangles entremêlés donnent une forme complexe, sont plus difficiles à pénétrer pour le regard. »

Chiharu Shiota, photo Sunhi Mang
Labyrinth of Memory, à La Sucrière (Lyon), Chiharu Shiota, 2012.

Les objets – instruments de musique, robes, chaises, lits, etc. – impliqués dans ses travaux ont tous, au-delà de leur utilité, dont elle les libère par ailleurs en les calcinant et/ou en les entourant de son maillage, une forte portée symbolique. Les vêtements, par exemple, sont pour elle « comme une seconde peau. Ils en disent parfois beaucoup plus au sujet d’un individu que sa peau d’origine. Ils portent en eux le souvenir, la mémoire d’une personne. Et c’est pour cela qu’ils sont si importants à mes yeux. En tissant des fils autour d’eux, je veux évoquer l’idée de conservation, de préservation de ces souvenirs. » Le « parcours de vie » de ces articles usuels, pour la plupart récupérés, est également essentiel : « Les objets que je choisis d’envelopper doivent avoir une histoire à eux, ou bien quelqu’un doit avoir noué une relation avec eux. Je veux montrer l’absence, révéler son existence. » Pour réaliser Dialogue from DNA, notamment présentée en Pologne en 2004, Chiharu Shiota avait lancé un appel singulier au don : il s’agissait pour les gens de lui ramener une chaussure associée à un souvenir précis. Des milliers de vieux souliers lui furent livrés, pour la plupart ayant appartenu à un regretté défunt. Ils ne furent pas enveloppés d’un maillage de laine noire, cette fois, mais individuellement accroché à un fil rouge et tendu, symbole du cheminement de chacun à travers la vie comme des voyages concrètement entrepris.

Outre les thèmes du souvenir et de l’oubli, de l’enfance, de l’émotion qui résonnent à travers son œuvre, Chiharu Shiota opère un va-et-vient constant entre les notions d’intimité, de proximité, et celle de séparation, particulièrement posées en exergue dans ses performances mettant en scène des femmes – parfois elle-même – somnolant dans des lits d’hôpitaux à l’abri d’un étrange baldaquin tissé par ses fils (During Sleep). Malgré le sentiment profond du spectateur de partager quelque chose d’intime avec les dormeuses, l’artiste rappelle ici combien ce qui se passe derrière ces paupières closes reste inaccessible. La « toile » noire, elle, renvoie tout autant à la multiplicité et à la complexité de l’univers du rêve qu’aux notions de vide, de solitude et de mort auxquelles tout homme est amené à faire face. « J’ai choisi le fil pour matériau, car il reflète les sentiments : tout comme eux, il peut se mélanger à d’autres, se nouer, se desserrer ou bien être coupé. » C’est également lui que l’on suit pour sortir du labyrinthe. Entre conscient et inconscient, passé et présent, Chiharu Shiota est notre Ariane.

Le rouge et le noir l’emportent à Walsall

Chiharu Shiota, photo Jonathan Shaw courtesy The New Art Gallery Walsall
Accumulation – Searching for the Destination (détail), Chiharu Shiota, 2014.

A l’invitation du musée de Walsall, Chiharu Shiota a installé au cœur de l’institution deux œuvres inédites. Accumulation – Searching for the Destination est constituée de quelque 400 vieilles valises, suspendues au plafond par de fines cordes rouges à des hauteurs différentes : d’un côté de la salle, elles atteignent presque le sol pour s’en éloigner, peu à peu, jusqu’à l’autre bout de l’espace. Immanquablement, leur état d’usure évoque la multitude d’histoires humaines qu’elles ont partagé ; pêle-mêle, s’entrecroisent autour d’elles des souvenirs de voyage, de migration, d’amour et de perte. Letters of Thanks reprend son travail caractéristique de fils de laine noire, tendus en un savant et dynamique maillage investissant la pièce toute entière. Des centaines de lettres manuscrites y sont « enfermées » ; venant toutes du Japon, elles contiennent des mots de remerciement liés notamment aux thèmes de l’amour, de l’absence ou de la gratitude. Nostalgie – emails et réseaux sociaux ont aujourd’hui pris le pas sur le courrier – et romantisme sont ici réunis à l’évocation de tant d’amis, parents ou amants séparés par un destin capricieux. L’exposition permet par ailleurs de découvrir un pan moins connu du travail de l’artiste : plusieurs courts-métrages mettent en scène des performances où le sol et le sang jouent les premiers rôles, ce en tant qu’éléments associés aux liens familiaux et à la notion d’origine, thématiques chères à l’artiste. Le corps et la gestuelle tiennent, pour leur part, une place prédominante dans ses dessins et huiles sur papier, dans lesquels le mouvement se traduit avant tout en rouge et noir.

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