Etre dans le monde avec Simon Willems

Au fil de ses recherches, entreprises il y a plus de vingt ans, l’artiste britannique Simon Willems interroge les travers de la société pour explorer plus largement ce que signifie le fait d’être au monde. Ancrée dans la figuration, marquée par une palette de couleurs délavées qui en accentue l’atmosphère onirique, sa peinture s’inscrit dans un subtil entre-deux où s’entremêlent réel et fantastique, histoire de l’art et questions d’actualité, où les formes, dans un aller-retour constant entre apparition et disparition, émergence et dissolution, ne cessent de titiller l’imagination. Un ensemble de ses toiles récentes, de différents formats, est actuellement exposé à la galerie Polaris, à Paris. Comme à son habitude, Simon Willems prend pour point de départ des images et thématiques singulières, en l’occurrence celles de l’ermite et du team building, qu’il met en tension afin de provoquer un pas de côté propice à une réflexion sur la nature humaine et le monde qui nous entoure. Rencontre.

ArtsHebdoMédias. – D’où vient votre intérêt pour la figure de l’ermite ?

Sitting with the Qualities of a Mountain (2), Simon Willems, 2013 (24 x 30 cm).

Simon Willems. – Cela fait déjà dix ans que je travaille sur le thème de l’ermite, lié à mon intérêt très ancien pour les Amish. Lorsque j’étais enfant, ma grand-mère m’avait raconté ce qu’une parente, partie vivre au Canada, avait découvert sur leur communauté, et cela avait évidemment été source de beaucoup d’interrogations et d’imagination. Plus tard, à la fin des années 1990, alors que j’étais étudiant au Royal College de Londres, j’ai réalisé toute une série sur ce sujet. J’étais très intrigué par la façon qu’ont les Amish de se retirer de la société, de vivre en marge, avec un mode de vie anachronique. L’ermite reprend cette idée de retrait, d’ascétisme. Dans un cas comme dans l’autre, il ne s’agit pas forcément d’être contre la société, mais de choisir d’être hors d’elle. Ceci étant dit, l’image de l’ermite a beaucoup de déclinaisons. L’ermite religieux est un thème classique de la peinture occidentale comme orientale et je me suis d’ailleurs inspiré de plusieurs toiles appartenant à l’histoire de l’art pour mon projet. Citons Paysage avec saint Paul ermite (1637-1638) de Nicolas Poussin, Ermite jouant du violon (1865) de Carl Spitzweg ou encore Paysage avec saint Anthony l’abbé et saint Paul l’ermite (1660-1665) de Salvator Rosa. J’ai par ailleurs été marqué par deux histoires tout à fait contemporaines : celles de Tom Leppard (1935-2016) et de Manfred Gnädinger (1936-2002). Le premier, un Britannique qui a longtemps détenu le record de l’homme le plus tatoué du monde, avait choisi de vivre seul dans une cabane, sur l’île de Skye, entre 1987 et 2008, date à laquelle il décida finalement de finir sa vie dans une maison de retraite. J’avais trouvé fascinant que cet ancien militaire se retire du monde, puis s’inscrive dans une maison de retraite, sachant que pour financer sa vie solitaire, il avait gagné de l’argent en montrant ses tatouages… Donc en se transformant en exhibitionniste, soit tout le contraire de l’ermite ! Cette idée de la fabrication de l’image, de l’apparence du retrait, se retrouve dans l’histoire de Manfred Gnädinger, sculpteur allemand parti s’installer dans un village de pêcheurs du nord-ouest de l’Espagne à la fin des années 1960. Il s’était bâti une hutte sur la plage et y a vécu reclus pendant près de 40 ans, cultivant son potager et poursuivant son œuvre sculpturale à ciel ouvert. En novembre 2002, la marée noire consécutive au naufrage du Prestige a tout détruit ; un mois plus tard, l’homme fut retrouvé mort. Je ne peux m’empêcher de relever l’ironie du choix de cet ermite, qui faisait payer les touristes pour visiter son musée personnel !

L’artiste dans son atelier n’est-il pas lui aussi une sorte d’ermite ?

Etre peintre est une activité plutôt ascétique, où l’on est effectivement en retrait. Mais, paradoxalement, elle est liée à une culture de consommation propre au capitalisme, puisque l’art que l’on crée est censé être vendu. Rien de neuf sous le soleil, mais ça n’empêche pas de s’autoriser à critiquer la façon dont tout cela fonctionne. Je mène d’ailleurs toute une réflexion autour de la responsabilité qu’a la peinture de critiquer la condition économique et politique qui est la sienne. C’est très important pour moi. Ma position vient de ce besoin de prendre en compte ce que cela veut dire d’être au monde, aujourd’hui, en faisant de l’art.

Pourquoi avoir choisi d’associer les notions d’ermite et de team building ?

Killing Me Softly (d’après Hermit Playing a Violin de Carl Spitzweg, 1865), Simon Willems, 2018 (55 x 50 cm).

A première vue le team building offre de manière superficielle quelque chose d’opposé au retrait choisi par l’ermite. Ce dernier se met hors de la société, alors que la consolidation d’équipe est une forme de sociabilisation forcée typique du XXIe siècle. C’est la dernière tactique mise au point par le capitalisme pour contraindre, voire asservir, et elle existe partout. C’est cette tension, cette friction créée par le contraste entre l’isolement, le silence de l’un et la distanciation orchestrée dans le cadre de l’entreprise qui m’intéresse. Un espace étrange, inattendu se crée et permet d’évoquer des questions plus larges que celles liées au fonctionnement de la société, qui ont à voir avec la subjectivité et les différentes façons d’être au monde, ainsi qu’avec les notions de contrôle, de pouvoir, de responsabilisation et d’émancipation. Si l’ermite, et en particulier celui qui est ascète et religieux dans l’histoire de l’art, choisit de se dissoudre, de devenir anonyme, il y a dans son attitude quelque chose de contradictoire en termes de subjectivité, car il choisit de se « défaire » de lui-même, de neutraliser son instinct matériel pour ne pas faire partie de la société. La notion de team building interroge quant à elle les émotions, l’affectivité d’un individu et sa place dans un environnement de travail. Tout comme dans le cas de l’ermite, sa personnalité se retire au plus profond de lui-même, mais dans un ailleurs qui lui échappe… et il devient lui aussi une figure anonyme. Cette question de l’anonymat est présente depuis longtemps dans mon travail. Elle est également au cœur d’une recherche doctorale que j’ai débutée en 2013, à l’Université de Reading. Son intitulé est « Comment ne pas disparaître complètement : caractériser le rôle de l’anonymat dans la peinture figurative contemporaine* ». Sur la toile, la réponse à cette question passe par mes choix iconographiques, ainsi que par cette situation d’entre-deux formel et esthétique que j’entretiens entre formation et dissolution.

Sur vos toiles, les personnages sont dénués de visages et semblent en effet en permanence sur le point d’être révélés ou de disparaître. Pourquoi ?

Vanishing Point, Simon Willems, 2017 (70 x 70 cm).

Mon iconographie emprunte toujours à la réalité. Mais mes personnages évoluent dans un décor, un univers qui est plus éthéré, comme appartenant à un autre monde. J’aime travailler avec des figures, car elles suggèrent des situations. Mais je pense que l’on peut évoquer des jeux de pouvoir et autres rapports entre les personnages sans avoir besoin de les identifier. Tous sont anonymes. Cela n’empêche pas de percevoir des différences entre les uns et les autres, d’imaginer ce qu’ils pensent, font, etc. Et ça suffit amplement. Par ailleurs, j’aime brouiller la perception des choses, entretenir cette ambiguïté de l’image, présente ou absente, en formation ou en train de disparaître. Immanquablement vient ce questionnement : est-ce esthétiquement proche d’un négatif ou d’un positif photographique ? Cette ambivalence a toujours été présente dans ma peinture. Car je ne vois aucun intérêt à montrer une image claire et précise ; je veux ouvrir les choses et non les fermer, je n’aime pas la notion de point final. Dans ce sens, l’ambiguïté de cet entre-deux, entre formation et dissolution, permet d’éviter toute forme de conclusion et de rester dans un processus continu, d’être en mouvement à travers différents registres, qui se forment et se dissolvent, encore et encore…

Vous travaillez souvent à partir d’images ancrées dans notre imaginaire collectif, telles celles empruntées à Star Wars. Qu’est-ce qui sous-tend cette approche ?

Study for a New Soul (2), Simon Willems, 2015 (30 x 40 cm).

J’aime travailler sur la notion d’épuisement des références, dans le sens où la plupart des images que j’utilise ont été vues et revues. J’avais six ans quand Star Wars est sorti, en 1977 ; je n’ai jamais été obsédé par la saga, mais force est de constater que nous connaissons tous ses personnages qui font partie de notre culture populaire. Qu’il s’agisse des figures du Stormtrooper, de Dark Vador, de l’ermite, des dinosaures ou encore de participants à une activité de team building, je m’applique à chaque fois à extraire ces images, ces références culturelles, de leur contexte évident – et un brin suranné – pour provoquer un pas de côté, un décalage, qui élargit le champ de la réflexion. Tous ces exemples ont finalement à voir avec cette idée du poids de la réalité par rapport à celui des apparences.

Pourquoi avoir choisi d’intituler cette exposition Killing Me Softly ?

Burnout (d’après Landscape with Saint Paul the Hermit de Nicolas Poussin, 1637-1638), Simon Willems, 2018 (95 x 130 cm).

Il s’agit du titre d’une chanson d’amour des années 1970 emprunté à Roberta Flack. Cela évoque l’idée que la mort vient lentement, mais gentiment. Pour moi, c’est un peu une métaphore de ce que cela signifie d’être vivant aujourd’hui, à l’heure des réseaux sociaux et de l’enrichissement toujours croissant des entreprises. Cela renvoie aussi à l’ermite, entré dans un processus de retrait du monde, de négation de lui-même qui le conduit à se tuer doucement… Les titres sont importants à mes yeux ; sans eux, ma peinture serait un exercice aléatoire. Or, j’aborde des thèmes particuliers, j’utilise des motifs spécifiques, des images précises. Par ailleurs, lorsque je m’inspire d’un tableau historique, je mentionne toujours son titre afin de permettre à chacun d’amener lui-même l’interprétation, l’appréhension de l’œuvre à un autre niveau.

Critique et engagé, tel est votre travail ?

Universal Solutions Incorporated (d’après A Landscape with Saint Anthony the Abbott and Saint Paul the Hermit de Salvator Rosa, 1660-1665), Simon Willems, 2015 (100 x 150 cm).

Nous vivons une époque aussi étrange que dangereuse, dans un environnement culturel post-fordiste regorgeant de services et d’émotions, dans un monde effrayant, surtout depuis l’élection de Trump et la décision du Brexit… Entre illusion et désillusion, on ne peut que constater combien sont destructives les forces et énergies qui nous entourent. Chacun peut résister, encore faut-il savoir comment. C’est l’un des rôles de l’artiste dans la société que de se montrer critique. Sinon, qui le fait ?! Je ne critique pas pour autant ici le team building en tant que tel ; mettre en place ce type d’activité dans un hôpital ou dans un village pour rapprocher les gens serait très bien, mais quand le but est de générer plus de profit ou est lié à la consommation, c’est idiot. En réunissant les notions d’ermite et de team building, je m’interroge sur le sens du choix et de l’action chez l’être humain. A quelle condition et dans quelles conditions agissons-nous ? Est-ce que je me retire ou est-ce que je m’engage, m’implique ? Et dans ce cas, de quelle façon, quelle est ma position ? Un artiste doit trouver un équilibre entre l’esthétique et la conscience de ce qui l’entoure. Je suis incapable de faire autrement : je fais partie du monde et je ne peux le nier, même si je l’intériorise et le reconfigure à ma manière.

* How not to disappear completely: characterising the role of anonymity in contemporary figurative painting.

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