Simon Willems – Semeur de troubles

Le peintre britannique manie le crayon et le pinceau avec une minutie qui n’a d’égale que l’acuité de son humour, noir la plupart du temps, et nous conduit, à sa façon, à réviser notre appréhension du monde.

Simon Willems
Simon Willems dans son atelier, 2009.

Enfant, il s’était découvert une passion pour la cartographie.« Je collectionnais les cartes et j’en créais, sur papier ou de façon imaginaire », se souvient-il, travaillant et développant déjà la justesse et la subtilité de son trait. Né il y a 38 ans à Shoreham-by-Sea, sur la côte sud de l’Angleterre, Simon Willems a grandi dans la tranquille station thermale et balnéaire voisine de Worthing. Lorsqu’il décide d’entreprendre des études artistiques, ses parents le soutiennent, « même s’ils étaient quelque peu méfiants et inquiets au début. Je pense qu’ils avaient le droit de l’être… Je le suis d’ailleurs toujours ! » Après quelques années passées à l’université de Nottingham, dans le centre du pays, il rejoint Londres afin de parfaire sa formation au Royal College of Art dont il sort diplômé en 2000. Il ne quittera plus la capitale britannique, où il choisit d’établir son atelier.

Lors de la cérémonie de remise des diplômes du Royal College of Art, le jeune artiste rencontre Bernard Utudjian, responsable de la galerie parisienne Polaris. Celui-ci l’aidera à faire ses premiers pas dans le milieu de l’art hexagonal. « J’ai eu la chance, à ce moment-là, de susciter non seulement l’intérêt de la galerie Polaris, mais aussi celui d’une galerie londonienne. Cela a bien sûr permis que certaines portes s’ouvrent », notamment celles des foires et salons d’art contemporain. En quelques années, il s’imposera comme l’un des acteurs phares de la scène artistique londonienne.

Un sens aigu du détail

C-3PO on his death bed, huile sur toile, Simon Willems.

Le regard clair et souriant, le crâne rasé de plus près que ne le sont ses joues, Simon Willems, qui approche sereinement la quarantaine, aime jouer les trouble-fête et semer le doute dans l’univers de nos certitudes sociétales, bâties, selon lui, aux dépens de la capacité et de la liberté de penser pourtant censées être l’apanage de l’homme. Disséquant de son trait alerte et précis notre vision préconçue et si facilement influençable du monde, il met en scène les contradictions qui en résultent en travaillant « autour de la distinction entre les mondes matériel et spirituel », entre ceux de l’éphémère et du perpétuel. Si ses questionnements le renvoient sur le fond à la question de la déliquescence et de la mort, l’artiste britannique se défend d’être un pessimiste :« Je dirais plutôt qu’il s’agit d’un point de vue existentiel » précise-t-il.

Cultivant le sens du détail et de l’humour noir qu’il manie avec finesse et efficacité, Simon Willems entraîne son public à travers un univers insolite et déroutant, à la fois fantastique et regorgeant de détails, à la limite de l’hyperréalisme. Au fil de ses toiles, se tisse un monde glacé, à la peinture léchée, où la vie humaine est davantage suggérée qu’elle n’est montrée. La couleur, dominée par les tons gris et pastel, joue un rôle essentiel dans la volonté de l’artiste de prendre du recul, de porter un regard critique, un brin moqueur, mais distancié. « Il semble que je sois naturellement attiré vers des images et idées qui traitent des distinctions existant entre le réel et l’imaginaire, le tout dans un contexte d’utopies personnelles et de systèmes de croyances culturelles. »

Simon Willems cherche constamment à atteindre le point d’équilibre enfoui au sein de contradictions apparentes, « un équilibre entre la représentation fidèle de quelque chose et les différentes applications de peinture gestuelle et réfléchissante qui viennent saper cette description précise. Je vois en cela une sorte de schizophrénie d’ordre technique, à laquelle j’adhère d’instinct, instigatrice de cet affrontement où se font une nouvelle fois face le réel et l’imaginaire. »

Sa récente série, mettant en scène quelques personnages de La Guerre des étoiles, illustre bien ses propos. L’artiste use ici du décalage, de l’absurdité et de l’ironie pour humaniser ce symbole du mal qu’est le Stormtrooper [les amateurs reconnaîtront ce soldat clone de l’Armée impériale], en proie au chagrin et à la douleur de la perte (1). Ou encore lorsqu’il fait reposer le droïde C-3PO sur son lit de mort (2). « Mais, tient-il à préciser, je ne suis pas un fou de La Guerre des étoiles ; l’utilisation de ces personnages dans mes toiles ne vient pas de l’obsession de toute une vie ! Mais je fais partie d’une génération dont l’enfance a baigné dans la saga et certains concepts précis m’intéressent, par exemple le jeu de rôles manichéen réparti entre les personnages, les liens et correspondances existant entre La Guerre des étoiles et le Stormtrooper [associé par son nom aux membres des sections d’assaut nazies de la Seconde Guerre mondiale]. Ou encore cette idée vraiment surannée et démodée du futur. »

Humanisation irréelle

Simon Willems
Sad pig, huile sur toile, Simon Willems, 2006.

Simon Willems prête ainsi, à travers ses dessins et peintures, des sentiments à des personnages – robots ou espèces imaginaires censés en être totalement dénués. Le trouble de l’observateur est renforcé par l’absence de visages humains, et donc d’expression. On ne peut en effet lire la moindre émotion sur ces faces dissimulées par des masques. « Ce qui m’intéresse dans le fait d’humaniser ces personnages mythiques, et fictifs, c’est d’obliger le spectateur à éprouver lui aussi un sentiment, à s’identifier avec quelque chose qui n’a en fait jamais existé, accentuant et semant ainsi un peu plus la confusion entre le réel et l’imaginaire, et rendant l’entreprise absurde. »
Curieux de tout, et particulièrement de ses semblables, Simon Willems puise également son inspiration dans ses voyages, qui l’ont conduit, au fil des ans, à travers l’Europe et les Etats-Unis. Une exposition collective, organisée à Séoul en 2007, lui a offert l’occasion d’aller prendre le pouls de l’Asie. « Cette expérience, d’une valeur inestimable, m’a fait clairement réaliser à quel point nous semblons tous, ici en Occident, en colère, énervés et fatigués. » Une prise de conscience qui vient conforter ses réflexions d’artiste engagé. « Nous vivons des temps étranges et dangereux dans un monde complexe… Comment pourrais-je m’enfouir la tête dans le sable ? » Alors il a choisi de la tenir haute et fière, sa tête, et de résister en nous invitant à entrer dans son jeu, celui de l’ironie et de la dérision.

(1) Stormtrooper mourning the loss of his mother.

(2) C-3PO on his death bed.

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