Du supermarché aux cimaises des musées : le QR code à l’œuvre

Montluçon Art Mobile : J -15 ! Partenaire de la manifestation qui se tiendra au Fonds d’art moderne et contemporain de la ville, du 12 avril au 2 juin, ArtsHebdoMédias vous invite, à raison d’une publication par semaine, à découvrir les artistes et les œuvres invités. Aujourd’hui, les QR codes d’Olga Kisseleva, Miguel Chevalier et Hervé Fischer seront à l’honneur. Une belle occasion pour Marie-Laure Desjardins, commissaire de l’exposition, de dévoiler un peu de la conférence donnée la semaine dernière à la médiathèque de Montluçon et intitulée « Du dédale antique au QR code : les métamorphoses artistiques du labyrinthe ». Tracé ésotérique, la figure du labyrinthe n’a cessé de hanter depuis le paléolithique l’imaginaire mythique et artistique. De nombreuses architectures, comme les dallages de plusieurs de nos cathédrales gothiques, en témoignent encore. Allégorie de la vie humaine, le labyrinthe égare toujours l’esprit ou nous confronte aux illusions de nos sens. Dans les œuvres contemporaines, le labyrinthe se métamorphose et devient même avec le QR code une nouvelle forme de création numérique. Alors que, traditionnellement, il nous inscrit dans le temps long de l’initiation, le QR code, lui, se scanne et livre immédiatement la réponse, ou plutôt la question inépuisable de l’artiste. Prêt pour faire un bout de chemin ensemble ?

Pixels, série Carré magique, Miguel Chevalier, 2010-2012.

Qu’est-ce donc qu’un QR code ? Une sorte de code barre en 2D. « QR » signifie Quick Response car ce qui est crypté dans ce carré noir et blanc peut être accessible rapidement. Ce tag est lisible grâce à un Smartphone via une application téléchargée à cet effet ou intégrée dans les nouveaux modèles de mobiles. Il permet d’accéder à des contenus textes, audio ou vidéo. A partir d’un QR code, il est possible d’afficher ou de rédiger un texte, de naviguer sur Internet, de se connecter à une borne wifi, de déclencher un appel vers un numéro de téléphone, d’envoyer un SMS ou un e-mail, de faire un paiement, de compléter son agenda, etc. Un seul accès peut mener à différentes activités. Le QR code est facile d’utilisation : il suffit d’inscrire la forme carrée dans le viseur de son mobile pour en obtenir la « traduction ». Son graphisme séduit de nombreux artistes du Mobile Art qui l’utilisent parfois comme unique élément matérialisé de l’œuvre. Ils s’en servent à l’instar d’une porte d’entrée vers différentes créations. En écho aux nombreux labyrinthes connus depuis le paléolithique, sa forme suggère la présence d’un secret, d’un chemin initiatique. Mais le QR code est une figure symbolique qui annihile les caractères de l’ancestral labyrinthe par fonctionnement contraire. Il bannit le temps long, rétrécit les espaces de sens et de signification et promeut le surgissement quasi instantané de ce qui est caché. Certes, il représente métaphoriquement le dessin d’un parcours, mais il n’est qu’une distance numérique très vite abolie pour accéder à une information pratique à consommation rapide. Tout le jeu des artistes est alors d’obliger l’outil numérique à retrouver de la profondeur et du mystère.

Boîte de vices d’Olga Kisseleva

Boîtes de vices signées Olga Kisseleva. Vue de l’exposition Coder le monde au Centre Pompidou en 2018.

La première Boîte de vices (notre photo d’ouverture) a été réalisée en 2012. Elle renfermait des cubes en plexiglas frappés d’un QR code renvoyant à des vidéos (réalisées en collaboration avec Julio Velasco et Julien Toulze) ou des écrits illustrant des vices. L’ensemble formant un portrait de la personne à laquelle l’œuvre se réfère. Plusieurs Boîte de vices ont été exposées au Centre Pompidou dans le cadre de l’exposition Coder le monde qui s’est tenue en 2018. Depuis 2008, Olga Kisseleva s’est emparée du QR code et a réalisé différentes pièces utilisant ce procédé technologique, notamment en extérieur. Citons quelques exemples : CrossWorlds-Conspire (2008), qui met en lumière les rouages de la manipulation de masse à travers des signes de la propagande soviétique et américaine ; Geo Quick Response (2012), qui mène à une base de données consacrée au patrimoine géologique de la région de Dignes-les-Bains et parle de la relation que l’homme entretient avec son environnement ; Boîte de vices (2012), qui est donc un portrait dressé à travers les vices de l’individu auquel s’adresse l’œuvre ; Urban Quick Response (2013), dont des QR codes ont été installés dans la ville de Saint-Pétersbourg et délivraient aux passants une analyse plastique du paysage urbain sous forme de textes ou de vidéos et, pour finir, Urban Datascape (2014, collaboration avec l’architecte Etienne Delprat), sculpture visible sur une des berges parisiennes de la Seine qui donne accès à un paysage de données économiques, politiques, culturelles et sociales liées à l’eau et rappelle l’urgence du défi climatique. Il est intéressant de remarquer que cette utilisation régulière du QR code produit des œuvres très différentes, non seulement dans l’intention, mais également dans la plastique. Bien que le mécanisme d’accès aux informations soit le même, les matériaux utilisés sont de diverses natures. Les QR codes peuvent être simplement imprimés sur un support, fabriqués en bois, brodés de fils, construits à la taille d’un paysage ou mélangés à des photographies. Olga Kisseleva n’hésite pas à s’emparer du signe numérique et à lui offrir une forme en 3D qui nécessite souvent de prendre de la distance pour l’appréhender ; obligeant le public à un va-et-vient entre l’extérieur et l’intérieur de l’œuvre, entre le monde physique et le monde numérique, et à s’impliquer physiquement.

Carré magique de Miguel Chevalier

Interactivité, série Carré magique, Miguel Chevalier, 2010-2012.

Carré magique est une série de quatre QR codes signée Miguel Chevalier. Noirs sur fond blanc, les quatre dessins générés informatiquement à partir d’une URL mesurent 1 x 1 m. Une fois flashés avec un smartphone ou une tablette, ils donnent accès à une liste de mots. Il faut forcer le regard pour trouver leur différence et se laisser convaincre par la variation de leurs titres. Ces formes, qui évoquent celles d’un labyrinthe version 2.0, s’imposent d’emblée comme un rébus, un message crypté. Sans clé, elles demeurent un mystère. Miguel Chevalier précise : « Au départ, c’est le graphisme de la forme qui m’a plu. Il y avait là quelque chose de presque constructiviste, une rationalisation du tableau, une vision cartésienne de l’art. Le dessin du QR code me semblait intéressant en tant que tel. Mais ce qui a emporté mon adhésion, c’est qu’il offrait une signification au-delà de la répartition de ses pixels dans l’espace, une possibilité d’écriture artistique spécifique, sur un mode poétique, alors que son utilisation ordinaire était liée à la publicité, au commercial. » Muni d’un smartphone ou d’une tablette connectée, il est donc possible de découvrir l’au-delà du dessin, l’au-delà du support. Sur l’écran s’affichent une liste de mots : logiciel, exponentiel, référentiel, immatériel, sériel… Un vocabulaire emprunté majoritairement à l’ère numérique. La forme cryptée mène à des mots compréhensibles mais dont l’association est inintelligible. Le QR code est ici mis en défaut. Contrairement à son utilité courante, il ne délivre aucune véritable information utile. « Comme un petit poème, cette juxtaposition de mots est à lire rapidement ou à chantonner comme une comptine. Tous ces mots ont été choisis en premier lieu en fonction de leur rythme, mais ils font sens avec ce que je fais. Ceux qui ne peuvent pas lire les QR codes se croient devant un tableau abstrait, mais c’est loin de n’être que cela. »

L’art mobile d’Hervé Fischer

L’art mobile, Hervé Fischer, 2018.

L’art mobile a été réalisée en 2018. Une fois flashée, elle vous interroge. N’hésitez pas ! Même affichée sur votre ordinateur, la toile délivre ses questions. L’utilisation des QR codes dans l’œuvre d’Hervé Fischer fait suite à diverses pratiques mises en place par l’artiste dès le début des années 1970 comme les tampons, les envois postaux, les graffitis ou les signalisations imaginaires dans les rues. Depuis leur avènement, Hervé Fischer se penche sur l’art numérique et ses icônes. Déjà présent sur de nombreuses toiles depuis 1999, le code barre a cédé sa place au QR code en 2009. Comme lorsqu’il s’empare de la communication numérique en réseau en proposant aux internautes des affirmations ou des interrogations accompagnées de formes graphiques (Tweet art), l’utilisation du QR code dans l’œuvre relève d’une véritable pratique d’art sociologique, de philosophie interrogative. Chaque QR code porte en lui une question, induisant un « engagement émotionnel, individuel, éthique ou cognitif, mais jamais politique au sens partisan, toujours politique au sens de l’Homme social, des hyperliens qui nous constituent », explique l’artiste-philosophe. Il ne s’agit pas pour lui de singer la machine et d’offrir une représentation réaliste du QR code produit par génération automatique, mais de se jouer de la technologie et de ce qu’elle induit pour, d’une part, proposer des mots associés à une image et, d’autre part, ralentir le temps. Depuis l’origine, sa démarche de peintre vient alimenter son travail de philosophe et inversement. Il raconte : « Avant même de me lancer dans la réalisation d’une peinture, je prends le temps de construire une image dans ma tête avec des mots. Une fois dans l’action, l’image dérape, s’ouvre à des choses non pensées au préalable, et se termine toujours différemment de ce qui avait été programmé. Il y a de nombreuses pensées conceptuelles que j’ai découvertes en peignant. » En d’autres termes, l’écriture fait avancer la peinture, la peinture fait avancer l’écriture, l’art la philosophie, la philosophie l’art ! Peindre des QR codes permet aussi de répondre à la question : Comment arrêter le regard de quelqu’un alors que le robinet à pixels coule à flots ? L’artiste lutte contre tous les automatismes de la pensée. Le feu est vert, je passe. Il est rouge, je m’arrête. Il veut donner à l’œuvre le temps pour s’exprimer, au public celui de la penser et permettre au QR code de retrouver complexité et profondeur. Car pour lui, le Quick Response est dans sa forme originelle contraire à l’esprit du labyrinthe.

Contact

Montluçon Art Mobile, du 13 avril au 2 juin à Montluçon. Plus d’infos d’un clic !

Crédits photos

Image d’ouverture : Boîte de vices, 2012 © Olga Kisseleva, photo Julio Velasco – Carré magique – Pixels © Miguel Chevalier – Boîtes de vices, vue de l’exposition Coder le monde au Centre Pompidou © Olga Kisseleva, photo MLD – Carré magique – Interactivité © Miguel Chevalier – L’art mobile © Hervé Fischer