Didier Faustino – Demain, l’ère de l’après-travail

Dans le cadre de l’édition 2017 de la Biennale Internationale Design Saint-Etienne, l’artiste et architecte Didier Faustino présente extravaillance, une installation réalisée en collaboration avec les auteurs de science-fiction Alain Damasio, Norbert Merjagnan et le collectif Zanzibar. En son sein, ils nous invitent à créer ensemble, portés par des fictions sonores qui diffusent des histoires du futur, poétiques et fascinantes.

Le travail au sens de « tourmenter », « faire souffrir » est mort. Il n’aura été qu’un passage. Les systèmes experts, les algorithmes et la technologie blockchain* ont remplacé les métiers. Les robots ont supplanté les travailleurs. Alors, nous sommes libres ? Pas si simple… Que fait-on ? On met en œuvre à plusieurs. Accueillis par des robots-plantes vertes, nous pénétrons dans l’univers lisse et aseptisé des espaces tertiaires. Faux plafonds et moquettes délimitent cinq stations de travail. Les 1 000 m2 sont complètement ouverts ; pas de cloisonnement, mais cinq postures singulières comme autant de protocoles de mise en œuvre, le regard alternant vers l’intérieur, sur des écrans qui affichent des images 3D de plantes vertes comme des sas de concentration et de repli sur l’équipe, et vers l’extérieur via des sas de projection et d’ouverture. Les couleurs sont ténues, comme diluées, les images sont absentes. Seul le son tisse un univers, diffusé par haut-parleurs ou via une écoute au casque. Que pourrait être le travail demain ? Rencontre avec Didier Faustino, architecte radical et visionnaire, créateur de One Square Meter House (2006, Paris), La maison magique (2016, Maison du Japon à Paris), Not a love song (2015, Londres), scène offerte à l’expression publique, Des corps et des astres (2016, Magasin CNAC de Grenoble) et autres « mésarchitectures » qui questionnent la restriction de l’espace, la mobilité, la frontière entre individu et société et préfigurent la société de demain.

ArtsHebdoMédias. – Extravaillance est un monde où l’on se laisse porter par la voix. Pourquoi ce choix ?

Didier Faustino.
Didier Faustino.

Didier Faustino. – On s’est intéressé à la question de la transmission et de la parole, en se disant que c’était le meilleur moyen, finalement, de parler d’anticipation, de demain. Et aussi de s’éloigner de toute imagerie anticipatoire sur ce que pourrait être le travail. J’ai choisi d’inviter des auteurs de science-fiction qui sont à la limite de la réalité. En fait, ils sont juste en train de parler de demain ou d’après-demain. L’idée n’était pas d’essayer de dessiner, de singer un futur, mais plutôt de construire un univers où l’on est amené à écouter. La parole a donc pris le dessus sur le design. On a cherché des axes sonores, des types de sons à mettre en place, plus que du design de forme, d’objet ou de situation.

Comment avez-vous travaillé avec les auteurs ?

En totale collaboration. L’idée était d’élaborer une exposition sur le travail de demain, dont j’étais moi-même scénographe et commissaire. Très rapidement, nous avons décidé qu’il y aurait cinq chapitres, puis nous nous sommes réparti les tâches. Les auteurs écrivent les histoires ; je mets en espace, chorégraphie le lieu, mais ne rentre pas dans l’interprétation.

Pourquoi des robots-plantes vertes pour nous accueillir ?

Vue de l’exposition Extravaillance, Didier Fiuza Faustino, Alain Damasio et Norbert Merjagnan.
Vue de l’exposition Extravaillance, Didier Faustino, Alain Damasio et Norbert Merjagnan.

Nous avions commencé par imaginer des médiateurs qui accompagneraient les spectateurs dans l’exposition. Un peu comme lors d’une première journée de travail, où il y a toujours quelqu’un qui vous fait visiter les bureaux, les ateliers, qui vous présente à tout le monde. C’était déjà une interprétation. Il fallait juste qu’il y ait un accueil, quelqu’un. Mais quel serait son accoutrement, sa tenue vestimentaire ? On n’arrivait pas à se mettre d’accord. Puis, on s’est dit que le point commun dans tous les bureaux aujourd’hui, c’est cette plante verte à l’accueil, un univers chlorophyllien, très doux, qui a valeur d’apaisement, de mise en état, de mise en condition.

Pour arriver à imaginer un futur qui est très proche dans une société saturée d’images, ce que vous proposez, c’est de nettoyer toutes les représentations ?

Oui, la proposition est de l’ordre de l’hygiénisation de l’image, absoute et effacée pour produire un « effet gingembre ». Quand vous mangez des sushis, vous prenez un bout de gingembre pour oublier ce qui est avant. Extravaillance conduit dans cet entre-deux, qui n’est ni demain, ni aujourd’hui, où les interprétations sont possibles. La forme elle-même, les espaces, les couleurs, tout est ramené à la plus simple expression. On vient parler un petit peu d’ergonomie, de rapport à l’autre, de différentes situations. Il y a cinq chapitres et un travail sur la lumière et la contrainte, le confinement.

L’écoute au casque nous permet de nous isoler, de retrouver notre intimité et une sorte de relation très proche avec nos imaginaires. Comment avez-vous pensé la scénographie ?

Vue de l’exposition Extravaillance, Didier Fiuza Faustino, Alain Damasio et Norbert Merjagnan.
Vue de l’exposition Extravaillance, Didier Faustino, Alain Damasio et Norbert Merjagnan.

On s’est posé beaucoup de questions. L’intention était de donner à voir un possible demain. Comment le matérialiser, comment spatialiser ? On a pris l’option de la narration, de la parole comme étant la seule manière de ne pas trop imposer, de laisser les gens faire eux-mêmes. Le spectateur fait lui-même son chemin dans l’espace. Il n’est plus question d’une spatialisation qui rend captif les corps. Elle ne domine pas, n’impose pas. Il s’agit de capter l’attention plus d’une ou deux minutes… Il ne faut pas que ce soit juste de l’ordre du questionnement visuel, il faut qu’on soit dans autre chose. Il y a un moment de rétropédalage ; les formes sont les plus neutres possibles… sans affect et sans qualité. On est dans un monde où l’on ne peut plus se projeter. Cette exposition met en valeur le son, l’auditif pour ouvrir l’imaginaire.

* Technologie de stockage et de transmission d’informations transparente et sécurisée qui fonctionne sans organe central de contrôle.

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