A Saint-Etienne, les questionnantes métamorphoses du travail

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Vive le temps des robots, des voitures autonomes, du tout contributif et du « do it yourself » ! Mais au fait, que devient le travail ? Rendez-vous à Saint-Etienne pour une cure de design qui nous donne des indices sur la valeur de l’emploi et le statut du travailleur. Jusqu’au 9 avril, la biennale du design explore le concept de « Working Promesse » en nous racontant des histoires. Plus de 100 lieux investis, des dizaines d’expositions, des scénographies spectaculaires, des labos, des conférences-débats, des concerts. A découvrir, un design critique au cœur du processus de digitalisation et un design d’objet produisant de nouveaux usages et des postures innovantes, tels que le siège à décontraction, le lit bureau, l’antenne pour manipuler les ondes, l’imprimante 3D peignant des dessins sur les murs en continu, les vélos customisés aux pouvoirs augmentés, les espaces de bureaux stimulant l’imagination des cols blanc créatifs, etc. Enthousiasmante, proliférante, ironique, inquiétante, boulimique, la manifestation digère les informations produisant des représentations de ce qui est train de nous arriver. Pas de manifeste, mais une gigantesque collecte de données qui nourrit des œuvres, des fables et des fictions. Bienvenue dans les scenarii du travail. Nous vous emmenons au cœur de la biennale, à la Cité du Design, rencontrer Olivier Peyricot, directeur scientifique de l’édition 2017, et Didier Faustino, commissaire d’extravaillance, pour une narration en trois temps : « Les modes de l’emploi », « Les ressorts du travailleur » et « Demain, l’ère de l’après-travail ». Suivez le guide !

Les modes de l’emploi

Digital Labor - Antenna (a tribute to Mr Yagi), Juliette Gelli.
Digital Labor – Antenna (a tribute to Mr Yagi), Juliette Gelli.

Sept jours sur 7, 24 heures sur 24, nous exécutons des tâches ou les commandons à nos logiciels et produisons de la matière et des données en continu. L’exposition Panorama des mutations du travail investigue cette nouvelle organisation du travail en six chapitres narratifs. Effets miroirs, traçage et humour pour une prise de conscience radicale et subversive d’une nouvelle mode de l’emploi : le travail à domicile invisible, diffus et gratuit ! Nous sommes tous des « Digital Labor » volontaires et heureux, affairés en permanence sur nos appareils pour envoyer des emails professionnels et des notifications à toute heure, produire de la donnée ou exécuter des microtâches pour le MTurk d’Amazon.

Emancipation ou esclavage ? L’exposition donne à voir l’ambiguïté des mutations en cours et le rôle central des designers qui, à la fois, interfacent les systèmes, les détournent et en extraient de nouvelles formes. D’un côté, des affiches d’Apple et autres géants du digital prônant des interfaces « seamless » (« sans couture ») pour des glissements très naturels du privé au professionnel et des plateformes de crowdsourcing pour travailler en jouant. De l’autre, des designers mettent en œuvre des stratagèmes pour déjouer les systèmes. Attacher, par exemple, son bracelet biométrique à la queue de son chien ou par temps venté à une branche d’arbre afin qu’il enregistre un taux d’activité physique qui nous vaudra un bonus sur notre prime d’assurance santé ou monter sa propre entreprise pour vendre ses données personnelles au plus offrant !

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8 heures de travail, 8 heures de loisirs, 8 heures de repos, Sam Meech.

Le temps de travail s’étire jusqu’à presque s’effacer tant il est dilué dans le quotidien. Démonstration sur tapisserie. L’artiste Sam Meech a relevé les heures d’activité des travailleurs indépendants pour en faire un motif imprimé sur le slogan « 8 heures de travail, 8 heures de loisirs, 8 heures de repos », revendiqué en 1856 par l’Australien James Galloway comme un droit élémentaire du travailleur. Nouvelle, l’intrusion du travail dans le foyer ? Pas du tout ! Equipée de thermomix, extracteurs de jus, dessiccateur, élévateur et autres merveilles, la cuisine laboratoire produit de la matière transformant le foyer en terminal industriel comme la Villa Arpel de Mon oncle, film de Jacques Tati (1958), rappelant que l’électroménager fut l’un des chantres des temps modernes !

Au fait, sommes-nous faits pour travailler ? Maurizio Lazzarato fait du refus du travail une hygiène de vie salutaire pour éviter les catastrophes du siècle : pollution, perte de sens, burn out, suicide et mort au travail. Nicolas Couturier, Benoît Verjat et Cyril Magnier ont imaginé le monde de la fin du travail dans une fresque géante qui enchaîne des scènes de camping où l’on bronzerait ou contemplerait le paysage en maillot de bain, assis sur des sièges de bureau, et où l’on construirait des cellules d’habitation autonomes au pied des villages.

Mondes fantasmés, dystopies ou prédictions, les imaginaires convoqués par la biennale agitent les certitudes et esquissent de nouveaux paradigmes, personnels ou collectifs, à achever selon nos désirs. Pièce centrale des objets intelligents, le design s’occupe aujourd’hui d’agiter nos pensées.

Les soubresauts du travailleur

Vue de l’exposition La gueule de l’emploi, Rodolphe Dogniaux et Marc Monjou.
Détail de l’exposition La gueule de l’emploi, Rodolphe Dogniaux et Marc Monjou.

A l’heure où le travail s’invite chez soi, comment tenir ses 8 heures par jour dans un espace professionnel cadré et standardisé où l’exigence de productivité et de créativité ne cesse de monter ? Rodolphe Dogniaux et Marc Monjou exposent La gueule de l’emploi. A l’accueil, des mannequins interrogent, par vêtements interposés : « Allaitez-vous ? Comment organisez-vous la garde de vos enfants ? ». Plus loin, une drôle de roue de la fortune imite une pièce d’horlogerie sophistiquée. Vous êtes devant RIASEC (Réaliste, Investigateur, Artiste, Social, Entreprenant, Conventionnel), la table d’orientation qui identifie six types de personnalités et leur associent des métiers. Mise au point par le psychologue John L. Holland en 1973, cette théorie des carrières est très utilisée en France par les orienteurs. Vous avez le profil « réaliste-investigateur » ? Vos métiers de prédilection sont auxiliaire dentaire, plongeur, mécanicien, détective privé, couvreur de toiture, boulanger, etc. Vous avez le profil « investigateur-réaliste » ? Vos métiers de prédilection sont biophysicien, botaniste, généticien, urbaniste, officier pilote… Vous êtes chef d’entreprise et recrutez, dirigez-vous vers Opus Faciem (voir la vidéo ci-dessous) et saisissez vos critères. La borne interactive génère le portrait-robot du candidat idéal. Plus besoin de dossier, une photo suffira pour embaucher votre nouvel employé !

RIASEC (détail), table d’orientation professionnelle signée Charles Corthier et Anaïs Maillard.
RIASEC (détail), table d’orientation professionnelle signée Charles Corthier et Anaïs Maillard.

Comment tenir ses 35 heures hebdomadaires au même poste de travail ? Tandis que le bureau se réinvente en diversifiant les espaces de travail, un trio de designers invente le bureau générique, d’autres créent des fauteuils de relaxation, tandis que Ju Hyun Lee et Ludovic Burel déclinent Cut & Care, ensemble de meubles et objets pour travailleurs horizontaux. Travailler couché, la tendance se développe aux Etats-Unis, au Japon et ailleurs avec des lits bureaux, des sièges chaises longues, des tatamis. La posture induit un nouveau système d’organisation horizontale des valeurs et des corps et un soin des personnes : crème anti-escarres, accessoires pour se redresser, dispositif pour s’isoler.

Assis, debout ou couché, le travail digital expérimente toutes les postures, tandis que les interfaces tendent à disparaître pour laisser place aux objets connectés et à la commande vocale. C’est le temps de l’hypermobilité et celui de la sédentarisation permanente. Une nouvelle ambiguïté révélée par cette biennale qui use du design comme d’un accélérateur de prise de conscience.

Lire aussi « Didier Faustino – Demain, l’ère de l’après travail »

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