Charles Csuri, l’insatiable

A l’occasion de l’exposition Coder le monde, à travers laquelle le Centre Pompidou, à Paris, propose de revenir sur l’histoire de la création informatique des cinquante dernières années, ArtsHebdoMédias a posé quelques questions à Charles Csuri, pionnier en la matière. Né en 1922, formé initialement à la peinture, l’Américain s’est intéressé aux ordinateurs dès le milieu des années 1950. Depuis, il n’a jamais cessé d’en examiner les possibilités, des technologies de l’animation – jusqu’à apprendre à maîtriser différents langages de programmation – à l’Internet, au sein du laboratoire de recherche créé par ses soins à l’Université de Columbus, dans l’Ohio, où il a enseigné jusqu’en 1990 avant d’en devenir professeur émérite. Il y a quelques années, Charles Csuri réactivait ainsi, spécifiquement pour Facebook*, l’une des œuvres ayant marqué ses débuts (Random War, 1966) et, à l’automne dernier, à 95 ans, il mettait à disposition du grand public une application interactive pour smartphones et tablettes numériques, ScatterTile, entremêlant jeu et esthétique. Lancé dans une course contre le temps, l’artiste souhaite désormais s’attacher à des travaux impliquant l’intelligence artificielle. Chapeau bas.

ArtsHebdoMédias. – Dans les années 1950, la peinture était votre mode d’expression premier. Qu’est-ce qui vous a amené à l’abandonner pour privilégier l’ordinateur ?

Charles Csuri. – Très tôt, l’ordinateur m’est apparu comme une fenêtre sur un nouveau monde d’idées et comme un moyen de redéfinir l’art et la réalité. S’agissant non seulement de l’objet d’art et de ce qu’il représentait, mais aussi, et de manière tout aussi importante, de nouvelles façons d’aborder la créativité et de résoudre les problèmes qu’elle soulevait. Je n’avais pas réalisé à quel point cela changerait radicalement mon approche du processus créatif. Alors que certains affirment que nous sommes maintenant dans une ère post-numérique, où l’ordinateur est devenu partie intégrante de nos vies, les artistes ont quant à eux encore beaucoup à apprendre et à comprendre avant de pouvoir prétendre à une véritable innovation dans les arts.

De gauche à droite : Flies (1967) et CubismPaint (1969), Charles Csuri.

Qu’est-ce qui caractérise votre pratique ?

Traditionnellement, un artiste part d’un espace vide et s’appuie sur un médium quelconque – peinture, crayon, fusain, etc. – pour y laisser des marques. S’engage alors, dans cet espace, un processus de changement et d’évolution qui prend fin lorsque l’artiste s’estime satisfait. Pour chaque espace est à chaque fois généré un résultat. Dans ma pratique, j’associe plutôt un espace à une infinité de possibilités, en incluant une dynamique utilisant le temps qui rend les objets imprévisibles, tant dans leur mouvement que dans leur forme. Appliquées dans un monde en 3D à des objets évoluant selon des paramètres aléatoires, les techniques d’animation permettent de créer des environnements ou des espaces-temps indépendants. C’est comme un univers en perpétuel métamorphose dont je peux prélever et/ou enregistrer des milliers d’images. Dès lors, à moi de trier parmi cette montagne de scories pour en extraire ce que d’aucuns nomment de l’art.

Comment procédez-vous pour créer vos images ?

Emerging Venus, Charles Csuri, 2008.

Je commence par générer, de façon aléatoire, un nombre de points en trois dimensions, qui sont ensuite convertis en un trait curviligne, difficile à visualiser en raison son association avec une ligne sur un plan. S’engage alors une forme de jeu par le biais duquel je tente beaucoup de choses avant d’être satisfait. La ligne n’est par définition jamais circonscrite et devient un objet évoluant à l’intérieur d’une sorte de boîte (je peux aussi contrôler la largeur de ligne et, grâce à la transparence, de quelle manière l’espace influe sur son apparence). Le langage de l’animation me permet de faire des copies de cette ligne et de les disposer, voire de les ordonner, à ma guise dans l’espace pour créer une structure. Un logiciel place automatiquement le trait curviligne selon une perspective en 3D, ce qui serait extrêmement difficile à réaliser en utilisant des moyens artistiques conventionnels. L’idée est d’utiliser cet outil à la fois simple et puissant comme un module pour construire des objets évoquant des formes organiques qui contrastent avec leur caractère abstrait initial.

En quoi la théorie physique des cordes, que vous citez dans vos écrits, a-t-elle fait évoluer votre travail ?

OrdoFlr5X, Charles Csuri, 2018.

La théorie des cordes, une théorie non prouvée qui a émergé dans les années 1960 – d’ailleurs, cela m’est égal de savoir si elle est avérée ou pas – et qui concerne les espaces à n dimensions, développe l’idée selon laquelle ces n dimensions seraient comme des cordes d’énergie en vibration. Elle a influencé ma réflexion sur la géométrie euclidienne et les différentes façons de l’utiliser dans mes animations. En tant qu’artiste, j’ai pris la liberté de décider de ce que peuvent être et signifier dix dimensions, et pourquoi pas plusieurs milliers, et de les faire traverser par une même ligne afin de créer et de matérialiser visuellement des objets, des animations et des images. Cela m’a également donné l’idée de créer des espaces compressés, auxquels j’ai octroyé des fonctionnalités qui permettent de transformer tout objet y entrant. Une sphère peut ainsi passer d’une surface solide à un trait de dessin, un ellipsoïde ou une tache de peinture en quelques secondes.

Parmi les nouvelles technologies, laquelle est d’après vous la plus intéressante pour un artiste contemporain ?

A Happy Time, Charles Csuri, 1996.

Je pense qu’une grande partie de ce que j’ai appris sur les ordinateurs sera bientôt obsolète, car le rôle que l’intelligence artificielle s’apprête à jouer dans la création va nous mener dans une direction encore différente. Je travaille actuellement sur ces questions, assisté d’un jeune diplômé. Dans ma pratique, je n’ai jamais cessé d’explorer de nouvelles choses. Nous utilisons par exemple les techniques de l’eye tracking (oculométrie), de la commande vocale ou encore le logiciel d’intelligence artificielle développé par IBM, Watson, utilisé notamment pour les moteurs de jeux vidéo. Imaginez seulement : l’artiste n’ayant plus besoin d’un clavier d’ordinateur pour indiquer des paramètres, mais pouvant tout contrôler par sa seule voix. Parallèlement, l’intelligence artificielle engage avec lui un dialogue, pose des questions, fait des suggestions, propose des solutions alternatives. Pas uniquement en termes d’organisation formelle d’une image, mais en s’intéressant aux concepts même qui guident l’expression artistique. C’est une nouvelle dynamique qui se met en place ; elle sera à la source d’un changement radical dans la façon d’appréhender le processus créatif.

Bientôt un projet réalisé avec la complicité de l’intelligence artificielle, alors ?

A 96 ans, je sais que je ne vivrai pas assez longtemps pour concrétiser pleinement cette idée, mais j’ai bien l’intention de participer au moins à ses premiers développements !

* Initiée en 1966, Random War est une série de dessins générés par ordinateur s’inspirant du vécu, en tant que soldat, de Charles Csuri lors de la Seconde Guerre mondiale. En 2012, l’artiste a adapté le programme pour en faire une œuvre interactive à découvrir sur Facebook. Aujourd’hui retirée de la plateforme, celle-ci mettait notamment en scène des listes de « blessés », de « héros » ou encore de « disparus » appartenant à la liste d’« amis » enregistrée sur le compte Facebook de la personne se rendant sur la page dédiée à Random War.

ScatterTiles (capture d’écran), Charles Csuri, 2017.

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