Charles Csuri – Dialogue avec les dieux

Charles Csuri

Pionnier de l’art numérique et de l’animation par ordinateur, Charles Csuri a influencé artistes et enseignants du monde entier. A 90 ans, l’artiste américain poursuit sa quête, travaillant inlassablement à transcender la technologie. Récemment, il a réactivé Random War – pièce initiée en 1966 et inspirée de ses souvenirs d’ancien combattant de la Seconde Guerre mondiale – en l’adaptant pour en faire une œuvre interactive. Celle-ci met notamment en scène des listes de «  blessés  », de «  héros  » ou encore de «  disparus  » appartenant à la liste d’ «  amis  » enregistrée sur notre compte Facebook  ! Une nouvelle version qui vient illustrer avec force la notion de coût humain d’une guerre et rappeller sans détour que tout conflit a des conséquences pour le futur. A cette occasion, nous mettons en ligne le portrait écrit pour Cimaise (289).

Il aurait pu devenir une légende du football américain, mais c’est dans le domaine de l’art que son nom va s’inscrire. Au début des années 1940, ce fils d’émigré hongrois devenu mineur aux Etats-Unis obtient, grâce à ses aptitudes sportives, une bourse d’études qui lui ouvre les portes de l’université de Columbus dans l’Ohio (OSU). Il ne la quittera plus. Après un classique cursus artistique, il y devient enseignant(1) et y crée un laboratoire de recherches où, en duo, art et science se répondent. Il lui sert encore aujourd’hui d’atelier.

Dans les années 1950, Charles Csuri s’inscrit parfaitement dans la mouvance contemporaine de la peinture. Entre 1955 et 1965, vient le temps de la consécration : il expose à New York, des artistes de renom acquièrent ses œuvres. Pourtant, il cherche d’autres façons, d’autres moyens de créer. En 1963, il dessine le portrait d’une vieille femme, She’s Watching Superman, en traçant des petits points noirs au stylo, cherchant ainsi à simuler un processus d’exécution mécanique. « Je voulais savoir si j’étais ou non capable d’opérer physiquement comme une machine », explique-t-il. La même année, il met au point une sorte de pantographe qui lui sert à modifier et transformer certains dessins.

Une insatiable curiosité – qui ne se dément pas à 90 ans ! – le pousse à étudier, dès 1954, les théories et technologies informatiques encore balbutiantes en compagnie d’un ami ingénieur. Leur dialogue durera près de 10 ans. « Nous avions atteint un stade où nous comparions l’ordinateur à un philosophe, un théoricien, un intellectuel », se souvient Charles Csuri. Et de là à considérer la machine comme un outil de création…, il n’y a qu’un pas, franchi en 1964, lorsqu’il découvre un portrait généré par ordinateur dans une publication de recherche de l’OSU (Ohio State University).(1) Il est aujourd’hui professeur émérite.

Charles Csuri, photo Caroline Reagh
Charles Csuri

Divins plantages

« Les mythes sont une façon imaginative d’appréhender la nature, l’art, l’histoire et la destinée du monde, explique Charles Csuri. En tant qu’artiste, ils ne peuvent que titiller mon imagination. » Au point qu’il entretient avec les dieux, qu’ils soient grecs, égyptiens, vikings ou hindous, une relation très particulière : ils sont ses conseillers et il aime à raconter de quelle manière chacun influence son travail. L’un d’eux a même élu domicile dans son ordinateur ! C’est l’espiègle dieu grec Pan qui « s’amuse à introduire des erreurs dans mes programmes, confie l’artiste. Mais parfois, il se trompe, et l’ordinateur produit un résultat exceptionnel que je m’empresse de reprendre à mon compte ! Quand cela arrive, Pan se met en colère et ferme l’ordinateur. » Une jolie façon d’évoquer les nombreux plantages auxquels il a été confronté.

Charles Csuri
Brick Figures, environnement Unix et AL, Charles Csuri, 2003
Son réflexe immédiat est de s’inscrire à un cours de programmation informatique. « A l’époque, il n’y avait pas de logiciel commercialisé, rappelle-t-il. J’avais besoin de comprendre les ordinateurs et les algorithmes, et par la suite cela m’a aidé à imaginer de nouvelles façons de penser la nature et la créativité. » La même année, remisant pinceaux et fusain, il rejoint le laboratoire informatique de l’université, crée ses premières images numériques et commence à se servir de l’ordinateur avec l’idée de révolutionner la façon dont les artistes transmettent leur vision du monde.De la science à la science-fiction

En 1969, il est le premier parmi ses pairs à bénéficier du soutien financier de la National Science Foundation(2). Une aide qui lui sera renouvelée pendant plus de vingt ans. Très vite, l’évolution technologique permet d’élaborer des espaces graphiques multidimensionnels, de changer la translation, la rotation et l’échelle d’un objet virtuel en temps réel. « Même si nous étions limités par la vitesse et la mémoire de l’ordinateur, ces possibilités étaient pour nous comme de la science-fiction », se souvient-il. Ce sont les débuts de l’animation ; il est très vite persuadé qu’elle peut devenir une nouvelle forme d’art.

Si la notion de transformation le fascine, celle du caractère aléatoire le séduit tout autant. Avec le langage informatique AL (Animation Language), qu’il aime qualifier de « Moi virtuel », il crée des conditions permettant de générer des résultats imprévisibles. Cette dose de hasard s’accorde bien avec l’état d’incertitude psychologique indispensable, selon Charles Csuri, à toute créativité optimale : « Je ne sais pas toujours où je vais, mais je sais où je suis quand j’y parviens, explique-t-il. C’est ma façon de dire que je ne sais pas vraiment ce qui fait de quelque chose une œuvre d’art. » Sa démarche privilégie donc une approche proposant de multiples solutions, parfois inattendues, pour un même problème. L’ordinateur crée des milliers de représentations d’un seul thème. En théorie, il pourrait générer de telles images jusqu’à la fin des temps… C’est le concept d’objet (d’art) infini.

L’artiste s’intéresse à ce qui est multidimensionnel, à la contingence, aux formes évolutives. Il joue avec les transitions entre les univers en deux et trois dimensions, créant pour s’exprimer un nouvel espace de couleurs et de lumière, véritable médium, sur lequel l’ordinateur lui offre un niveau de contrôle unique. La lumière, clé de voûte de son travail, est « une aide précieuse, dit-il, pour exprimer la beauté et l’élégance du monde qui m’entoure ».(2) Agence fédérale américaine créée en 1950 pour promouvoir les progrès de la science.

Charles Csuri
Raphael Voglass, environnement Unix et AL, Charles Csuri, 2000

Encouragé par les scientifiques, incompris par ses pairs

La bourse que Charles Csuri décroche en 1969 auprès de la National Science Foundation n’est que la première d’une longue série d’aides financières octroyées par la fondation mais aussi par la marine et l’aviation américaines. C’est le début des malentendus et de 22 ans de recherche prolifique appliquée, entre autres, aux simulateurs de vol, à l’imagerie par résonance magnétique, au design assisté par ordinateur ou aux effets spéciaux utilisés par l’industrie du cinéma. A cette époque, le monde de l’art considère la technologie comme une force dépersonnalisant et avilissant l’être humain : « Si je n’avais pas été professeur titulaire, de surcroît le seul à avoir exposé à New York, le département Art m’aurait bouté hors de l’université ! », se souvient-il.

Charles Csuri
A Child’s Face, environnement Unix et AL, Charles Csuri, 1989
Si l’outil informatique lui est indispensable, Charles Csuri aime à rappeler que son travail trouve ses fondements dans l’histoire de l’art. Les artistes de la Renaissance italienne, mais aussi Cézanne – pour son approche de la couleur et de la lumière – ou Henri Rousseau, pour ne citer qu’eux, ont ainsi été pour lui autant  de  sources  d’inspiration.  Il  voue  une  affection  particulière  aux   arts  primitifs,  porteurs d’une « dignité et d’une beauté uniques. Ma maison est remplie de masques, statues et objets qui me rappellent au quotidien qu’on n’a pas forcément besoin d’outils complexes pour créer de l’art ».

Il avoue avoir toujours entretenu une relation amour-haine avec l’ordinateur : « J’en perçois tout le potentiel, mais je déteste les contraintes et les difficultés. » Il lui a fallu de nombreuses années pour modeler un environnement de programmes et de logiciels qui lui offre les méthodes et les stratégies lui permettant de travailler plus librement. Et de fait, au fil des années, ses œuvres témoignent d’une harmonie toujours grandissante entre l’artiste et la technologie.

Son état d’esprit aussi évolue. Lorsqu’il abandonne l’enseignement, en 1990, Charles Csuri s’applique à moins de gravité : « Les détails techniques et la logique imposée par la programmation rendaient difficile toute velléité d’être spontané et malicieux, explique-t-il, et puis je me suis rendu compte que j’étais trop dépendant du jugement social. » Cette prise de conscience l’amène à changer sa façon de travailler. Il redécouvre le jeu et s’inspire des premiers gribouillages de sa petite-fille. Il cherche désormais à refléter à travers  ses  œuvres  les  mêmes  sentiments  d’émerveillement,  de perte  ou  de joie  partagés  par  tous. « J’ai progressé en tant qu’artiste quand j’ai cessé de me prendre au sérieux », confesse-t-il.

Et s’il continue aujourd’hui à se rendre très régulièrement sur le campus de l’université, c’est afin notamment de demeurer à la pointe des dernières techniques informatiques. Il vient ainsi d’adapter l’un de ses premiers projets, Random War, à la technologie Facebook et travaille depuis plusieurs mois à créer une œuvre numérique interactive pour tablettes numériques. Sans pour autant oublier la promesse qu’il s’est faite de toujours subordonner la technologie à une démarche imaginative, créative, et surtout de ne jamais oublier que « l’art prend corps à l’extérieur de l’ordinateur ».

Charles Csuri
Mask of Fear, environnement Unix et AL, Charles Csuri, 1989

Quelques dates

1943> Appelé sous les drapeaux, il est envoyé en Europe et combat lors de la Seconde Guerre mondiale.

1949> Il épouse Lee Eckles, peintre et sculpteur avec laquelle il vit une « relation merveilleuse ».

1963> Il découvre que les ordinateurs peuvent fabriquer des images.

1969> Sa première subvention lui est octroyée par l’agence américaine The National Science Foundation.

1990> Il prend sa retraite universitaire et se dévoue entièrement à son art.

2012> Charles Csuri fête ses 90 ans et adapte Random War (œuvre conçue en 1966) à Facebook !

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