Biennale de Venise : le nouvel Olympe

Viva Arte Viva ! Rien ne pouvait être plus plaisant comme titre. Plus qu’une promesse, une invitation à célébrer l’art dans l’allégresse. Merci à Christine Macel pour cette proposition qui, alors même que seule la valise était prête, emportait une pleine adhésion. Pour être honnête, chaque Biennale de Venise est l’occasion d’un enthousiasme pluriel. Mais pour cela, il faut ignorer les commentaires des grincheux, vieux de la vieille comme parvenus, qui trouvent toujours que c’était mieux hier. Même quand ils n’y étaient pas ! Levons sur le champ le doute : chaque Biennale est unique. Et ne pas pouvoir s’y rendre, un regret. Alors, à tous ceux qui n’auront pas la chance de voguer vers la Sérénissime cet été, ArtsHebdoMédias propose un voyage en trois escales. La première vous entraîne à la découverte de mythologies contemporaines, de mondes parallèles, de figures magiques. Quand les dieux envahissent Venise, la fête est forcément au rendez-vous.

Vue de l’exposition Kokodé Kamigami, Philippe Marinig.

« Kokodé Kamigami » signifie en japonais : « Ici, vous incarnez les dieux ». Le titre de l’exposition en laissait présager le sujet : la voie du Sumo. Comme des parchemins enroulés, les photos en noir et blanc du Français Philippe Marinig et les gravures en couleurs du Japonais Daimon Kinoshita dévoilent cet univers pour l’essentiel méconnu en Occident. Ensemble, mais chacun à sa manière, ils explorent le temps suspendu de ces lutteurs au corps incroyablement puissants et souples qui rusent, résistent et exploitent toute situation avec acuité, à l’intérieur d’un cercle de quelque 4,5 mètres de diamètre. « Des bruits sourds et lourds, frappés sur le sol, pour chasser les mauvais esprits. Du sel, pour laver son âme. De l’eau, pour se donner de la force. Un parfum d’encens qui se consume, pour marquer le temps qui s’écoule. Des mouvements ralentis, répétés, ritualisés depuis plus de 400 ans. Des sons venus d’ailleurs, comme d’un entre-deux mondes. Le Vert, le Rouge, le Blanc, le Noir. le Seiryu (dragon), le Suzaku (phénix), le Byakko (tigre) et le Genbu (tortue), aux quatre points cardinaux, régissent l’espace. Majestueux, ils veillent au-dessus d’un minuscule cercle de 16 m2. Ils sont les incarnations des Kamigami, divinités protectrices de la vie. Entre le ciel et la terre, la tête tourne, le cœur bat, la force est là », explique le photographe en guise de communication. Autant dire que Venise et sa lagune étaient un idéal de villégiature pour de tels demi-dieux (1).

Zad Moultaka
SamaS – Soleil Noir Soleil, Zad Moultaka.

De l’autre côté du bassin, à l’Arsenal, c’est l’heure des incantations. « Lorsque tu apparais, ŠamaŠ, les peuples se prosternent. Tous les gens, de partout, s’inclinent devant Toi ! Tu resplendis dans les ténèbres, et Tu tiens les rênes du Ciel ! Ta gloire a recouvert les monts les plus lointains, Ton éclat a rempli la face de la Terre ! Ton lever glorieux illumine l’existence des hommes : tous se retournent vers Ton éclat merveilleux ! Tel un immense flamboiement, Tu illumines le Monde… » Ainsi était invoqué le dieu ŠamaŠ, 2 000 ans avant J.-C (2). Dans le pavillon du Liban, un immense réacteur de bombardier se dresse dans l’obscurité. Devant un mur brillant de 150 000 pièces de monnaie, l’idole laisse échapper une mélodie étrange alors que des voix humaines peinent à se faire entendre. Le visiteur, hypnotisé par l’installation de Zad Moultaka, laisse son esprit revenir à des temps anciens où les hommes et les dieux ne pouvaient exister les uns sans les autres. « Au sein de notre civilisation qui se perd sur les rives du matérialisme et se noie à la surface du visible, il est impératif et urgent de questionner le sacré dans le cœur même de l’homme. Le projet du pavillon libanais se veut au centre de ce questionnement à travers un dialogue spatial, temporel et sonore entre Ur en Irak, Beyrouth au Liban et Alep en Syrie, lieux de terribles violences passées et actuelles (…) ŠamaŠ s’enracine mentalement, physiquement et philosophiquement dans le refus du drame auquel nous assistons dans cette région solaire du monde qu’est le Moyen-Orient, berceau des civilisations orientale comme occidentale », écrit l’artiste. Dans cet espace hors du temps, ce monument évoque ŠamaŠ, le dieu du soleil et de la justice des Babyloniens. Celui-là même qui est représenté sur le fameux Code d’Hammourabi, haute stèle de basalte noir considérée comme la première table édictant une loi « pour que le fort n’opprime pas le faible et pour faire justice à l’orphelin et à la veuve… ». L’œuvre sonore qui emplit l’espace du pavillon est la quatrième pièce musicale de Zad Moultaka qui s’inspire de langues anciennes. Cette création pour 32 chanteurs emprunte son texte à l’hymne à ŠamaŠ et utilise des mots akkadiens tronqués, comme explosés par une arme. De retour à l’air libre, seul le corps a suivi. Aveuglé par la lumière vénitienne, il fait demi-tour. De nouveau dans la pénombre, il rejoint son esprit pour profiter encore un peu, lui aussi, de cette vibrante et captivante proposition. C’est si rare que face à une œuvre, tous deux soient au diapason.

Continuum – Removing the Mountains and Filling the Sea, Wang Tianwen, Wu Jian’An, Tang Nannan et Yao Huifen, 2015.

Ainsi réunis, ils finissent tout de même par se diriger vers le Pavillon chinois. Là, il est question de déplacer les montagnes et de remplir la mer ! Encore un coup d’êtres hors du commun. Continuum est une installation multimédia qui reprend les grands principes d’un art séculaire. Inscrit en 2011 par l’Unesco sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité, le théâtre d’ombres chinois « met en scène des silhouettes de personnages pittoresques en cuir ou en papier. Manipulées par des marionnettistes à l’aide de tiges, ces derniers créent l’illusion d’images mobiles projetées sur un écran formé par un tissu translucide tendu et éclairé à l’arrière » (3). A Venise, les artistes Wu Jian’An, et Tang Nannan allié au savoir-faire du marionnettiste Wang Tianwen et de la brodeuse Yao Huifen proposent notamment une version 2.0 de trois fables dont les personnages sont actionnés par des bras mécaniques. Sur l’écran, un poisson géant nommé Kun se transforme en un rapace appelé Peng. L’histoire est extraite d’un livre écrit par un des penseurs majeurs de l’antiquité chinoise : Tchouang-tseu (IVe siècle av. J.-C.). Elle montre le pouvoir de transformation de la nature et une forme de spontanéité dans son déroulement. A côté, un oiseau lâche de petites pierres dans la mer. Extraite de la mythologie chinoise, cette fable raconte l’histoire d’une jeune fille qui, après avoir péri lors d’une tempête, se transforme en oiseau et décide de se venger de la mer qui lui avait pris la vie en tentant de la remplir de cailloux. La vengeance est un plat qui se mange froid, dit-on en France. Le dernier tableau conte, quant à lui, le récit de l’homme qui décida de changer de place – pierre après pierre – deux montagnes qui rendaient sa maison difficile d’accès. Moqué, il rétorqua qu’après lui ses fils, puis les fils de ses fils termineraient la tâche. Une telle détermination attira la bienveillance des dieux qui lui envoyèrent du renfort. Et ainsi forgèrent la certitude populaire du « Quand on veut, on peut » ! Reprenant à l’envi des récits tant populaires que religieux à la morale quasi universelle, les artistes chinois les font découvrir également par l’entremise de vidéos drolatiques, de sculptures finement découpées, de dessins à l’encre de Chine et de collages colorés à la limite de l’abstraction. Un ensemble réjouissant tant par sa singularité que par sa belle facture.

Tremble Tremble, Jesse Jones, 2017.

Dans le bâtiment central de l’Arsenal, un sort vous est jeté ! Une sorcière vous attend. Sur l’écran en surplomb, elle est là. Inquiétante et magnétique. Cheveux longs et blancs, tenue dépenaillée, elle nous interpelle. Veut savoir si vous avez encore un peu de temps à consacrer au chaos. Et sans même attendre une réponse, affirme que oui et plus encore. Tremble Tremble est la proposition magistrale de Jesse Jones pour le Pavillon de l’Irlande. Entouré d’images grands formats qui apparaissent tantôt sur des écrans, tantôt sur des voiles entourant l’espace, le visiteur est fasciné par des détails – une bouche, un bras, une main – et des prédications qui le happent. Avec un titre inspiré du slogan le plus connu des féministes italiennes des années 1970 – « Tremate, tremate, le streghe son tornate ! », « Tremblez, tremblez, les sorcières sont de retour ! » –, l’installation se fait l’écho d’un mouvement social irlandais actuel qui demande une transformation de la relation entre l’Eglise et l’Etat. Utilisant la figure archétypale de la sorcière, Jesse Jones imagine un ordre nouveau, ainsi que la proclamation d’une nouvelle loi : « The Law of In Utera Gigantae ». Attendu qu’à partir du moment où le ventre d’une femme accueille un être humain, ce dernier doit considérer qu’il vit dans un géant. Attendu que l’Etat reconnaît que la vie du géant sera protégée en priorité. Attendu que seul le géant peut décider de porter ou de détruire la vie qu’il porte. La loi In Utera Gigantae est déclarée supérieure à toutes les autres lois et l’Etat s’engage à ne pas porter atteinte aux droits fondamentaux édictés. En clair, le corps de la femme est un sanctuaire qui n’appartient qu’à elle. Pour Tremble Tremble, Jesse Jones a collaboré avec Tessa Giblin, commissaire d’exposition, Olwen Fouéré, comédienne de théâtre et Susan Stenger, artiste sonore. Des femmes.

What Can Go Wrong (détail), Miķelis Fišers, 2017.

« Qu’est-ce que qui peut mal tourner » est la question sans point d’interrogation posée par Miķelis Fišers au Pavillon de la Lettonie. L’artiste propose une étonnante réflexion autour de la question des savoirs, de la connaissance et de la science. Il s’interroge sur les différentes aliénations proposées par ceux qui pourraient les détenir. Sur des tableaux de bois peints en noir, il a gravé des scènes au caractère ésotérique. Des reptiles renégats méditent face à leur maîtres bouddhistes installés sous un arbre. Des sauterelles géantes massacrent des touristes au pied des pyramides de Gizeh. Des aliens visitent les Champs-Elysées juchés sur des Segway. Des yétis protestent contre l’édification de la Grande Muraille de Chine. Des diables imposants soumettent de petits êtres humains… Chaque dessin est une parabole. En mélangeant figures du passé, du présent et du futur, Miķelis Fišers propose une nouvelle mythologie et s’intéresse au pouvoir ainsi qu’à son exercice. Quand l’art continue de nous parler de politique.

Phyllida Barlow
Folly, Phyllida Barlow, 2017.

Quittons donc l’Arsenal pour les Giardini. D’autres dieux y ont élu domicile. Au pavillon de la Grande-Bretagne, Phyllida Barlow propose une installation architecturale à l’échelle du bâtiment. Chacun est invité à expérimenter la sculpture de l’intérieur. Les pièces qui ont envahi l’espace débordent du pavillon jusqu’à ses abords. Des colonnes immenses ont poussé entre les murs, des amoncellements de pierres rondes défient les lois de la physique, un enchevêtrement de cordes d’un rouge vif vient dialoguer avec le gris profond d’une pièce composée de divers éléments de construction. Comme un petit poucet dans une immense forêt, le visiteur est intrigué et impressionné. Mais l’artiste l’incite à explorer ce labyrinthe. Cette Folly anglaise juxtapose des objets du quotidien à des formes abstraites, le gris du béton à des couleurs chatoyantes, la vulnérabilité de l’homme à l’apparente résistance des matériaux. Dans ce monde hors normes qui rappelle à la fois le théâtre de ruines antiques et un chantier urbain, l’esprit divague. La proposition de Phyllidia Barlow est bien plus qu’un univers plastique, c’est un tremplin pour l’imagination, un creuset pour des récits épiques. Un bruit monte. Ne serait-ce pas les Titans qui reviennent à la maison ?

Scene Change (détail), Grisha Bruskin, 2016-2017.

A deux pas, le pavillon russe abrite tout un monde. Disposés dans un espace au sol et au murs noirs, une civilisation se dresse. Une myriade de personnages hybrides forment une communauté des plus étranges. Un gallinacé au corps composé de rouages mécaniques, un homme à tête de chien, une femme sans mains… Tous portent des ceintures d’explosifs. A leurs pieds, une armée de petits robots archaïques aux bras levés attend. Diverses constructions évoquent tantôt la tour de Babel, tantôt les pyramides incas ou les gratte-ciel de New York et d’ailleurs. De petits bonhommes tournent en rond serrés les uns contre les autres. Des totems à têtes humaines, mais aux antennes déployées, ponctuent l’espace. Des drones survolent l’ensemble, tandis que l’oiseau à deux têtes incarne à lui seul le pouvoir. Sur un socle à part, une idole s’offre à la vénération. Sur son ventre est inscrit : « Au-delà du principe de plaisir ». L’installation signée Grisha Bruskin est juste étonnante. Impossible d’oublier que l’artiste est russe. Il offre une vision mécanisée d’une société sous surveillance vénérant des idoles de pacotille et dangereuses. Qui détient le pouvoir ? Qui l’exerce ? Les dieux, qui ont longtemps régi la vie des hommes, sont maintenant pervertis et soumis par la puissance technologique. Le tableau dressé par l’artiste est complexe. Il convoque des tas d’images historiques passées désormais dans un inconscient collectif mondialisé qui, à l’instar d’un puzzle, fait naître d’éléments éparses un paysage intemporel. Un travail plastiquement singulier et totalement captivant.

Loris Gréaud au cœur de son installation The Unplayed Notes Factory.

Pour conclure, prenons le bateau et filons vers Murano. Si Venise est devenue le temps d’une biennale un nouvel Olympe bruissant des chuchotements de mille et une divinités, c’est sur cette île qu’assurément se cache son invité le plus puissant : Héphaïstos, le dieu du feu et de la forge. Le voilà convoqué par Loris Gréaud dans une ancienne verrerie désaffectée pour y faire renaître les flammes, rougir le verre et enflammer l’atmosphère ! Des fours émane une lueur incandescente. Au plafond, des sphères cabossées respirent la lumière au rythme du chant du feu, de la fumée s’échappe et envahit l’air, à intervalle régulier du verre se brise. Après soixante ans de silence, les lieux renaissent. The Unplayed Notes Factory (4) est l’événement « off » auquel il faut s’adonner sans hésiter. Quand Loris Gréaud est entré pour la première fois dans l’usine, ce fut le coup de cœur. Et c’est avec l’absolue certitude qu’il fallait faire revivre les lieux qu’il appela des complices de longue date, Nicolas Bourriaud (commissaire d’exposition), Emmanuelle et Jérôme de Noirmont (producteurs de projets artistiques), pour lui prêter main forte. Ce qui fut dit, fut fait et le jour du vernissage, ils étaient tous là pour voir leur magie opérer. Pourquoi diable se lancer dans une telle aventure ? Une seule est unique réponse : la poésie. « Une raison fondamentale », précise l’artiste dans un sourire. Le tableau immersif proposé est si sensible et prenant qu’il fait totalement oublier le déploiement de technologie qui crée l’illusion. Un seul four a été remis en état : celui qui sert au maître verrier présent. En immersion totale dans l’œuvre, le visiteur ne saisit pas forcément que la séquence sonore qui court dans l’espace est une complète création. « Une boucle de 1 h 40. La durée d’un film. J’aime envisager le projet comme un espace cinématique dans lequel le visiteur pénètre, mais auquel l’histoire appartient. Le piège aurait été de travailler avec trop d’effets spéciaux. Il ne fallait tomber ni dans le spectaculaire, ni dans le théâtral. Au cinéma comme au spectacle, il y a un rituel, une forme d’autorité. On entre dans la salle, une narration nous est dictée, imposée, puis les lumières se rallument. Ici, il fallait laisser la liberté à chacun de vivre, d’expérimenter l’œuvre à sa manière. » Une fois soufflées, les formes sont accrochées à un système de manutention aérienne en circuit fermé et détruites avant d’être replacées dans le fourneau en un mouvement perpétuel. Terre, eau, air, feu. En alchimiste des éléments, Loris Gréaud se rend aussi maître du temps.
A Venise, ce dernier est compté, changeant et souvent surprenant. Dans une rue pavée, un homme avance d’un bon pas. Tee-shirt vert col rond, veste-chemise bleu marine et pantalon noir, Ai Weiwei est décontracté. Il se dirige sûrement vers le Palazzo Franchetti qui abrite la nouvelle édition de Glasstress (Lire aussi A Venise, le « off » de la biennale s’impose). J’attrape mon portable et prends mes jambes à mon cou. Le dépasse. Me stoppe net et shoote ! Après tout, à chacun son panthéon.

Rencontre inopinée avec Ai Weiwei dans une ruelle de Venise.

 

(1) L’exposition Kokodé Kamigami se tenait au Palazzo Morosini. Elle a fermé ses portes le 16 juillet.
(2) Extrait de la « Lamentation sur la destruction de la ville d’Ur », 2000 av.J.-C.
(3) Lire sur le site de l’Unesco.
(4) The Unplayed Notes Factory est un projet spécial Glasstress avec le mécénat du Fonds de Dotation Emerige, l’aide de SFX Designer et la Fondazione Berengo.

Aux confins du visible et de l’invisible avec Claudine Drai

Vue de l’exposition Le Lien des Mondes, Claudine Drai, 2017.

Les anges ont élu domicile à deux pas du pont de l’Académie. Alors que la ruelle étroite n’inspire pas autre chose que l’évidence d’un cul-de-sac, s’ouvre un espace clair-obscur de briques et de parquet brut. Sur les murs, des êtres immaculés prennent forme. Devant la fenêtre, il en est un qui flotte dans l’air paisible. « C’est un drapé corps, une prise de vie. L’apparition du monde lui-même. A quel moment celui-ci devient-il visible ? Cette blancheur est l’entre-deux monde. Elle fait apparaître et disparaître. Le blanc est une matière de l’espace, je crois. Depuis bien des années maintenant, cette silhouette m’a servi de langage, de lien au monde », explique Claudine Drai. En grande prêtresse de l’invisible, la plasticienne française poursuit à Venise des conversations initiées en d’autres temps et en d’autres lieux. « Il est possible d’établir une relation entre ce drapé corps et l’histoire de l’art, avec des représentations de la Renaissance comme celles de Giotto ou de Fra Angelico, par exemple. Mais ce n’est pas mon intention. Cette silhouette est un geste. Comme les mots d’Olivier sont des gestes de la pensée », poursuit-elle. A bien y regarder en effet, certains anges prennent naissance dans un texte, des mots signés Olivier Kaeppelin. L’homme connu pour avoir eu de nombreuses responsabilités dans le monde de l’art – il dirige actuellement la Fondation Maeght – est aussi écrivain. En 2012, il dissertait ainsi sur les silhouettes de Claudine Drai : « Elles sont des messagères, elles vont d’un point à un autre. En ce sens, elles sont des anges, c’est-à-dire “des corps sans corps”, dont le mouvement est incessant et dont la signification philosophique est le surgissement et le transport, donnant ainsi à vivre le principe même de la construction du réel. Celui-ci ne naît que dans le va-et-vient entre un sujet et un autre, entre nous et autrui, entre nous et la substance, par ce mouvement, modifiée. Claudine Drai cherche le moment le plus intense de la manifestation du réel, son cœur signifiant. » Ici, les mots du poète se laissent emporter par le geste de la plasticienne, s’extirpent de la ligne pour faire œuvre commune. Deux autres artistes ouvrent également leurs mondes : le créateur de mode Hubert Barrère, dont les modèles, après avoir été portés lors du vernissage, sont venus rejoindre l’espace d’exposition, et le chef étoilé Guy Martin, dont les mets furent une révélation pour Claudine Drai. « J’ai vraiment ressenti ses saveurs comme autant de mondes miroirs. Dans ce qu’il crée, il y a l’abîme, l’errance, un sentiment d’infini. Et puis la texture de la matière… » Une véritable communauté d’esprit. « Une rencontre d’âme en fait. J’ai compris qu’il était possible de vivre le paysage, la chair du monde, par le goût. » Ainsi, Le Lien des Mondes est né à la croisée de chemins fructueux et généreux. Sans aucun doute la plus poétique et éthérée des propositions accompagnant la Biennale.
Claudine Drai – Le Lien des Mondes, jusqu’au 27 septembre au Palazzo Contarini Polignac, Magazzino Gallery, Dorsoduro, 874, Sestiere Dorsoduro.

 

Le regard accroché dans les Giardini…

…et dans l’Arsenal

Contact
Crédits photos