A Venise, le « off » de la biennale s’impose

« Dans un monde plein de conflits et de secousses où l’humanisme est gravement compromis, l’art est la partie la plus précieuse de l’être humain, c’est le lieu idéal pour la réflexion, l’expression individuelle, la liberté et les questions fondamentales. Mais plus que jamais, le rôle, la voix et la responsabilité de l’artiste sont cruciaux dans le cadre des débats contemporains. » Ainsi débute le texte d’intention signé Christine Macel, commissaire générale de la 57e Biennale de Venise qui arbore un titre aux allures de slogan : Viva Arte Viva. « C’est une exclamation, un cri passionné en faveur de l’art et de la condition de l’artiste, poursuit la Française, par ailleurs conservatrice en chef au Centre Pompidou. C’est une Biennale conçue avec les artistes, par les artistes et pour les artistes, qui traite des formes qu’ils proposent, des questions qu’ils posent, des pratiques qu’ils développent et des modes de vie pour lesquels ils optent. » Quelque 800 œuvres, réalisées depuis les années 1960 jusqu’à aujourd’hui par 120 plasticiens de tous horizons, constituent le corps de l’exposition internationale orchestrée par ses soins et déployée dans le bâtiment central des Giardini et à travers l’Arsenal. Pas moins de 87 pays sont représentés cette année par un pavillon national, dont quatre pour la première fois : Antigua-et-Barbuda, la République des Kiribati, le Nigeria et le Kazakhstan. Si les grandes lignes de la biennale se déploient traditionnellement le long des allées des Giardini ou au fil des immenses hangars de l’Arsenal, il serait cependant dommage de s’y cantonner. Car, c’est bien toute la cité qui vit au rythme de l’art durant plus de six mois, offrant l’occasion, notamment, de pénétrer dans de nombreux palais et hôtels particuliers habituellement fermés au public et transformés tour à tour en pavillons nationaux, en sites d’événements collatéraux et en espaces d’exposition « off ». Nous avons sélectionné pour vous quelques détours aux puissants atours !

The Time of Judgement, Michelangelo Pistoletto, 2009-2017.

L’hymne à la différence de Michelangelo Pistoletto. Sur la petite île de San Giorgio Maggiore, la basilique abbatiale du même nom et plusieurs espaces du monastère bénédictin attenant accueillent une exposition rétrospective dédiée à l’une des figures de proue de l’Arte Povera : Michelangelo Pistoletto. Organisée par la Galleria Continua, One and One makes Three (Un et un font trois) offre un parcours à la fois resserré et dense, qui remonte aux autoportraits peints par l’artiste italien au tout début des années 1960 pour suivre le fil de sa création jusqu’à aujourd’hui. En témoigne la pièce récente, Suspended Perimeter – Love Difference (2017), qui accueille le visiteur au cœur de l’église. Celui-ci est invité à pénétrer un cercle de 18 miroirs suspendus et à se laisser troubler par sa propre image et celles de son environnement immédiat se démultipliant à l’infini ; sur chacune des faces externes est inscrit « Aimer les différences » en diverses langues. Une proposition qui trouve écho un peu plus loin, dans la salle capitulaire, où est présentée Il Tempo del Giudizio (Le temps du jugement), une quadruple installation – elle aussi notamment constituée de miroirs – évoquant les quatre religions les plus répandues à travers le monde : le christianisme, le bouddhisme, l’islam et le judaïsme. Central dans l’œuvre de Michelangelo Pistoletto, l’élément miroir est pour l’artiste à la fois un symbole d’unicité, d’unité et de singularité, une métaphore de la société comme de l’homme et un outil d’exploration de l’infinitude. Fervent défenseur d’un monde multiculturel et ancré dans le respect d’autrui, l’artiste n’a de cesse d’inciter tout un chacun à s’émanciper et à exercer son droit élémentaire de penser par lui-même. L’exposition, qui trouve une résonance particulière en ces lieux paisibles et propices aux réflexions métaphysiques, est à découvrir jusqu’au 26 novembre.

Phoebe Boswell
Mutumia, Phoebe Boswell, 2016.

Quand le corps prend la parole. Initié en 2009 par l’homme d’affaire et philanthrope ukrainien Victor Pinchuk, le Future Generation Art Prize entend promouvoir la jeune création contemporaine internationale (les participants ont moins de 35 ans). Les œuvres de la vingtaine d’artistes sélectionnés pour sa quatrième édition sont à découvrir, jusqu’au 13 août, au Palazzo Contarini Polignac, édifice bâti au XVe siècle dans le quartier du Dorsoduro. Parmi elles, Mutumia (2016) de la Kenyanne Phoebe Boswell, Prix Spécial – le Grand Prix est revenu à la Sud-Africaine Dineo Seshee Bopape – du Future Generation Art Prize 2017. L’installation prend la forme d’une grande pièce aux murs blancs où sont projetés des dizaines de dessins grand format, en noir et blanc, de femmes nues de différentes générations. Au sol s’étend une vaste plateforme recouverte de moquette, sur laquelle le visiteur est invité à se déplacer. Au fil de ses mouvements, des voix féminines emplissent peu à peu l’espace de mots et de plaintes ; elles émanent des figures murales qui s’animent, faisant naître une étrange et fascinante chorégraphie. « En kikuyu, ma langue natale, Mutumia signifie femme, mais sa traduction littérale est “celle dont les lèvres sont scellées”, explique Phoebe Boswell. Cette pièce évoque tous ces moments (oubliés) dans l’histoire où les femmes se sont servies de leur corps pour manifester et résister, alors même qu’elles n’étaient pas autorisées à user de leur voix. » Née en 1982 à Nairobi, la jeune femme vit aujourd’hui à Londres. Faute de moyens, c’est par le biais d’une annonce sur les réseaux sociaux qu’elle a réuni tous ses modèles : des femmes vivant au Royaume-Uni, britanniques ou expatriées, voire réfugiées. « Chacune est venue avec son vécu, ses souffrances. Dans mon atelier, j’organisais des séances individuelles lors desquelles je leur demandais de réfléchir à ce que c’est que protester tout en filmant leurs réactions physiques. Nous avons exploré la colère, le désespoir, la honte, la joie, la liberté, la force. » C’est le fruit de cette exploration multiple qui est diffusé à travers l’installation. L’on entend par ailleurs la voix de deux écrivaines kenyanes, Wambui Mwangi et Ndinda Kioko, qui s’expriment respectivement sur la société patriarcale caractérisant le Kenya et l’histoire du kanga, tissu traditionnel qui apparaît ici par intermittence dans les dessins muraux. « On entend également ma mère, précise l’artiste, c’était important pour moi de la faire parler. Et puis, c’est une œuvre très ouverte : je veux que le visiteur soit actif, qu’il sente son corps faire partie de l’ensemble de ceux de ces femmes. Au rez-de-chaussée, vous pouvez enregistrer votre propre voix qui sera relayée dans l’installation. »

Cuban Style Cyber Lounge (détails), Abel Barroso, 2017.

Viva Cuba Viva ! Abrité par le Palazzo Loredan, situé en bordure du Campo Stefano, l’institut vénitien des Sciences, des Arts et des Lettres hisse, le temps de la biennale, les couleurs de Cuba. Orchestrée par un duo constitué de José Manuel Noceda (curateur) et de Jorge Fernández Torres (commissaire), la proposition du pavillon cubain réunit 15 artistes (1) dont les démarches – sculpture, peinture, installation, vidéo, photographie et performance s’y entremêlent – témoignent « de la polyphonie linguistique comme de l’amplitude thématique qui caractérisent la production créative » prenant source dans l’île caribéenne. « La cohérence du pavillon renvoie à la situation actuelle de Cuba comme à celle de l’art insulaire, écrit encore José Manuel Noceda. Elle est également ancrée dans une pensée culturelle née dans les années 1960, à l’origine d’une vitalité qui, si elle est moins dense aujourd’hui, reste de mise. (…) Chacun à leur manière, les artistes invités traduisent des thèmes et des préoccupations liés à l’intime, à la poésie du genre, à la notion de race, à la foi et à la spiritualité, aux oscillations entre passé et avenir à travers une déconstruction de l’histoire et une réflexion sur la vie quotidienne. » Parfois avec force humour et dérision, à l’image du cyber café présenté par Abel Barroso (Cuban Style Cyber Lounge, 2017) : écrans d’ordinateur, claviers, tablettes numériques et autres casques de réalité virtuelle y sont à disposition du visiteur, qui n’en a cependant aucune utilité puisque toutes les pièces sont méticuleusement reproduites en bois. Iván Capote explore quant à lui le langage, et plus particulièrement les troubles qui lui sont inhérents, comme la dyslexie, en dressant ici un parallèle entre le sentiment de confusion, voire de désarroi, éprouvé par une personne en proie à ces difficultés, et une expérience qu’il propose au visiteur de vivre par le biais d’une sculpture cinétique (Dyslexia) : « Life is a text that we learn to read too late » (« La vie est un texte que l’on apprend à lire trop tard ») a-t-il ainsi gravé sur le fond d’un plateau de métal recouvert d’une huile noire ; un bras fixé en son centre fend la matière pour tracer un cercle qui, à chaque tour, dévoile un à un les mots de la phrase aussitôt recouverts du liquide sombre, laissant à peine le temps de les déchiffrer et d’en comprendre le sens global. L’exercice de poésie visuelle se poursuit sur un mur voisin avec No Rearview Mirror (Pas de rétroviseur), une pièce constituée d’une horloge affichant non pas des chiffres, mais douze lettres qui, mises bout à bout dans le sens des aiguilles, forment l’expression « Don’t look back » (« Ne regarde pas en arrière »). Qu’à cela ne tienne, 13 propositions vous attendent encore sur les deux niveaux du palais !

Vue de l’exposition University of Disaster, Radenko Milak.

Combattre le désastre avec Radenko Milak. Les bras en l’air, un homme tient une bouée, ses compagnons d’infortune, serrés les uns contre les autres, emplissent l’embarcation trop petite pour une telle traversée. Un camion touché, abandonné, une voiture explosée dans un terrain vague, un char d’assaut nez à nez avec une vache, une mer en feu, des avions de guerre au-dessus de familles heureusement réunies. La fumée s’élève de partout. L’œuvre de Radenko Milak est inspirée et poignante. Toutes les pièces exposées au pavillon de la Bosnie-Herzégovine, qu’abrite le Palazzo Malipiero situé dans le quartier de San Marco, ont été réalisées pour l’occasion. Né en 1980 en ex-Yougoslavie, l’artiste questionne le pouvoir et le statut des images dans nos sociétés. Chacune de ses aquarelles fonctionne comme une pièce appartenant à un immense puzzle. L’histoire d’hommes et de femmes s’y inscrit avec force. Visions obsédantes de conflits, de désastres écologiques, d’accidents industriels, de naufrages… Rien n’est daté, rien n’est situé. L’éternel recommencement des malheurs humains tourne en boucle. Dans une salle obscure, c’est en un flux numérique qu’ils viennent frapper l’esprit du visiteur. Le dessin se fait alors immersif, sur fond de composition sonore. Remarquable. Les images peuvent-elles rendre compte de la réalité ? Telle est la question posée par l’artiste et par les autres invités du pavillon. Car depuis l’origine, une exposition personnelle ne pouvait suffire. University of Disaster regroupe des plasticiens, mais aussi des théoriciens de l’art et des conservateurs (2). Le projet a vocation à se prolonger au-delà de la biennale. Partant du constat que les cataclysmes naturels, les catastrophes sanitaires comme les guerres possèdent un potentiel esthétique, une capacité à stimuler l’imaginaire et influencent notre relation au monde, les participants ont décidé d’en interroger les représentations. Et de réfléchir au rôle de l’art face à ces situations extrêmes où la responsabilité de l’humanité est engagée. Comment faire pour que de l’imagination naisse le désir salvateur de la vie ? L’University of Disaster va continuer à proposer des réponses. MLD

Venise vue tout ouïe

Initié en 2014 à Rome par le plasticien espagnol Antoni Abad, BlindWiki est un projet collaboratif de réseau social en ligne développé avec la complicité de personnes aveugles et malvoyantes. L’idée étant de mettre à disposition de tous, via une application pour Smartphone, un ensemble d’enregistrements audio et géolocalisés, réalisés par ces dernières et offrant une autre appréhension d’un paysage urbain donné. L’application, dont le contenu s’enrichit au fil de contributions quotidiennes, permet également à l’auditeur de réagir en laissant, par exemple, un commentaire. Après Rome, Sydney, Berlin et Wroclaw, en Pologne, le projet a fait étape à Venise, dont il dresse une cartographie sonore inédite. Intitulé Unveiling the Unseen (Dévoiler l’inaperçu), il est présenté dans un espace situé dans les chantiers navals du quartier du Castello (Fondamenta Quintavalle). Une balade en bateau sur les canaux environnants (notre photo) est proposée gratuitement tous les samedis (entre 15 h et 18 h pendant l’été) ; parmi les passagers, un habitant de Venise malvoyant joue les guides pour vous faire partager quelques anecdotes de son quotidien et de la vie de la cité. Plus d’informations sur https://blind.wiki/venezia.

Charles Bhebe
Isidingo – Quest for Belonging, Charles Bhebe, 2017.

Les toiles de Charles Bhebe emportent le regard. Une fois atteinte l’église Santa Maria della Pieta (Castello), il faut grimper plusieurs étages et pousser une porte. Le pavillon du Zimbabwe est là, juste derrière. Le charmant sourire de la médiatrice vous accueille mais à peine avez-vous le temps de le lui rendre que votre regard est happé par une victime de guerre (War Victim, 2017). La sculpture stylisée brandit des moignons. La pierre est lisse et noire. Sylvester Mubayi a commencé à sculpter dans les années 1960. Son travail s’intéresse le plus souvent aux esprits et aux forces surnaturelles qui régissent à la fois le monde des animaux et celui des hommes. Il aime raconter des histoires. Comme celle de ces petits bonhommes transportés par une caravane d’escargots. Lien précieux entre la tradition et la modernité, Mubayi passe aussi beaucoup de temps à transmettre son savoir aux jeunes artistes. De son côté, Dana Whabira est née à Londres, a grandi au Zimbabwe et a séjourné tant en Afrique du Sud, qu’en Russie et en Argentine. Diplômée du Central Saint Martins College of Art and Design, à Londres, elle propose un hommage à Black Sunlight, de l’écrivain et poète zimbabwéen – disparu à 35 ans – Dambudzo Marechera. Que ce soit à travers des encres sur papier (Circles of Uncertainty) ou de l’installation Suspended in Animation, l’artiste expérimente la notion de frontières. Tant culturelles que géographiques, psychiques que physiques. Sur les murs et suspendues au plafond, des centaines de portraits masculins tracés sur des pages de l’annuaire téléphonique d’Harare, capitale du Zimbabwe. Le marron, le rouge, le vert de la peinture possèdent une teinte et une texture bien spécifiques : celles de la terre quand elle est mélangée à de l’huile. Admire Kamudzengerere interroge inlassablement, jusqu’à l’obsession peut-être, la figure de l’homme et à travers elle ce qu’est le masculin aujourd’hui. Finissons la visite par l’œuvre la plus spectaculaire : celle de Charles Bhebe. Une grande toile vous fait face. Un homme, toujours le même, se duplique sur un aplat noir. Il porte deux sacs. Plus loin, deux autres individus aux paupières abaissées tiennent la même corde à l’horizontale. A côté, un personnage central aux traits distincts est entouré de silhouettes plus ou moins précises. La peinture de Bhebe est saisissante. Couleurs, compositions, lumières et thèmes contemporains. Etre au XXIe siècle, tel est le sujet. Multiplication des identités, apparition d’avatars, ubiquité… Qui sommes-nous face au déploiement de la technologie et des univers virtuels ? Assiste-t-on à la redéfinition de l’individu ? Une peinture sociale qui cherche à comprendre les espoirs d’un monde en mutation. MLD

Jan Fabre
Au premier plan, Skull with Turaco (2017) et à l’arrière-plan, Monk – Paris (2004), Jan Fabre.

La leçon de vie de Jan Fabre. Doit-on encore présenter Jan Fabre ? Plasticien, metteur en scène, auteur, l’artiste belge est une sommité dans ses domaines. Reconnus par ses pairs et identifié par le grand public, chacune de ses expositions est attendue et heureusement reçue. Du moins par ses fans. En effet, le créateur choque parfois, révulse aussi. Non seulement par les matériaux qu’il utilise (sang, os, insectes, viande…) mais aussi par ce qu’il montre. L’œuvre de Jan Fabre donne forme(s) aux premiers mots de l’Ecclésiaste : « Vanitas vanitatum, omnia vanitas ». « Vanité des vanités, tout est vanité », nous susurre-t-elle à l’oreille. A l’étage de l’Abbazia di San Gregorio, l’artiste apparaît. Décontracté, répondant à une question, posant pour une photo, il n’est toujours pas très à l’aise avec la langue française. La rétrospective qu’il propose est de toute beauté. Celle d’un diable talentueux, assurément. Le sexe, la religion, la mort. Avec lui, tout est lié. La tortue, symbole d’éternité, fait face sans complexe à un crâne humain posé à terre. D’autres têtes de mort, mais en verre cette fois, tiennent entre leurs dents des squelettes d’oiseau ou de petit mammifère. « Les raisons philosophiques et poétiques qui m’ont amené à associer le verre et des os d’humains et d’animaux proviennent du souvenir de ma jeune sœur enfant, jouant avec un petit objet de verre. Cela m’a fait penser à la souplesse inhérente à la structure des os humains et à la malléabilité du verre lors de sa production. Certains animaux et tous les êtres humains sortent du ventre de leur mère comme le verre fondu sort du four. Tous peuvent être modelés, déformés, façonnés avec une incroyable liberté », explique Jan Fabre sur son site Internet. Fasciné par l’alchimie et la mémoire des matériaux, il fait aussi bien référence aux maîtres flamands, qui mélangeaient des os pulvérisés à des pigments de peinture, qu’à la tradition verrière de Venise. Une mention spéciale pour Untitled (Bone Ear, 1988), crayonné serré au Bic bleu agrémenté d’une oreille humaine. Trou quasiment noir à l’écoute de l’univers. C’est toujours un plaisir de vous entendre Monsieur Fabre. MLD

Hypnotica
Traffic, Hypnotica.

Le pavillon de l’Azerbaïdjan sous Hypnotica. Pour cette 57e Biennale, l’Azerbaïdjan a choisi de montrer des installations de factures radicalement différentes pour affirmer, dans un même élan, un attachement à ses traditions artisanales et sa capacité à faire naître des œuvres ultra contemporaines. Par ailleurs, les œuvres exposées doivent faire la promotion d’un « art du vivre ensemble » dans un pays complexe, mosaïque de langues et de cultures, et dont le caractère démocratique du régime est régulièrement remis en cause. Le premier invité se nomme Elvin Nabizade. Il propose deux installations composées d’instruments de musique traditionnels. La première, tel un serpent de mer, ondule dans l’espace alors que la seconde est une sphère planant au-dessus du sol. Les autres artistes travaillent sous le nom d’Hypnotica et donnent à voir, ainsi qu’à expérimenter, des œuvres numériques et interactives. Réputé pour ses video mapping, ce collectif est connu du public parisien pour s’être emparé, à la suite de Miguel Chevalier, de la façade du Grand Palais lors d’Art Paris Art Fair, en mars 2016. A Venise, il présente trois réalisations : Unity, Traffic et Profile. Installée à l’entrée du Palazzo Lezze, donnant sur le Campo Santo Stefano, la première s’anime à partir de 20 écrans, installés de part et d’autre de l’espace, qui diffusent des vidéos d’Azerbaïdjanais racontant des histoires relatives à leurs traditions. Leurs discours transformés en une suite de lettres majuscules s’échappent sur le mur puis sur le sol et ondulent au gré du passage des visiteurs. Dans cette ambiance de cathédrale, où résonnent le brouhaha des récits, le mannequin anonyme d’un homme est peu à peu envahi et parcouru par un flot de plus en plus intense de mots. L’Azerbaïdjan incarné et innervé par l’ensemble des cultures qui le compose. Traffic utilise, quant à elle, des silhouettes humaines qui se croisent en un mouvement familier pour tout déplacement urbain. Emplies d’écritures, symboles de la parole qu’elles contiennent, elles viennent souligner la richesse de chacun dans la foule anonyme des villes. Tous identiques, bien que tous différents. A l’étage, Profile met en parallèle la singularité de l’empreinte digitale et l’universalité du code en une méditation captivante. Ces trois pièces évitent l’écueil du gigantisme et du snobisme de la plupart de celles présentées dans l’Hyperpavilion installé à l’Arsenal. Là-bas, les œuvres numériques proposées jouent majoritairement sur un effet d’écrasement du spectateur – exception notable de Refraction de Vincent Broquaire, qui justifie à elle seule le déplacement – ou le maintiennent dans une perplexité inconvenante. L’obscurité et le manque d’information empêchent une sereine visite de cet espace qui pourtant promettait tant. Hyper n’est pas synonyme de super. Dommage. MLD

Abdulnasser Gharem
The Stamp (Moujaz), Abdulnasser Gharem, 2017.

Cours d’alchimie avec Glasstress. Sur l’affiche de l’exposition, le célèbre majeur pointant vers le ciel d’Ai Weiwei fait écho à la grande liberté offerte aux artistes et designers acceptant de relever le défi lancé tous les deux ans, depuis 2009, par la Fondation Berengo : celui de créer à quatre mains au fil d’un dialogue complice avec des maîtres verriers de Murano. Une quarantaine de créateurs venus du monde entier se sont prêtés au jeu et le fruit de leurs expérimentations compose, jusqu’au 26 novembre, un fascinant et très éclectique parcours au cœur du Palazzo Franchetti. Outre celle du plasticien chinois, qui ne pouvait être que séduit par cet exercice faisant appel à un savoir-faire traditionnel et qui en profite, entre autres, pour revisiter celui du lustre vénitien, notons la participation des Français Laure Prouvost et Loris Gréaud (lire aussi « Biennale de Venise : le nouvel Olympe »), de l’Américaine Sarah Sze, qui ceint le bâtiment d’un ruban de tessons de verre aussi délicat qu’inquiétant (Cotissi), ou celles, plus ludiques, de l’Autrichien Erwin Wurm et de l’Allemand Thomas Schütte, qui nous entraînent respectivement dans un monde peuplé de bouillotes et de saucisses munies de bras et de jambes (Mutter – Maman et Venetian Sausage – Saucisse vénitienne) et à la rencontre d’une nouvelle « espèce », stylisée et très colorée, de nains de jardin (Gartenzwerge – Nains de jardin). Plus graves sont les thèmes abordés par l’Irakien Halim Al-Karim, le Saoudien Abdulnasser Gharem ou encore la Koweitienne Monira Al Qadiri. Le premier associe le travail du verre vénitien (en l’occurrence via l’objet miroir) à sa pratique de la poésie pour raconter ses années d’exil, motivées par son refus d’être enrôlé dans l’armée de Saddam Hussein et vécues dans la plus grande solitude – il doit sa survie à l’eau et à la nourriture apportée par une femme bédouine –, au milieu du désert durant la première Guerre du Golfe (1990-1991). Abdulnasser Gharem s’intéresse à la place actuelle de l’identité culturelle islamique dans la société ; couché sur le sol, un tampon géant (The Stamp) arbore la phrase suivante : « In Accordance With Sharia Law » (« Conformément à la Sharia »), manière pour l’artiste d’ironiser sur le poids de la bureaucratie dans le monde arabe. Monira Al Qadiri présente, quant à elle, sept sculptures adoptant chacune les contours d’une tête de forage (Amorphous Solid Ghost – Fantôme solide et amorphe), rappelant qu’un jour, du fait de l’inexorable épuisement des ressources en énergies fossiles, ces formes seront rendues au charme désuet d’un objet de décoration.

Marina Abramović
Standing Structures for Human Use, Marina Abramović, 2017.

L’intuition pour point d’orgue. Depuis 2007, la Fondation Vervoordt – créée en Belgique par l’antiquaire et marchand d’art Axel Vervoordt – et la Fondation Musei Civici – chargée de gérer et de mettre en valeur le patrimoine des musées municipaux de Venise – organisent ensemble, tous les deux ans à l’occasion de la biennale d’art, une exposition d’envergure se déployant à travers le Palazzo Fortuny. Chaque édition est l’occasion d’un voyage thématique à travers l’histoire de l’art jusqu’à la création la plus contemporaine, proposant une exploration des liens transversaux qui unissent l’art à la philosophie, l’histoire, la science ou encore la musique. La manifestation de cette année, qui marque à la fois le dixième anniversaire de l’initiative et l’étape finale de l’aventure, est placée sous le signe de l’intuition, « cette faculté permettant d’acquérir une connaissance sans preuve, ni démonstration ou raisonnement délibéré, ce sentiment qui pousse une personne à agir sans qu’elle sache trop bien pourquoi », pour reprendre les mots de l’équipe curatoriale (composée notamment d’Axel Vervoordt et de Daniela Ferretti, directrice du lieu). Une « faculté » et un « sentiment » qui occupent une place essentielle, tant dans le processus créatif que lors de l’appréhension d’une œuvre par tout un chacun. Depuis les premiers totems érigés par les hommes dans le but d’établir une connexion avec le ciel jusqu’aux pièces conçues spécifiquement pour l’occasion par de grands noms de l’art contemporain – Marina Abramović, Berlinde De Bruyckere, Ann Veronica Janssens et Kimsooja pour ne citer qu’elles –, en passant par nombre d’œuvres historiques témoignant de l’importance de l’expérience intuitive dans la peinture moderne du début du siècle dernier ou encore de la curiosité pour l’inconscient développée par les surréalistes, l’exposition réunit les œuvres de pas moins de 200 artistes ! Parmi eux, Pierre Alechinsky, El Anatsui, Michaël Borremans, Isa Genzken, Antony Gormley, Anish Kapoor, Marcos Lutyens, Duane Michals, Sofie Muller, Matt Mullican, Gerhard Richter, Tomás Saraceno, Markus Schinwald, Pierre Soulages, Jana Sterbak, Hiroshi Sugimoto ou encore Angel Vergara. Tissant entre tous des correspondances sensibles, Intuition entend « soulever des questions relatives aux origines de la création et être appréhendée comme un véritable work in progress.  » L’exposition court jusqu’au 26 novembre.

(1) Abel Barroso, Iván Capote, Roberto Diago, Roberto Fabelo, José Manuel Fors, Aimée García, Reynier Leyva Novo, Meira Marrero & José Ángel Toirac, Carlos Martiel, René Peña, Mabel Poblet, Wilfredo Prieto, Esterio Segura et José E. Yaque.
(2) Artistes : Radenko Milak en collaboration avec Roman Uranjek, Lamin Fofana, Sidsel Meineche Hansen, Juan-Pedro Fabra Guemberena, Loulou Cherinet, Geraldine Juárez en collaboration avec Joel Danielsson, Nils Bech en collaboration avec Ida Ekblad. Conservateurs : Christopher Yggdre, Sinziana Ravini, Fredrik Svensk, Anna van der Vliet, en collaboration avec Hans-Ulrich Obrist. Commissaire : Sarita Vujković (Musée d’art contemporain de la Republika Srpska).

 

Contempler à la puissance deux

Jacob Hashimoto
Installation signée Jacob Hashimoto pour l’exposition The End of Utopia.

C’est au Studio la Città que nous devons The End of Utopia*. Cette galerie d’art contemporain, ouverte à Vérone en 1969, a invité pour l’occasion Jacob Hashimoto et Emil Lukas. Les deux artistes américains y déploient deux récits plastiques très différents, mais tout aussi subtils. A l’entrée du Palazzo Flangini, situé dans le quartier de Cannaregio, une installation du premier laisse les yeux des visiteurs écarquillés : 8 500 cercles noirs et blancs en bambou et papier sont suspendus au plafond en une immense sculpture flottante. Des cercles qui composeront, un peu plus loin, des tableaux étonnants très bigarrés et complexes. La première pièce signée Emil Lukas ne laisse en rien présager de la suite. Suspendue au-dessus du sol, elle est composée de 650 tubes d’aluminium serrés les uns contre les autres et formant une sorte de bouclier concave. Offrant au visiteur de découvrir son environnement avec plus d’amplitude que son champ visuel ne lui permet habituellement et évoquant, à bien des égards, le dispositif panoptique imaginé par les frères Bentham à la fin du XVIIe siècle pour permettre à un seul gardien d’observer l’ensemble des prisonniers. La suite étonne tout autant. Une série de toiles fixées sur un cadre et tirées en leur centre par une vingtaine de fils tendus grâce à un autre cadre en métal. Ces peintures en 3D convexes apparaissent comme autant de galaxies, de fleurs stellaires. La communication autour de cette exposition explique qu’il s’agit d’une réflexion sur un équilibre planétaire – politique, social, économique, technologique et écologique – difficile à trouver, sur une humanité qui agresse son environnement. Sous-entendu, sans doute, qui court à sa perte. Dommage que le rêve ne soit pas ici promu et que le visiteur ne soit pas laissé à la seule contemplation des œuvres. Ce serait largement suffisant. MLD
* L’exposition s’est tenue du 13 mai au 30 juillet.

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