Avec les œuvres applicatives, c’est dans la poche !

Montluçon Art Mobile : J-2. Partenaire de la manifestation qui se tiendra au Fonds d’art moderne et contemporain de la ville, du 13 avril au 2 juin, ArtsHebdoMédias vous fait découvrir les artistes et les œuvres invités. Aujourd’hui, il sera question d’une nouvelle forme apparue avec le smartphone et les tablettes numériques : les œuvres applicatives. Charles Csuri, Miguel Chevalier et Scott Snibbe n’ont pas hésité à explorer cette voie originale qui offre au public de participer très largement à l’accomplissement de l’œuvre.

Tout le monde connaît le fameux slogan « Il y a une application pour à peu près tout ». De fait, les applis permettent de s’éclairer la nuit, connaître la météo du lendemain, calculer le nombre de pas faits dans une journée, consulter nos e-mails, lire la presse, écouter de la musique, jouer dans le train, géolocaliser un ami et plus encore ! Apple annonce que plus de deux millions d’entre elles sont disponibles sur son portail et Google Play plus de trois. Des chiffres qui, globalement, augmentent chaque année. Inventés à des fins pratiques, ces logiciels peuvent aussi servir à créer dans de nombreux domaines, visuels comme musicaux, ou devenir eux-mêmes des créations artistiques qui interagissent de manières diverses avec le public sans avoir besoin de le connaître. Imaginées pour smartphones ou tablettes numériques, ces œuvres applicatives n’ont besoin ni d’un lieu, ni d’horaires spécifiques pour s’immiscer dans le quotidien de chacun. Leur seule véritable exigence est la participation. De fait, toutes demandent à être activées, complétées et/ou permettent d’intervenir dans une installation, de participer à une performance… Comme certains sites internet, elles ont fait leur entrée au musée. Le MoMA et le Whitney Museum of American Art en possèdent dans leurs collections.

ScatterTile de Charles Csuri

ScatterTile (capture d’écran), Charles Csuri, 2017.

ScatterTile prend la forme d’une application interactive pour smartphones et tablettes numériques. Elle s’inspire du principe du jeu du taquin ou du pousse-pousse et invite l’utilisateur à faire glisser les pièces carrées d’un puzzle jusqu’à ce que se dessine une image originale. « Très tôt, l’ordinateur m’est apparu comme une fenêtre sur un nouveau monde d’idées et comme un moyen de redéfinir l’art et la réalité. S’agissant non seulement de l’objet d’art et de ce qu’il représentait, mais aussi, et de manière tout aussi importante, de nouvelles façons d’aborder la créativité et de résoudre les problèmes qu’elle soulevait. » Pionnier de l’art numérique et de l’animation par ordinateur, Charles Csuri est un insatiable curieux qui n’a eu de cesse de faire évoluer son œuvre en fonction des possibilités nouvelles qui s’offraient à lui. A 90 ans, il réactivait ainsi l’une des œuvres ayant marqué ses débuts, Random War (1966), inspirée de ses souvenirs d’ancien combattant de la Seconde Guerre mondiale, en l’adaptant pour en faire une œuvre interactive sur Facebook. Cinq ans plus tard, en 2017, il mettait à disposition du grand public une application pour smartphones et tablettes numériques : ScatterTile. Entremêlant le ludique et l’esthétique – trois niveaux de difficulté sont disponibles –, elle propose à l’utilisateur de reconstituer un « tableau » dont les éléments sont répartis aléatoirement dans différents carrés qu’il convient de réagencer du doigt jusqu’à obtenir un ensemble cohérent. La difficulté réside dans le fait que le tableau en question est une image en perpétuelle évolution et qu’il faut donc autant d’imagination que d’intuition pour atteindre son but. Si la notion de transformation fascine l’artiste, celle d’aléatoire le séduit tout autant. « Dans ma pratique, j’associe un espace à une infinité de possibilités, en incluant une dynamique utilisant le temps qui rend les objets imprévisibles, tant dans leur mouvement que dans leur forme. C’est comme un univers en perpétuel métamorphose dont je peux prélever des images par milliers. »

Gravilux de Scott Snibbe

Gravilux (capture d’écran), Scott Snibbe.

A la croisée du dessin, de l’animation, de l’art, de la science et du jeu, Gravilux est une pièce interactive et générative pour laquelle l’écran du smartphone ou de la tablette agit comme une intersection entre l’environnement physique du public et l’univers fictif imaginé par l’artiste. Face à l’écran, chacun peut faire l’expérience de l’interdépendance : chaque action a une conséquence visible. Imprégné d’une culture cinématographique et d’animation, Scott Snibbe considère que « même si elle n’est affichée qu’un trentième de seconde, une image peut changer l’impact perceptif et affectif d’un moment ». S’appuyant sur un vocabulaire composé d’une succession de changements subtils déclenchés par le spectateur-acteur, l’Américain met en évidence une certaine relation au monde. « J’ai toujours été convaincu – même si certains trouvaient cela contradictoire – que les ordinateurs pouvaient servir à vous rapprocher de la nature. Par essence, cette dernière est d’ailleurs en lien avec les mathématiques et les algorithmes. La plupart des programmes que j’ai écrits, tels Gravilux et Bubble Harp, ont été conçus pour donner à leurs utilisateurs le sentiment d’être en contact avec quelque chose de naturel et qui, pourtant, n’existe pas dans notre univers. Cela se rapproche de ce que l’on peut ressentir lorsqu’on est assis sur une plage à regarder l’océan ou un coucher de soleil. » Intéressé par la phénoménologie, Scott Snibbe déploie une œuvre qui promeut l’idée d’un monde interdépendant et lutte contre celle d’êtres ou de phénomènes n’existant que par eux-mêmes. Si pour lui, chaque organisme est en échange constant avec son environnement, il en va de même pour les pensées qui émanent toujours d’interactions avec d’autres. Ce sont ces convictions que Scott Snibbe cherche à mettre en évidence avec Gravilux. Plusieurs versions de l’application ont été réalisées entre 1998 et 2010.

Pixel Flowers de Miguel Chevalier

Pixel Flowers (capture d’écran), Miguel Chevalier, 2010.

Dès 2009, Miguel Chevalier s’intéresse aux capacités du Smartphone dans le domaine de la création. Pour accompagner une projection éphémère sur les pistes enneigées du Grand-Bornand, l’artiste va créer une première application, Pixel Snow – dont une nouvelle version est actuellement en développement. « J’avais envie d’explorer à la fois un dispositif à l’échelle de la nature proche d’une pratique de Land art et une proposition artistique qui puisse tenir dans une poche. Explorer ce changement d’échelle sur un même thème. Avec l’application, chacun pouvait manipuler des flocons très graphiques en 3D, en faire une composition et une capture », explique l’artiste. Une version augmentée à un euro proposait quant à elle de se photographier seul ou en groupe à l’intérieur de cette matière légère et virtuelle. Considérée par son créateur comme une « estampe numérique », l’application a été téléchargée par 5 000 personnes. « La démocratisation des Smartphones m’a donné envie de montrer qu’il était possible de créer des œuvres accessibles à tous à moindre coût. » Suivra en 2010 Pixel Flowers, une application plus sophistiquée pour laquelle Miguel Chevalier collaborera avec le compositeur Jacopo Baboni Schilingi. L’œuvre générative propose de composer un paysage numérique de fleurs. Les variations possibles sont innombrables. Même si l’artiste est l’auteur du programme, ce dernier abandonne au public une large part de ses prérogatives. « C’est une cocréation. Le public étend les potentialités de l’œuvre. Une capacité permise par le médium et qui en fait sa richesse. Ce dernier n’est pas toujours considéré comme un moyen d’expression artistique à part entière, mais avec le temps les gens admettent qu’il déploie des qualités et des potentialités que ni la peinture, ni la photo, ni la vidéo ne possèdent. » Et quand vous demandez à Miguel Chevalier s’il revendique ces créations en tant que telle, il n’hésite pas une seconde : « Evidemment. Une œuvre est un corpus aux multiples éléments qui, pris dans leur ensemble, affichent une trajectoire, révèlent une écriture avec ses couleurs et ses formes. Créent un style. Par ailleurs, je trouve intéressant cette idée d’avoir avec soi une petite œuvre transportable, comme on peut avoir dans son portefeuille une photo de quelqu’un qui nous est cher. C’est montrer combien le virtuel et le réel se côtoient en permanence dans notre vie. »

Contact

Montluçon Art Mobile, du 13 avril au 2 juin à Montluçon. Plus d’infos d’un clic !

Crédits photos

Image d’ouverture : ScatterTile © Charles Csuri, photo A. Lienart – ScatterTile © Charles Csuri – Gravilux © Scott Snibbe – Pixel Flowers © Miguel Chevalier