Hommage à Louise Bourgeois – Poétesse de l’intime

Elle évoquait par ses araignées effilées et monumentales l’amour inconditionnel et protecteur d’une mère, par ses phallus crûment exhibés la détestation douloureuse ressentie pour son père. Mais au-delà de ces raccourcis psychanalytiques, Louise Bourgeois laisse une œuvre profonde et bouleversante, qui a marqué plusieurs générations d’artistes tout au long d’un siècle. «  L’abeille ouvrière  » s’est éteinte à 98 ans, à la veille de l’inauguration à Venise d’une exposition d’œuvres inédites.

Louise Bourgeois, collection de l'artiste, photo Allan Finkelman, Adagp, Paris 2008
Sans titre, Vêtements, bronze, os, caoutchouc et acier@(300,40 x 208,3 x 195,6 cm), Louise Bourgeois, 1996
Née le soir de Noël 1911 à Paris, Louise grandit au sein d’une famille d’artistes liciers. Installée dans la petite ville de banlieue de Choisy-le-Roi, la Maison Fauriaux, du nom de jeune fille de sa mère, Joséphine, est spécialisée dans la restauration et la vente de tapisseries anciennes. Les Bourgeois ne seront épargnés ni par la Grande Guerre, dont le père, Louis, revient blessé dès 1914, ni par l’épidémie de grippe espagnole de 1918, qui laisse la mère de Louise épuisée. Peu à peu, le mari se détourne de son épouse affaiblie pour jeter son dévolu sur la jeune gouvernante anglaise des enfants. Du haut de ses onze ans, la fillette n’est pas dupe, et les trahisons répétées de son père laisseront à jamais ouverte une plaie vive et douloureuse.

Mais son enfance sera également parsemée de moments de pur bonheur, ceux, par exemple, au cours desquels elle seconde sa mère dans l’atelier familial, remplaçant au pied levé un dessinateur adepte de l’absentéisme. Appliquée, déjà perfectionniste, Louise exerce son talent naissant sur les multiples détails que le temps a effacés de la trame. Si la sculpture est le cœur de son œuvre, le dessin deviendra le gardien de ses «  pensées plumes  », ces pensées attrapées au vol qu’elle dessine la nuit. Ce sentiment de servir à quelque chose occupera une place essentielle tout au long de son parcours comme dans sa philosophie artistique : «  Les artistes doivent être utiles, affirmait-elle en 1997, lors d’un entretien avec la journaliste américaine Ingrid Sischy. Ils ont un rôle à remplir, à tenir.  »

L’anglais acquis auprès de sa préceptrice lui permet aussi de jouer les intermédiaires avec la clientèle étrangère, essentiellement américaine. Très appréciées, les œuvres des XVIe et XVIIe siècles, notamment, révélaient souvent un foisonnement de nus, et l’une des tâches de Louise consistait à «  découper  » les organes génitaux exposés aux regards et à les remplacer ici par une feuille de vigne, là par un bouquet de fleurs, afin de ménager les susceptibilités morales et puritaines des collectionneurs d’outre-Atlantique.

Ce sont ces souvenirs anecdotiques, heureux ou innocents, mais également les cauchemars et la solitude de l’enfant, qui constitueront le socle d’une œuvre hautement biographique, attachante et parfois violente, puissante mais déroutante, évoluant au fil de sa vie affective et des événements, telle la maternité.

Louise Bourgeois, collection particulière, photo Rafael Lobato, Adagp, Paris 2008
Femme-maison, huile et encre sur toile de lin@(91,5 x 35,5 cm), Louise Bourgeois, 1946-1947

La liberté retrouvée aux Etats-Unis

1932  : Son baccalauréat en poche, Louise s’oriente vers des études de mathématiques, mais très vite la théorie l’ennuie  ; elle revient à ses premières amours et rejoint l’Ecole des beaux-arts de Paris, puis celle du Louvre, après un temps passé sur les bancs de l’Académie Ranson. D’une curiosité insatiable, elle fera un détour par de nombreux ateliers dont ceux de Paul Colin, Roger Bissière, Marcel Gromaire ou Fernand Léger. Cet engouement se fait contre l’avis paternel  : «  Les artistes ne sont que des parasites, séduisant les femmes avant de les abandonner  » affirme ce dernier. Qu’à cela ne tienne. Forte de ses capacités en anglais, elle sera interprète, traductrice, ou joue les guides au Louvre. «  Un anglais loin d’être parfait  », dira-t-elle, mais bien suffisant dans un pays où très peu de gens alors le parlent.

A 26 ans, Louise Bourgeois rencontre Robert Goldwater, un historien d’art américain. Nous sommes en 1938. Quelques mois plus tard, ils se marient et s’envolent pour le Nouveau Monde et New York, où ils choisissent de s’établir. En 1940, la jeune artiste donne naissance à un premier fils, Jean-Louis, puis un an plus  tard à Alain.

S’adaptant à la relative exiguïté de leur logement, elle dessine, peint, s’initie à l’estampe. En 1945, la galerie new-yorkaise Bertha Schaefer accueille sa première exposition individuelle. Une deuxième suit en 1947, présentée par la galerie Norlyst, et marque l’apparition dans son travail du thème des femmes-maison. Louise a entre-temps repris ses travaux de sculpture, qui se déploieront plus tard dans l’espace qu’elle aménage sur le toit de son immeuble. Elle façonne le bois, taille de hautes silhouettes longilignes, rappelant les totems primitifs mais évoquant aussi à ses yeux les proches laissés derrière elle et qui lui manquent.

Son père meurt en 1951. La même année, elle obtient la nationalité américaine et le MoMA, fait l’acquisition de l’une de ses œuvres. Trois expositions sculpturales se succèdent entre 1949 et 1953. Mais dès lors, et jusqu’au début des années soixante, elle semble se retirer de la bouillonnante scène culturelle new-yorkaise. On la dit en proie à des épisodes dépressifs, elle préfère évoquer un retour sur soi.

Reconnaissance tardive

La décennie suivante elle expérimente une grande variété de matériaux mous  : plâtre, latex, caoutchouc, puis le marbre et le bronze. Sa participation, aux côtés d’Eva Hesse et de Bruce Nauman, à une importante exposition sur le thème de l’Abstraction excentrique, organisée par la galerie new-yorkaise Fischbach en 1966, marque son retour sur la scène artistique. Elle réintègre également les bancs de l’école mais pour enseigner, cette fois, dans plusieurs établissements et départements universitaires d’art (tels le Brooklyn College, le Pratt Institute ou l’université de Yale), où elle aura une incontestable influence sur plusieurs générations d’étudiants.

Louise Bourgeois, photo Frédéric Delpech courtesy Cheim & Read, New York
Spider, Acier, tapisserie, bois, verre, tissu, argent, or et os (445 x 666 x 518 cm), Louise Bourgeois, 1997

Depuis son arrivée à New York, Louise a fréquenté les surréalistes, dont beaucoup comme André Breton et Marx Ernst ont fui le nazisme, côtoyé des expressionnistes abstraits, des représentants du Minimalisme, de l’Art informel, mais est toujours restée volontairement en marge des grands courants. «  Je suis un coureur solitaire, dira-t-elle, mais un coureur de fond » Et lorsqu’on lui rappelle que ces premiers travaux furent longtemps associés au surréalisme, elle parle d’«  une grande méprise car les surréalistes pouvaient tourner tout en plaisanterie alors que je considère la vie comme une tragédie  ».

A la pointe de l’avant-garde tout au long du siècle dernier, longtemps ignorée sur le sol européen, son œuvre fut longtemps mésestimée et méconnue du grand public. Et si elle est la première femme à exposer au MoMA, en 1969, il faut attendre 1982 pour voir cette même institution présenter une première grande rétrospective de son travail.

Robert disparaît en 1973. Coïncidence ou non, sa sculpture s’oriente dès lors vers une thématique beaucoup plus sexuée et violente. La Destruction du père, terrible métaphore de la castration d’un père par sa famille, d’une violence inouïe sous une lumière rouge sang, marque semble-t-il un tournant, par l’effet libératoire et cathartique qu’il produit sur l’artiste  : «  Après cela, je me suis sentie différente, dit-elle alors. J’étais transformée.  » Et prête à reconstruire. Les formes se font plus organiques. Elle dira  : « Ma sculpture est mon corps. Mon corps est ma sculpture.  »

«  J’ai choisi l’art plutôt que la vie  »

Le vaste atelier, dont elle fait l’acquisition en 1980 à Brooklyn, lui offre une nouvelle dimension. Ses œuvres deviennent monumentales, elles se déploient également davantage sous forme d’installations. Il est question, toujours, de souffrance, de solitude, mais aussi de féminité, de maternité, de relations et d’équilibre entre les sexes. C’est la naissance des Cells (Cellules contenant des fragments de corps) puis des Red Rooms (Chambres rouges dévastées, peuplées d’objets inquiétants), qui seront exposées, en 1992, à la Documenta IX de Kassel. L’année suivante, Louise Bourgeois représente les Etats-Unis à la Biennale de Venise. Elle y recevra le Lion d’or pour l’ensemble de son œuvre en 1999. Auparavant, la France lui avait tardivement fait les honneurs du Grand prix national de la sculpture, décerné en 1991. Suivront deux rétrospectives en 1995, puis en 2008.

C’est durant les années 1990 qu’elle développe un nouveau thème qui lui est cher  : celui de l’araignée. Après avoir réglé ses comptes avec son père en travaillant notamment sur l’image du phallus, Louise Bourgeois vient rendre hommage à sa mère, sa «  meilleure amie, une personne réfléchie, intelligente, patiente, apaisante, raisonnable, délicate, subtile, indispensable, soigneuse et aussi utile qu’une araignée  ». «  Elle savait aussi  se défendre, et prendre ma défense, en refusant de répondre aux questions stupides, indiscrètes, embarrassantes ou trop personnelles  », aimait-elle à se souvenir.

Louise Bourgeois avait «  choisi l’art plutôt que la vie  », et seule la mort avait sans doute le pouvoir de suspendre son énergique et insatiable besoin de créer. Elle s’est éteinte, à 98 ans, à la veille de l’inauguration à Venise d’une nouvelle exposition personnelle intitulée The Fabric Works*, présentant une série d’œuvres inédites en tissu, fruit de ses dernières introspections et observations de la vie.

Louise Bourgeois
Arch of Hysteria, Louise Bourgeois, 1993

* Louise Bourgeois  : The Fabric Works, du 5 juin au 19 septembre à la Fondation Emilio-e-Annabianca-Vedova, Dorsoduro 46, 30123 Venise. www.fondazionevedova.org

Lire aussi l’article de Jacques Queralt en hommage à Louise Bourgeois

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