Hommage à Louise Bourgeois – « L’art plutôt que la vie »

Louise Bourgeois

Femme-araignée, vieille dame indigne, elle a abordé tous les genres. Provocante ou tendre, elle a incarné une liberté sans concession, explorant ses propres failles et ses fêlures et faisant fi des modes ou des écoles à l’ombre des plus grands. Avec elle disparaît l’œil et la main d’une psyché innovatrice du XXe siècle, amoureuse de ruptures et d’iconoclasmes culturels, venue tutoyer avec colère et tendresse ce siècle naissant.

Elle était aimée Louise, car elle paraissait avoir « réconcilié » les enfants paniqués des radicalités ruinées (des années 1980) et ceux d’intranquilles postmodernités qui tentaient de se montrer au balcon médiatique des modes. Elle savait d’où elle venait. D’un monde de puissances et d’outrances masculines. Elle s’ouvrit pourtant un chemin et conquit – rageusement parfois – sa liberté arrachée aux déterminismes, de « la fille de » ou « la femme de ». Elle s’appellera donc Louise Bourgeois et non Goldwater (nom de son mari américain, historien d’art). Arrachée aussi aux déterminismes des théories de l’art bien clôturées. Sans doute flirta-t-elle, par génération, air du temps et esprit européen non encore imitateur d’outre-Atlantique, avec le surréalisme, ou l’expressionnisme abstrait. Mais, elle ne s’y rallia jamais, ne s’en revendiqua jamais de façon fétichiste. Certes, elle savait, avait senti et compris quelques-unes de leurs valeurs techniques, psychologiques ou oniriques.

Elle ne sera pas peintre, mais sculpteur. Dirigée vers cet art par Léger, elle y toucha chez Charles Despiau, mais croisa sur son chemin, entre autres, Joan Miró, André Breton et Marx Ernst.

La sculpture l’invitait et allait lui permettre un engagement plus total, une plus grande expressivité d’énergie… Attachée à un certain formalisme, elle n’y perdit point la tête. Ayant sur le cœur (et dans le ventre) d’autres sens à faire germer et à épanouir, à dresser en langues de (vrai) bois, de plastique, et de pierre… Le temps avait des humeurs et des oukases moins matérialistes. Le sujet et ses mythologies personnelles se mirent en batterie. Louise s’y sentait bien plus à l’aise. Elle pouvait dire et crier. Le bio, celui de l’autobiographique, lui permettait d’exister sans aller à pénitence, ou s’allonger sur quelque divan éponge de l’inconscient.

Louise Bourgeois gagna alors son rang de créatrice. Et non pas seconde, ou de la main gauche, ou dans la camaraderie d’un génie. Elle mit son corps sur l’établi. Et la femme, et son sang. Ne fit aucun mystère de maternité. S’en prit aux orgueils, aux trahisons, aux laideurs des nœuds de sentiments. Aux faux-semblants de virilité, aux pièges tendus à la féminité. D’une manière, toute personnelle, elle réalisa une chirurgie esthétique. Elle plongea ses mains dans les cambouis sexuels. On parlera à son propos de violence, de provocation, de règlements de comptes aussi… Mais ne lui fallait-il pas survivre ? La tendresse et la générosité étaient également en elle, sans compassion. Le féminisme chercha à annexer son œuvre, pouvait-elle se satisfaire d’être la supplétive artistique de cette radicalité tranchante ? Sculpteur, et non pas femme sculpteur. C’est comme telle qu’elle finit par s’imposer à New York.

Elle savait – et a su jusqu’à sa mort – mettre les points sur les « i » et ne pas laisser croire ce qu’elle ne pensait pas. Elle refusait de se laisser encombrer par l’excès empesé du discours de la critique d’art ou l’agaçant gazouillis explicatif et exégétique de son travail. Elle avait mieux à faire qu’à rendre compte des « dessous » et des « chairs » de ce qu’elle faisait. Elle avait en horreur les « faux naïfs ». Expression directe, et urgence réclamait-elle. A savoir, l’œuvre, par-dessus tout. C’était à prendre, ou à laisser. Sexuel ? Erotique ? Maternel ? Familial ?… Si vous le dites… mais n’oubliez pas, il s’agit de matériaux, de formes, de structures, d’échelles, de situations aussi. Le Beau est dans le sens. Le sens dans l’Emotion. Et l’Emotion seule lutte contre les démons du roman familial, du souvenir, du temps qui passe, de l’enfermement, de la dépossession, de l’angoisse de la mort.

Louise Bourgeois courtesy Paule Anglim gallery
Le petit object VII, bronze, silver nitrate patina, Louise Bourgeois, 1996

Travail contre les démons. Faut-il lister exhaustivement ces dernier ?

Il fut une période où pour se délester des silences de l’expressionisme abstrait, elle osa un « symbolisme abstrait ». Elle prenait congé, elle s’ouvrait un vasistas par lequel, espérait-elle, lui arriverait de l’oxygène qui fortifierait son énergie, qui rendrait sa liberté d’imagination ou d’expression encore plus entreprenante et plus soumise au jeu avec les désirs, les fantasmes, les mémoires, et les miroirs, les peurs et les peines. Elle défricha, au passage, et à l’insu des futurs docteurs de lois d’avant-garde, minimalisme et body art, installation et performance, imaginant même de nouveaux dispositifs de monstration d’œuvres. Elle ne savait pas qu’elle deviendrait, dans les années 90, une légende. Plusieurs grands arbres cachaient le sens de son engagement plastique, et la beauté captivante ou extravagante de ses propositions.

Assez curieusement, c’est lorsqu’elle se « dépoitraille » (donne à voir ses secrets d’enfance) que le voyeurisme académique et marchand va la remarquer, la distinguer et l’emmener en tournée pour montrer sa singularité, l’originalité de son inscription sur la scène artistique planétaire. Réalité institutionnelle du monde l’art du spectacle, des médias, du people : il pousse aussi sur le terrain des arts plastiques. A nous, le monde ! Mais elle, Louise, est ailleurs, dans son chez-soi et de fait inexpugnable. Elle baisse le pont-levis de l’enfance comme elle l’entend et non sur simple claquement de doigt journalistique ou séduction de curator d’exposition. A l’éclosion publique de la chrysalide, elle est presque septuagénaire. Ils (ceux qui ne l’avaient pas vu grandir) pensaient voir un papillon, ce fut une araignée qui s’avança vers eux. A New York, Londres, Paris, Venise, ou Madrid… Et c’est bien d’une araignée dont il est ici question et non pas d’une pieuvre. Une araignée qui répare et tisse si l’on détruit sa toile…

Louise Bourgeois courtesy Paule Anglim gallery
Le petit object V, bronze, silver nitrate patina, Louise Bourgeois, 1996

Louise Bourgeois : malicieuse, révoltée, destructrice, perverse… On a souvent pris à la lettre ce qu’elle a parfois confié – très parcimonieusement d’ailleurs – sur ce qui la poussait « au cri, à l’œuvre ». Il n’est pas dit que pour se protéger et alléger des conversations inopportunes ou des analyses de bistrot, elle ne se soit encapuchonnée dans des histoires, qui pour aussi vraisemblables, cruelles et alléchantes qu’elles peuvent nous paraître ne sont pas entièrement les siennes. Peu importe. L’essentiel est que Louise Bourgeois nous intrigue et nous touche, nous oblige à remarquer que nous avons avec elle une grande dame. Icône mondiale, elle ne s’est jamais départie du champ de la nécessité et du plaisir, de la volupté qu’elle prenait à jouer avec ses doigts et les figures d’une rhétorique artistique, où la métaphore était reine. Louise de Brooklyn, la Franco-Américaine, a traversé le siècle et nous laisse en bois, en latex, en marbre, en bronze… tout un imaginaire en héritage, bien nécessaire pour nous « distraire » des désespérances galopantes, des crises de système de valeur. Si la sculpture avait pour elle une vertu thérapeutique, pourquoi son œuvre ne nous aiderait-elle pas à mieux nous appréhender nous-mêmes, nos corps libérés de cocons préformatés et refusant de devenir des chenilles processionnaires aux guenilles grégaires sans aucune assurance d’envol poétique ?

Louise Bourgeois, collection Centre Pompidou, Paris
Precious liquids, Louise Bourgeois, 1992

Lire aussi l’article de Samantha Deman en hommage à Louise Bourgeois

GALERIE

Contact
Crédits photos