Visual System fait battre le cœur de l’Atomium

Et si l’art de la commande était une carte blanche, un ticket d’embarquement, ouvert pour un an au centre de l’Atomium de Bruxelles ? C’est ce dont dispose Visual System, jusqu’au 1er septembre prochain, dans le cadre des festivités organisées pour les soixante ans du cristal de fer. Une mission à laquelle le collectif d’architectes, artistes designers et compositeurs sonores répond en chanson par une chorégraphie de lumière rétro-futuriste.

L’Atomium, à Bruxelles.

Totem populaire de toute la Belgique, l’Atomium fut non seulement l’édifice phare de l’Exposition universelle de 1958, embarquant près de 42 millions de visiteurs venus du monde entier dans une utopie savamment programmée, mais il incarne aujourd’hui encore l’ambition – le vœu pieux ? – d’une époque désireuse d’associer l’humanisme au progrès technologique. Face à l’architecture impérialiste du Palais des expositions conçu en 1934, la sculpture monumentale aux neuf atomes de fer tendus vers les étoiles fait figure de promesse : celle, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, d’un avenir radieux pour tous. L’Atomium est un symbole universel qu’il était peut-être temps de rallumer !
« Sur les neuf sphères qui constituent l’édifice conçu par l’ingénieur André Waterkeyn (1917-2005) et aménagé par les architectes André (1914-1988) et Jean Polak (1920-2012), trois sont techniques, une quatrième est réservée aux programmes pédagogiques pour le public scolaire, une cinquième à l’histoire du bâtiment, une sixième aux expositions temporaires ; la septième est privatisable pour des événements et la plus haute est un restaurant panoramique », explique le directeur artistique des expositions, Arnaud Bozzini, également directeur du ADAM, musée bruxellois dédié au design, ouvert en 2015 à quelques dizaines de mètres de l’Atomium grâce au soutien d’un mécène – donateur d’une impressionnante collection d’objets et mobiliers en styrène, moulés lors des Trente Glorieuses, complétée plus tard par d’autres créations à base de plastiques recyclés.

A Circular Journey (détail), Visual System, 2018.

Ainsi, depuis sa rénovation en 2006, l’audacieuse architecture n’est plus seulement un ovni dominant de ses 102 mètres de haut le plateau du Heysel, c’est aussi un espace d’exposition qui résonne désormais avec l’ADAM, rendant hommage à la créativité belge contemporaine. Et c’est au cœur du premier atome de fer grossi 165 milliards de fois que le collectif Visual System nous donne rendez-vous pour A Circular journey (Un voyage circulaire), une immersion sensorielle : tout juste hissée en haut de l’escalier qui sépare les deux étages du premier bâtiment rond, une musique électronique optimiste et binaire enclenche une chorégraphie de leds, tel un jeu d’électrons en orbite, sous la forme de frises tout en dégradés de rouge oranger, de blanc crémeux ou de bleu. Au plafond, d’autres serpentins de lumière cintrent la structure métallique de la voûte, à laquelle s’accroche une énorme boule rétroéclairée de couleurs variables. La voix féminine samplée déclame la symbolique de l’homme poussière d’étoile, perdue dans l’univers ; bientôt résonne un chœur dans l’espace, qui scande comme un mantra : « A dot is all ! ». La magie de cette pétillante mise en scène vous fait l’effet d’un enlèvement, elle vous embarque au pays des amis d’E.T. dans un temps dont on ne sait trop s’il se situe dans le passé ou l’avenir.

Vue de l’exposition Graphic 58 au Musée ADAM, à Bruxelles.

Et c’est là, sans doute, que réside toute la force de la proposition : Visual System n’a pas cherché à reprogrammer l’Atomium dans le futur par un ostentatoire dispositif ultra technique, mais plutôt à placer l’homme en son centre, dans une installation joyeuse à la fois mystérieuse, onirique et festive. « Ce n’est pas la première fois que nous faisons appel au collectif Visual System pour une proposition d’art numérique, reprend le directeur des lieux. Leur scénographie met également en lumière plusieurs expositions telles qu’une série d’affiches au ADAM et toute une présentation de l’identité visuelle et des slogans issus de la foire universelle, complétée par de nombreux clichés de 1958 rassemblés auprès des Bruxellois*. Ce que nous aimons chez eux, c’est leur capacité de réflexion et le dialogue qu’ils instaurent avec l’architecture, qui n’est pas facile ici ! »
Le collectif français, fondé en 2007, se compose de quatre membres et piliers originaires de Bourgogne, des Alpes et de Bretagne, installés à Paris et à Hong Kong : Valère Terrier vient du cinéma, Ambroise Mouline est designer, Pierre Gufflet est programmeur et Julien Guinard est l’architecte de la mission. « Si depuis dix ans, la 3D s’impose un peu partout, les écrans restent plats, remarque ce dernier. Notre démarche a donc consisté à proposer le schéma inverse, en disposant des écrans en volume, parcourus de contenus graphiques minimaux, autour du visiteur, invité à vivre une expérience immersive au centre de la sphère. » Six tonnes de matériel informatique ont été réparties dans l’espace de façon quasi invisible pour donner aux 500 000 visiteurs attendus au cours d’une année l’illusion d’un embarquement immédiat pour un voyage phototropique dans l’espace-temps.

A Circular Journey (détail), Visual System.

« On repousse ici les limites de ce que l’on peut faire avec la lumière, poursuit Ambroise Mouline, directeur artistique à l’origine des frises synchronisées et qui a travaillé avec des ingénieurs de l’Ircam pour régler cette interaction parfaite du son et de la lumière. Ne serait-ce que pour installer la boule suspendue au centre de l’atome de fer. C’est la led qui nous procure une telle stabilité quant au composant électronique. Un tel projet n’aurait pas été possible il y a cinq ans. » Le projet a représenté huit mois de travail. Vingt-et-une personnes s’y sont investies à différents postes, dont 12 sur place durant les trois semaines de montage qui furent nécessaires afin d’illuminer plus de 70 000 leds vidéos, réparties le long de 1,8 km de rubans, à la surface d’une sphère de 18 mètres de diamètre ou encore sur un escalator de 30 mètres de long. Le tout en utilisant la led tel un vecteur de couleurs piloté par le son dans la géométrie de l’espace. Ou comment composer, au cœur de l’Atomium, une œuvre cinétique monumentale injectée de matière sensible. Cette recherche de fusion entre architecture, musique et lumière signe l’ADN du collectif Visual System, dont le noyau dur travaille actuellement sur le projet Polygon, une scène immersive à 360° implantée au milieu de la jungle thaïlandaise.

A Circular Journey (détail), Visual System.

Depuis l’Antiquité, les hommes ont levé la tête vers l’immensité des étoiles, pour tâcher de comprendre ce qu’elles disaient du monde. Au tournant du XXe siècle, c’est en se penchant vers l’infiniment petit que leur furent révélés les mystères et les secrets de l’atome. A l’aube du troisième millénaire, on découvre que tout, absolument tout ce qui constitue l’univers tel que nous le connaissons vient du cœur brûlant des étoiles, dont le fer est l’élément le plus abondant. C’est en partant de ce postulat que l’auteur de science-fiction Stéphane Beauverger, par ailleurs scénariste de jeux vidéo à succès, s’est attelé au texte du poème, tandis que le compositeur sonore Thomas Vaquié, qui compte de belles collaborations avec le label Antivj et est sound designer pour des projets futuristes, tels que Songdo City en Corée du Sud ou Hala Stulecia (un dôme de 70 mètres de diamètre situé en Pologne), a entrepris d’écrire la musique.
Ultime vestige de l’incarnation d’un rêve apparu dans l’euphorie des années d’après-guerre, l’Atomium est une véritable œuvre d’art et d’ingénierie dont Visual System a su, aux frontières de la création graphique et sonore, de l’art et du design, intégrer la magie et sonder l’esprit. Car, comme chacun sait à Bruxelles, « l’Atomium, insolite et inoubliable par son aspect, possède une qualité rare : celle de donner à tous de la bonne humeur et des rêves émerveillés », pour reprendre les mots de Dianne Hennebert, ancienne directrice du monument et qui fut à l’origine de sa rénovation.

* Réunies sous le titre Galaxy 58, les expositions sont respectivement intitulées People of 58 (à l’Atomium), Podium of 58 (ADAM) et Graphic 58 (ADAM).

Contacts

A Circular Journey, jusqu’au 1er septembre à l’Atomium, Sphère des expositions temporaires (niveaux 3 et 4), à Bruxelles en Belgique.
Le site de Visual System : Visualsystem.org.

Crédits photos

Image d’ouverture : A Circular Journey (détail) © Visual System, photo Orevo – A Circular Journey (détail) © Visual System, photo Orevo – Vue de l’exposition Graphic 58 © Photo Orevo – Les deux autres photos de l’installation A Circular Journey sont créditées © Visual System