Vent de liberté sur la Villa Noailles

expo-Klein

Les vingt jeunes talents sélectionnés pour la 31e édition, du festival international de mode et de photographie qui s’est tenu du 21 au 25 avril, à Hyères, insufflent un élan de fraîcheur et de liberté créatives dans une production qui témoigne d’une contemporanéité vibrante, authentique assumée. Alors que les silhouettes des collections mode 2016 ont été dévoilées lors des défilés et des show-rooms, les projets des dix photographes en compétition sont exposés, jusqu’au 22 mai, dans les sous-sols de la Villa Noailles. Une monographie est également consacrée au lauréat 2015, Sjoerd Knibbeler. Plus d’une dizaine d’installations, conçues par des stylistes, plasticiens, vidéastes ou photographes, sont par ailleurs à découvrir dans les jardins et l’architecture de la Villa ; William Klein et Paco Rabanne pour figures de proue, d’une indétrônable modernité !

Du 21 au 25 avril dernier, défilés, délibérations des jurys, et rencontres professionnelles se sont tenus dans une atmosphère de travail à la fois fébrile et festive, telle que le préconisait déjà au siècle dernier la vicomtesse Marie-Laure de Noailles, maîtresse des lieux, aimant, bien plus que le scandale, entremêler disciplines artistiques et sportives. A cet égard, le film de Xavier Veilhan, Vent moderne (27’39”, 2015), projeté en ouverture du festival, fait figure de sage réplique aux jeux endiablés, improvisés à la piscine par les hôtes de la Villa dans les Années folles. Les personnages en body noir, récurrents de ses chorégraphies documentaires, y interprètent un moment suspendu, entre performance et fiction fantasmée, dans l’ascétisme architectural des lieux conçus par Robert Mallet-Stevens. A voir dans la petite salle de cinéma de l’exposition permanente, qui retrace au sein du bâtiment principal, les grandes heures de la mythique Villa.

Ateliers (ré)créatifs

Sjoerd Knibbeler
Cliché signé Sjoerd Knibbeler, Grand prix de la photographie 2015.

Afin d’entretenir cette effervescence créative au fil des ans, son directeur Jean-Pierre Blanc, fondateur du festival, n’a cessé d’enrichir les fondamentaux de la manifestation par des ateliers et des performances confrontant les arts plastiques, la musique et la mode ; par des rencontres et des débats – mis en place dès 2001 sous l’impulsion de l’ex-président de la Fédération française de la couture, Didier Grumbach –, consacrés cette année aux technologies digitales employées dans le textile ou aux nouveaux usages de la photographie en réseau. Et, bien que la pluie et le mistral se soient immiscés dans les cérémonies d’ouverture – faisant un piètre accueil à notre nouvelle ministre de la Culture comme au public traditionnellement convié –, fraîcheur, « peps » et sensualité se sont imposés avec les mini concerts en plein air orchestrés par Stage of the art, dont la découvreuse de talent, Laurence Alvart, s’emploie à propulser de jeunes musiciens dans les milieux de l’art et de la mode : parmi eux, Petite Meller et ses musiciens jazzy ! Accompagnés par une musique pop aussi jouissive qu’infantile, ses vidéo-clips, réalisés par le duo A.T.Mann et Napoleon Habeica, sont de véritables petits bijoux esthétiques aux couleurs de l’Afrique.

Par ailleurs, si la présence de la Maison Chanel s’est faite plus discrète qu’en 2015 – lors du trentième anniversaire de la manifestation parrainé par Karl Lagerfeld –, elle n’en fut pas moins effective cette année : outre sa dotation de 15 000 euros, décernée au lauréat du Grand prix photographie, la maison de couture fondée par Coco offrit aux festivaliers quatre jours d’ateliers dispensés par ses prestigieux artisans d’art. Dans l’ombre du Castel Saint-Pierre, situé dans les hauteurs de la vieille ville, la Maison de broderie Lesage et le plumassier Lemarié dévoilèrent leurs savoir-faire, suscitant sans doute de nouvelles vocations, alors que les créateurs de bijoux et d’accessoires Erik Halley et Laurine Galliot installaient leurs workshops sur le parvis même de la Villa.

L’esprit de Polly et de Paco

Polly Maggoo_William Klein
Projection de Qui êtes-vous, Polly Maggoo ?, William Klein, 1966.

Les pelouses de cette improbable « cour de récréation » artistique, entre l’azur et la mer, furent le théâtre d’un autre moment de grâce partagé, lors de la projection en plein air du chef-d’œuvre de William Klein, réalisé en 1966 : Qui êtes-vous, Polly Maggoo ?. Quelle sublime et diabolique confrontation entre l’univers naissant de la mode incarné par la candide Polly – jeune mannequin américaine –, oscillant entre l’objectif inquisiteur des « tontons flingueurs » de la presse et de la production françaises et les fantasmes désuets d’un jeune prince russe ! Les dialogues de cette farce philosophique sont tout aussi pertinents et drôles, aujourd’hui, que la trame scénaristique nous en paraît surréaliste. Quant à la virtuosité du montage, elle nous fruste à chaque seconde, de ne pouvoir contempler davantage l’élégance photogénique mise en scène par Klein, image par image. Mais qu’à cela ne tienne, l’expressionnisme flamboyant de ses mannequins aux yeux sertis de noir, la rectitude de ses cadrages, dans ses architectures de lumière, sont fixés aux murs de la salle de squash, sonorisée par quelques extraits bien choisis du film servis sur tablettes digitales. Quant aux improbables robes de mailles métalliques, de sequins et rhodoïds dessinées par Paco Rabanne, elles attisent encore les rayons du soleil, dans une installation échafaudée en terrasse au-dessus de la piscine. Des extraits d’interviews et de shows télévisés témoignent de la créativité de cette fameuse année 1966, lors de laquelle elles ont été présentées à l’hôtel George V en tant que première collection manifeste du créateur inspiré.

Une mode toute en fiction(s)

Yuhei Mukai
Tenue signée Yuhei Mukai.

Mais venons-en à la compétition, aux propositions esthétiques de la nouvelle génération. Dans la catégorie mode, le jury, chapeauté par le directeur artistique de la Maison Paco Rabanne, Julien Dossena, a souhaité attribuer une mention spéciale au duo finlandais Hanne Jurmu et Anton Vartiainen, dont le romantisme rimbaldien a marqué les esprits : la richesse des chapeaux fleuris et la qualité des broderies qui paraient une collection de guenilles impressionnistes – une des tenues fut choisie pour le prix Chloé, soit 15 000 euros de dotation et une collaboration à la clef – a sans conteste séduit les professionnels, alors que les jeunes mannequins déambulant dans les rangs, frimousse hilare et démarche alanguie, comme s’ils étaient tout droit sortis d’un paradis artificiel, brisaient tous les codes du catwalk. Les personnages du Japonais Yuhei Mukai – silhouettes perchées sur chaussures compensées en chaussettes blanches et visages couverts par un voile, aux yeux dessinés grands ouverts –, semblaient pour leur part extraits d’une bande dessinée contemporaine, à moins qu’ils ne fussent des avatars incarnés. Mais l’effet produit par ces apparitions mi-fantômes, mi-mangas, ne retinrent pas assez l’attention pour une mention !

Wataru Tominaga
Création signée Wataru Tominaga.

C’est un autre Japonais, Wataru Tominaga, qui obtint le Grand prix du jury Première Vision avec sa collection de pantalons et vestes pour homme, à rayures floquées jaunes, vertes, rouges et bleues. Ses jeunes mannequins déambulant dans les allées, tels des Rois Soleil postmodernes sculptés dans d’épais tissus, pouvaient évoquer l’image d’un « Pierrot le fou » affublé d’une ceinture de bâtons de dynamite par Godard, mais aussi celle d’une nouvelle ère masculine. Cette prise de risque fut couronnée d’une dotation de 15 000 euros, offerte par Première Vision – le salon annuel des professionnels du design textile et de la mode –, complétée par des collaborations d’une même enveloppe financière avec la marque Petit Bateau et les Métiers d’art de Chanel.

On regrettera alors, que la styliste franco-américaine Clara Daguin, diplômée de l’Ecole nationale supérieure des arts décoratifs, n’ait obtenu aucune mention pour l’ensemble de sa collection « Body electric » : ses robes et combinaisons de polyester bleu nuit assemblées par ultrason, ses décolletés de soie brodés, ses motifs surlignant le corps de fibres luminescentes ou encore ses boucles d’oreilles aux capteurs de rythme cardiaque et ses bottines translucides éclairant les pas d’une femme mobile et connectée, dépassant les prémonitions de Dune*.

Pour ceux qui n’ont pas pu assister aux défilés retransmis au Palais de Tokyo à Paris, aux Galeries Lafayette de Pékin, au théâtre Liberté de Toulon ou à la Tour des Templiers à Hyères, la vidéo-fiction de Grégoire Dyer, réalisée dans les espaces naturels de la cité balnéaire pour The Stimuleye, plate-forme dédiée à la création contemporaine, donne un bel aperçu de l’édition 2016.

Humour et détournements

Vendula Knopova
Photographie signées Vendula Knopova.

Lauréate du Grand prix de la photographie, la jeune Tchèque Vendula Knopova se présente comme ambassadrice de l’humour, plutôt qu’artiste, et manipule l’absurde telle « une respiration vitale, dans un monde de dingue ». « Je ne fais aucune différence entre un shooting de chaussettes ou des bijoux de luxe, explique-t-elle. Je réponds à toutes sortes de commandes, il n’y a pas de bon ou de mauvais projet ; tout me nourrit, mais je déteste les dead-lines. » Vendula Knopova signe son portfolio commercial d’un No money no honey ! (Pas d’argent, pas de miel !) et souligne combien la création artistique est peu aidée en République tchèque. « C’est via Facebook, sur le conseil d’une amie curatrice basée à Amsterdam, que j’ai décidé de concourir pour le Festival international de Hyères ! » Dans son installation, conçue comme la PLV (publicité sur le lieu de vente) d’un office de tourisme ou d’un club de sport, elle propose la version dystopique de son CV, dans une carte postale sonore, et met littéralement en scène sa famille dans un livre objet tutoriel d’une décapante drôlerie intitulé Free baby inside. Outre une généreuse contribution de la Maison Chanel, la voilà gratifiée – au même titre que le duo germano-suisse Jojakim Cortis et Adrian Sonderegger –, d’une dotation en tirages photographiques d’une valeur de 7 500 euros, offerte par les laboratoires professionnels Memorieslab.

Cortis et Sonderegger
Making of « AS11-40-5878 » (by Edwin Aldrin, 1969), Cortis et Sonderegger.

La mémoire : c’est bel et bien ce qui est en jeu dans les installations de Jojakim Cortis et Adrian Sonderegger qui, tels des arrêts sur l’Histoire, reconstituent dans leur atelier les clichés mythiques qui marquèrent notre conscience collective : les manifestations de la place Tiananmem, le premier pas sur la Lune, etc. Pour le duo, qui travaille « tels des enquêteurs visuels à la recherche de “trucs” optiques pour reproduire l’“irreproductible”, il ne s’agit pas de nourrir des théories du complot en questionnant la véracité du médium photographique, à laquelle ils croient ». Il s’agit plutôt d’une mise en abîme : « Nous cherchons des voies pour explorer et questionner l’aspect documentaire, affirment-ils. En montrant des parties de notre studio et en dévoilant les matériaux utilisés pour recréer ces originaux historiques, nous inversons les rôles. » Le cliché qui fait date devient l’objet esthétique de leur mise en scène documentaire, shootée à l’instant T.

Sasha Kurmaz
Photographie signée Sasha Kurmaz.

Dans un autre type de détournement photographique, l’Ukrainien Sasha Kurmaz utilise l’espace public comme une plateforme d’exposition de son travail : en plaçant, par exemple, ses photos de sans-abri dans des panneaux publicitaires ou une image pornographique devant une caméra de surveillance. Mais sa quête ne se résume pas à la bonne blague, ni au piratage : « Je cherche à acquérir une connaissance approfondie de la perception et de la réception d’une œuvre d’art dans la société et des relations sociales qui sont induites. »

Ombre et lumière

Jason Larkin
Extrait de la série Waiting, Jason Larkin.

A l’occasion d’un reportage sur l’héritage et l’aménagement de l’exploitation des mines d’or en Afrique du Sud, le photographe britannique Jason Larkin entreprend de réaliser une série de clichés, Waiting, dans laquelle il shoote, telles quelles, les personnes qui attendent un job, à l’angle des rues de Johannesburg. « Les ombres si fortes aux heures les plus chaudes de la journée tendent à faire disparaître leurs visages noirs, sous-exposés, effaçant ainsi leurs identités. » « Mais ces portraits sont aussi la métaphore de l’attente d’un changement plus global, promis en Afrique du Sud depuis la fin de l’Apartheid, poursuit le jeune photojournaliste, qui a démarré sa carrière au festival international Visa pour l’image quelques années plus tôt. En faisant l’impasse sur l’information relative à chacun des individus, une plus grande liberté est donnée à l’interprétation. » L’attente y est questionnée d’un point de vue plus philosophique. « La photographie est une sorte de passeport pour examiner et comprendre des phénomènes existentiels qui m’interrogent et un moyen d’expression pour en transmettre ma perception aux autres. »

Anais Boileau
Sylvie, réflecteur solaire, série Plein soleil, Anaïs Boileau, 2014.

C’est cependant la Française Anaïs Boileau, avec ses femmes mûres et ses architectures estivales baignant dans la lumière du soleil, qui remporta l’adhésion du public. Son regard décalé sur ces deux sujets en mal d’exotisme nous rappelle, avec un brun de nostalgie, les esthétiques artificielles des années 1970. La jeune artiste, diplômée de l’Ecole cantonale d’art de Lausanne (Ecal), s’est vue récompensée d’une résidence de trois semaines au Liban, assujettie d’une bourse de création de 6 000 euros, offertes par la Maison de couture Elie Saab, qui espère par cette dotation produire de nouvelles perceptions de Beyrouth.

Directrice artistique du volet photographique du festival, Raphaëlle Stopin, a interviewé chacun des dix lauréats, afin d’offrir au public une signalétique vivante créée à partir de leur témoignage. Elle leur a aussi demandé de se pencher sur un accessoire de mode de leur choix et d’en faire, chacun à sa manière, le portrait : « L’histoire de l’art et le marché, adoubant simultanément la photographie au rang d’expression artistique et d’objet marchand, auront tôt fait d’oublier la contribution des grands auteurs photographes – Man Ray, Irving Penn, Diane Arbus, Germaine Krul, etc. – aux usages appliqués du médium, qu’il s’agisse de la presse de mode ou de la publicité, dit-elle. Alors qu’en façonnant, sous contrainte, des photographies à contre-courant de l’image policée de la page de papier glacé, ils ont contribué à réveiller un environnement visuel assoupi, repu de trop de conventions. » Tel est bien l’ADN de la manifestation : croiser la liberté artistique de jeunes photographes de tous horizons avec l’exigence créative sans cesse renouvelable de la mode. Attention, cependant, de ne pas donner aux artistes trop d’exercices à faire, alors que les écoles d’art dont la plupart sont issus tendent déjà à les professionnaliser !

Pourquoi pas lâcher prise et se donner un avant-goût des grandes vacances avec Notre été d’Hervé Lassince, une sélection d’images monumentales, affichées dans les couloirs de la Villa, liées à la volupté des temps de pause, à la chaleur, à la langueur de désirs partagés…

* Ouvrage de science fiction signé Franck Herbert.

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