Variation, la foire des générations connectées

Depuis mardi 18 octobre, à l’issue d’un vernissage performé par le duo de plasticiens Daniaux & Pigot et bien arrosé à la bière par les générations X, Y, Z, Variation convoque jusqu’au dimanche 23 octobre, collectionneurs et public avertis, mais aussi public scolaire et associations, à déambuler sur les sept niveaux de la Cité internationale des arts à Paris. Sont à découvrir les œuvres de 43 artistes évoquant, par la forme empruntée ou le message suggéré, leur contemporanéité à l’ère digitale : ses chimères, ses détournements, ses lanceurs d’alerte, ses rapports au temps et à la lumière, ses abstractions poétiques, ses digressions visuelles, ses mises en scène sonores, ses prothèses et autres objets connectés. Visite guidée en toute subjectivité !

Daniaux Pigot
Performance de Magali Daniaux et Cédric Pigot, lundi 18 octobre, devant un corpus d’œuvres formant The Diluted Hours, 2016.

A la Cité internationale des arts, en bord de Seine, la foire dédiée aux arts médias semble avoir trouvé son écrin. Variation est issue d’une fusion avec Show off, l’une des premières manifestations alternatives à la Fiac lancée par la galeriste Vanessa Quang, avec la société de production A2M (Art to the machine) dirigée par la serial entrepreneuse Anne-Cécile Worms*. La foire affirme cette année son titre et son positionnement : sous la forme d’une expo-vente affranchie des cloisons de la galerie, elle s’est dotée d’un accrochage particulièrement soigné, sous le regard du commissaire, critique d’art et enseignant Dominique Moulon. Les artistes – certains déjà repérés depuis longtemps dans le milieu de l’art contemporain –, font preuve pour la plupart de plus d’une dizaine d’années d’expérience au sein de festivals d’arts électroniques et de quelques institutions internationales précurseurs, affirmant ici leurs postures et le fruit de leurs recherches. Vous les croiserez probablement dans les escaliers, à moins que de jeunes médiateurs avisés ne vous aident – si nécessaire – à décoder quelques-unes de leurs formes et intentions, parfois bien encryptées.

L’histoire en mouvement

Pascal Haudressy
Lignes, plans et contrepoints Gribouille (détail), Pascal Haudressy, 2016.

Dans les étages de la Cité internationale des arts, j’ai donc « fait mon marché » : à l’entrée, les élégantes compositions mixtes de Pascal Haudressy, avec ses cadres géométriques de bois et de lin dont les lignes de forces sont mises en résonnance avec des abstractions rectilignes sur écrans électroniques, vont à l’encontre des idées reçues réconciliant formes et matières, jusqu’à ce que les traits noirs se libèrent, s’étirent et se transforment en gribouillis sur l’écran ; Lignes, plans et contrepoints Gribouille (2016) vous accueille par un clin d’œil à l’histoire de l’art. D’emblée, vous comprenez qu’il vous faudra un certain temps pour apprécier les pièces exposées en ces lieux. Devant la vidéo de Shaun Gladwell, Skateboarders v’s Minimalism (2015), je suis restée plus de quinze minutes – l’œuvre en dure trente-six – : j’ai aimé contempler les vrilles ralenties du rollerskater, jusqu’à ce qu’il démonte les acryliques colorées accrochées au mur du musée pour s’en faire un tremplin, sans aucune autre intention subversive affichée que celle d’éprouver, avec intensité, la poïetique de son propre corps en mouvement… Pour moi, sans doute aussi, celle de le regarder surfer avec autant d’aisance sur la peinture. J’achète !

Pierrick Sorin
L’Opérateur Personnel de Chirurgie Faciale, Pierrick Sorin, 2004.

A côté, l’ingénierie des trois petits théâtres optiques de Pierrick Sorin génère des saynètes d’une drôlerie irrésistible. Mais laquelle choisir ? Cette mise en scène qui feint l’humilité d’un homme traversant l’histoire de l’art entre deux crottes, Pierrick Transhistorik (2016) ? Ou bien cette pantomime explicite en mode « selfie » d’un homme sous l’emprise de son traversin (143 positions érotiques, 1999) ? Dans une troisième, L’Opérateur Personnel de Chirurgie Faciale (2004), l’humain miniature se voit affublé d’une tête de mort en guise de remodelage du visage. Du comique au premier degré, rien de plus ? L’auteur, qui a débarqué sur notre planète un peu avant que les ordinateurs ne l’envahissent, y voit là « une référence aux fantasmagories anciennes et à la notion de “vanité” comme genre pictural en art ». Pour en rire, donc, et méditer.

L’art et la magie des sciences

Joanie Lemercier
Star chart, Joanie Lemercier, 2016.

Art et technologie se sont souvent associés pour créer la magie de l’illusion. Dès l’âge de cinq ans, Joanie Lemercier a commencé à créer à partir d’un ordinateur. Plusieurs œuvres de ce jeune artiste prodige, installé à New York depuis 2013, sont ici présentées. Mais c’est Star chart (2016), cette vision dynamique de la galaxie qui m’intrigue et me réjouit le plus : la fluidité élastique des mouvements interstellaires sur cette carte du ciel en action est d’une beauté presque aussi féérique que la voie lactée par un soir d’été. Félicie d’Estienne d’Orves s’inspire elle aussi du cosmos ; sa lumière venue de Mars, en transit dans ce tube en acier brossé, Etalon lumière (mars 2016), me rappelle, non sans nostalgie, quelques bribes de la poésie de Bowie : Is there life on Mars ?… Quand le film devient mortellement ennuyeux (« But the film is a saddening bore »), observer cette lueur venue d’ailleurs, entrevoir le temps qu’il faut pour qu’une étoile ou une planète puisse ici briller pour vous, apparaît tel un message.

Esthétiques politiques

systaime
Attrac Money, Systaime, 2016.

Mais déjà s’impose le retour sur terre avec Attrac Money (2016), une vidéo signée Michaël Borras – de son nom d’artiste Systaime –, avec ses billets d’un dollar sur fond bleu piscine, ses lions de pacotille hollywoodienne et ses dieux grecs extirpés des fontaines versaillaises. Roi du mash up (mélange vidéo d’images et de sons), parangon du kitsch numérique, Systaime revendique ses cadavres exquis visuels et sonores depuis 1995. Fondateur du mouvement French Trash Touch et membre de l’« Internationale échantillonniste », il est l’Œil de Links de Canal +, le gardien du temple, patenté par l’Institut Français et la rue de Valois, d’une iconographie populaire de la toile, de New York à Sydney en passant par Bangkok et Caracas. Le bon goût, lui ? Rien à cirer ! Mais où pourrais-je bien installer une œuvre pareille ? A la place de la télé, pardi !
Je lui préfère, j’avoue, les dessins de Yann Toma, ces portraits croqués au fusain et à l’aquarelle en 2014, lors du Logan Symposium (2), qui rendent hommage aux penseurs, journalistes et autres lanceurs d’alerte insurgés contre les dérives sécuritaires accélérées par l’étiquetage numérisé du monde : je me demande par contre s’il faut acquérir les neuf personnalités encadrées qui font l’œuvre ? Plutôt que de laisser croupir Julian Assange à l’ambassade de l’Equateur à Londres, je veux bien l’accueillir sur mes murs, quoi que la réactivation, ces jours-ci, du débat à son endroit, me laisse coite.

Dani Ploeger
Assault, Dani Ploeger, 2016.

Alors que je m’interroge sur le sens profond de cette balle tirée par un fusil AK47 sur un iPad, Assault (2016), l’artiste Dani Ploeger, « hacktiviste » hollandais et chercheur à la Royal Central School of Speech and Drama de Londres, s’approche et explique dans quel contexte il a créé l’œuvre : « Ce n’est pas tant l’impact de la balle dans une tablette numérique qui m’intéresse – alors que c’est précisément l’esthétique de l’intrusion de la balle et de la fumée qui s’en dégage, filmées au ralenti, qui est mise en boucle ici (NDLR) –, l’idée m’est venue, dans un train tout ce qu’il y a de plus confortable et high-tech nous menant en Ukraine. Je me suis alors retrouvé avec tout un bataillon de militaires russes suréquipés, jouant ou regardant des films sur leur tablettes digitales, juste avant que les wagons ne s’ouvrent sur la réalité d’un pays en guerre, un territoire dévasté, et l’affrontement des corps protégés avec les moyens du bords. » Toute la schizophrénie du monde symbolisée par un trou de balle vendu à trois exemplaires. L’œuvre était dotée d’un point rouge, il fallait au moins ça !

Retour à la lumière

Olivier Ratsi
Perspicere, square 1.1, Olivier Ratsi, 2015.

S’offrir un Santiago Torres, c’est acquérir une valeur sûre, dans la filiation d’un Julio Le Parc, d’un Nicolas Schöffer ou d’un Vasarely. Le jeune artiste programmeur de ses sculptures virtuelles interactives, géométriques et ludiques, est soutenu par l’historique galerie Denise René. Telle une fenêtre spatio temporelle, Trame en temps réel interactive Bn16.1 (2016) crée des ouvertures de lumière dans l’espace et le temps. Mais c’est une autre sculpture, Perspicere, square 1.1 (2015), que je choisis : une construction physique en volume, celle d’Olivier Ratsi. Je connais la série, je l’ai déjà vue lors d’une exposition à la galerie Charlot, dans le Marais. Plus qu’une leçon sur la magie de l’optique, c’est la pureté de sa forme qui est fascinante. Je vois dans ce joyau créé à partir de polycarbonate et de lumière le désir insatiable de curiosité humaine, cette quête de savoir et de connaissance qui rend hommage aux théories d’Euclide, autant qu’aux artistes de la Renaissance, et qui rassure, alors que nous semblons baigner en pleine médiocratie… Un retour au point de fuite !

Virtuelles « memories »

Mais la plus « barrée » sans doute, et la plus emblématique de notre époque, c’est l’installation AGNOSIS : The Lost Memories… (2016) du jeune colombien Fito Segrera (image d’ouverture), devenu responsable de recherche et de création au Centre d’art Chronus à Shanghai après être passé par les Beaux-Arts de Bogota. L’image qu’il produit est pour le moins insolite, comme si des fragments d’objets étirés dans le temps étaient venus s’insérer dans une rue touristique de Shanghai. Mais d’où viennent-ils ? Que racontent-ils ? « Ce sont des objets 3D extrudés de la mémoire du spectateur », explique l’artiste. Des artefacts ? Des cookies photographiques pris à notre insu ? A l’aide d’un casque OpenBCI (Brain Computer Interface) équipé d’une caméra – que l’on peut voir dans l’exposition –, le dispositif scanne votre activité cérébrale et en détecte les moments où votre attention chute. Agnosis, c’est son symptôme, capte la fameuse distraction du spectateur, ses souvenirs perdus, sous la forme d’ondes cérébrales et d’images et les couple avec des algorithmes de tagging et un moteur de reconnaissance d’objet pour en extruder des sculptures dans un rendu 3D abstrait. Tout est là ! Celles-ci s’insèrent dans l’image finale produite et s’accompagnent d’un carnet de bord de « pensées machine », autrement dit de lignes code imprimées. Le rendu fragmenté de cet attrape-mémoire devient alors le point de départ de bien d’autres réflexions contemporaines sur les vortex de l’art et le vertige des images qu’il produit !

Shaun Gladwell,
Skateboarders v’s Minimalism, Shaun Gladwell, 2015.

(1) Anne-Cécile Worms est éditrice de la revue MCD (Musiques et cultures digitales) et fondatrice de la récente plateforme Artjaws, ouverte au commerce d’œuvres en ligne.
(2) Sur une invitation du CIJ (Centre for Investigative Journalism), Yann Toma, artiste chercheur à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, a réalisé ces dessins pendant le Logan Symposium, la conférence internationale qui a rassemblé des personnalités clés dans la lutte contre la surveillance invasive et la censure – entre autres Laura Flanders, Jacop Appelbaum, Julian Assange, Olia Lialina et Duncan Campbell –, notamment sur Internet, lors de l’Assemblée générale de l’Onu qui s’est tenue au Barbican Center en 2014, et a poursuivi ses croquis en 2016 à Berlin.

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