Tunga, l’ultime transmutation

Tunga

Le brésilien Tunga s’est éteint ce lundi 6 juin, près de Rio de Janeiro, des suites d’un cancer. Il avait 64 ans. L’artiste, qui vivait entre son pays natal et Paris depuis les années 1970, était attendu à Bâle, la semaine prochaine, pour y présenter une installation dans le cadre d’Art Basel Unlimited. Une œuvre – conçue autour d’un arbre fossilisé vieux de plusieurs millions d’années – initialement déployée, au printemps 2015, dans le Manège des écuries du Domaine de Chaumont-sur-Loire. Une œuvre qui évoquait le temps et la métaphysique, l’homme et la nature, le corps et le regard, témoignant d’une démarche résolument pluridisciplinaire et profondément ancrée dans la poésie. Ses paroles délivrées à cette occasion résonnent encore.

Tunga
Tunga, en avril 2015, au Domaine de Chaumont-sur-Loire.

« Nous les humains, sommes cette pierre de touche de la reconfiguration d’une multitude de choses en même temps. Nous sommes parfois plus attentifs à l’une ou l’autre et, d’autres fois, nous nous souvenons que nous en sommes la synthèse : je suis en train de vous parler mais, simultanément, je sens un parfum, je regarde la lumière, je perçois la température à la surface de ma peau… Et je pense que seule la poésie, sa pratique, peuvent mettre en évidence cette densité, cette complexité qui sont le langage qui nous compose, en permettant de faire apparaître ce qui normalement n’apparaît pas, parce qu’on n’y est pas habitué, qu’on se laisse quelque peu anesthésier par le quotidien. » C’est ainsi que Tunga évoquait, en avril 2015, ses recherches, intellectuelles et plastiques : un tout indissociable et intrinsèquement lié à un questionnement continu de l’homme et de sa place d’être vivant au sein de la nature et de l’histoire.

Né en 1952 à Palmares, dans le nord-est du Brésil, Antonio José de Barros Carvalho e Mello Mourão, alias Tunga, est le fils d’un écrivain, poète et journaliste, Gerardo de Mello Mourao – disparu en 2007 – ; il a grandi entouré de livres, y puisant dès son plus jeune âge matière à réflexion. « La littérature, la poésie et la pensée en général m’intéressent depuis toujours, confirme-t-il. Pour faire de l’art, il faut aussi prendre en considération la physique, les mathématiques, la biologie, etc. Tout est utile. De la même manière qu’en architecture, il faut tenir compte de l’insolation, du vent, de l’eau ou encore de l’origine du terrain. » C’est d’ailleurs l’architecture qu’il choisit d’étudier à sa sortie du lycée, entre 1969 et 1974, à Rio de Janeiro. « C’était un choix naturel pour ma génération, explique-t-il sobrement. A l’époque, choisir l’art, c’était un peu difficile… Or, il était – et est – évident que l’architecture sert aussi l’art ; sa pratique, très ouverte, m’a aidé dans celle de la sculpture, notamment. »

Tunga a à peine 22 ans, lorsque le Musée d’art moderne de Rio de Janeiro accueille sa première exposition : elle s’intitule Le Musée de la masturbation infantile, comme pour donner le ton d’une démarche dont les racines s’ancrent dans la littérature moderne – celle de Rimbaud, Lautréamont, Poe et Mallarmé, pour ne citer qu’eux –, comme dans la philosophie et la psychanalyse, ou encore les mathématiques, l’archéologie et la médecine, dans l’idée d’inviter le regardeur à poursuivre les interrogations initialement soulevées par ses soins. « Beaucoup de questions me traversent l’esprit dans mes recherches, qui n’appartiennent pas nécessairement aux arts visuels. » Depuis, son travail a été mis à l’honneur dans moult manifestations internationales, parmi lesquelles les prestigieuses Biennale de Venise – en 1982, 1995 et 2001 – et Documenta de Cassel, en 1997. En 2005, il est le premier artiste contemporain invité à intervenir au Louvre, dans le cadre de l’année du Brésil en France ; son installation monumentale, intitulée A la lumière des deux mondes, marquera les esprits. S’y entremêlaient le présent et le passé, l’ombre et la lumière, le matériel et le spirituel pour proposer une relecture critique de l’histoire des liens noués entre les pays colonisateurs et les anciennes « terres neuves ».

Tout est coexistence

Dans l’univers singulier qui est le sien, les notions de contraire, d’opposition, perdent tout leur sens : la transparence appelle l’opacité, le positif, le négatif, le chaos, l’ordre ; il n’est question que de coexistence. Dessin, écriture, sculpture, performance, installation, photographie ou encore vidéo, tous les médiums sont susceptibles d’être conviés. Chacune de ses œuvres est le fruit d’une expérimentation poétique, alchimique, une entité à la fois multiple et rigoureusement orchestrée dont les différentes pièces communiquent, se reflètent les unes les autres en convoquant symboles, mythes et imaginaire pour offrir de nouvelles significations aux objets et matériaux les plus divers qui les composent. Verre soufflé, cristal, éponges, brosses, cordages, filets, fils de plomb, perles, feutre, caoutchouc et autres minéraux en sont quelques exemples.

A Chaumont-sur-Loire, en 2015, il présente Moi, Vous et la Lune. Au centre de l’espace circulaire du Manège des écuries repose un tronc d’arbre fossilisé – vieux de 5 millions d’années, il vient d’Indonésie – aux reflets irisés de gris et de bleus. Tout autour, des bouteilles, du calcaire, des miroirs, des récipients en terre cuite, des sculptures d’ambre – au parfum prégnant – et de bronze représentant des doigts pointant différentes directions. L’ensemble est tout en évocations, allusions, métaphores et constructions possibles. « L’arbre symbolise l’endroit où le ciel retrouve la terre, c’est un être qui fait cette conjonction dans toutes les mythologies, explique-t-il par exemple. Ici, cependant, il n’est plus un arbre, il est devenu une pierre, un minéral. Il renvoie clairement à l’ambre, cette résine elle aussi fossilisée et devenue parfum. » Il est question de transmutation de la matière comme du regard, notion centrale de l’œuvre. Le regard que l’on a sur soi, lorsque l’on se penche ici au-dessus des miroirs de forme parabolique qui font que l’on se voit à peine, et, surtout, celui que l’on a sur, ou qui nous vient de, l’autre. « Rien n’est figé dans ce dispositif, précise-t-il, on peut imaginer bouger les éléments. Cette mobilité est présente, elle indique une circulation d’énergie possible. Tous ces objets mis en relation sont en contagion mutuelle, soumis à l’énergie des conjonctions – dont l’excellence est l’amour qui voit deux êtres différents fusionner en un seul et troisième corps –, qui permet d’établir une connexion entre des données hétérogènes pour leur trouver un sens nouveau. » Et de rappeler son attachement à la question de la modernité, telle que posée par Lautréamont ou par Baudelaire qui aspiraient « à trouver dans l’hétérogénéité, l’homogène ». « Comme Lautréamont, je pense que nous sommes tous artistes et tous poètes. Reste à chacun de choisir de pratiquer ce mode d’existence. »

Crédits Photos

Retrouvez le travail de Tunga sur le site Gallery Locator.