Les tremblements infinis de la matière

Michel Blazy

Plasticienne franco-bulgare, Iglika Christova est chercheure-doctorante à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Elle s’intéresse particulièrement à la pollinisation entre dessin et microscopie. S’inscrivant dans une recherche transversale tant plastique que théorique entre l’art et la science, Iglika Christova propose chaque mois aux lecteurs d’ArtsHebdoMédias des variations et réflexions sur ce thème. En voici le deuxième volet.

Hicham Berrada
Présage (arrêt sur image vidéo), Hicham Berrada, 2013.

La matière vivante se résume-t-elle à sa composition chimique ? Le poète et philosophe Gaston Bachelard nous démontre le contraire : la matière animée a nourri de tout temps les imaginaires tant artistiques que scientifiques, philosophiques que poétiques. Ainsi, la relation que l’homme entretient avec son environnement apparaît comme un rapport intime à des épaisseurs matérielles, à des textures. L’Homo sapiens peut-il penser son existence, son histoire et son rapport au monde en dehors de celles qui l’entourent ? Nombre de démarches artistiques aujourd’hui, au croisement de l’art et de la science, nous révèlent que la matière animée n’est pas seulement un phénomène physique, elle a aussi une puissance onirique qui nous amène à une compréhension plus profonde de nous-mêmes, mais aussi peut-être du monde contemporain. Ce pourrait-il que toutes ces résonances poétiques et intimes que l’homme éprouve face aux métamorphoses du vivant et de la matière puissent avoir plus d’impact sur la prise de conscience environnementale qu’un discours politico-écologique ? Le geste artistique substituant le politique par le poétique, nous propose une exploration sensible et réflexive de la matière vivante pour en dévoiler les métamorphoses infinies et souvent imperceptibles. Loin de n’être qu’une simple revisitation sensitive ou méditative, cette exploration des mouvements du vivant soulève également des questionnements autour du corps, de l’environnement, de la mort, de l’ambiguïté qui se joue entre le naturel et ce que nous considérons comme artificiel. A travers cette plongée dans les tremblements permanents des matières, les artistes esquissent ainsi une grammaire pour engager une réflexion sur notre être au monde.

Michel Blazy
Nouvelles amibes domestiques 3 (détail), Michel Blazy, 2017.

Depuis ses débuts à la Villa Arson jusqu’à ses œuvres les plus récentes, certaines sont actuellement visibles à la Biennale de Venise, Michel Blazy n’a cessé d’expérimenter et d’interagir avec les stratégies du vivant. Qu’il soit question de murs qui pèlent, d’expériences avec des lentilles ou encore de fontaines de mousse, ses œuvres évolutives donnent à voir les mutations de la matière, engageant une réflexion sur la temporalité, le vivant et donc le cycle de la vie. Néanmoins, comme son actuelle exposition à la galerie parisienne Art : Concept le démontre, le vivant n’y apparaît pas nécessairement sous une forme ostentatoire, mais au contraire de manière discrète, quasi invisible. Ainsi, à l’instar d’organismes vivants, Les nouvelles amibes cherchent à s’adapter à l’environnement spécifique qui les accueille. « Que mon modèle soit une plante ou bien une cellule, mon travail souhaite rendre compte des différentes stratégies que le vivant met en place dans le but de perdurer. Chaque pièce cherche à être “autonome” afin d’exister véritablement et de devenir “vivante” », explique Michel Blazy. Ainsi, les titres de certaines œuvres, comme par exemple Peintures cellulaires – pièces réalisées dans le cadre du projet transversal Organoïde, initié par l’Institut Pasteur et l’artiste Fabrice Hyber – font directement référence au monde de l’infiniment petit ; en effet, l’univers microscopique, composant l’homme et l’ensemble du vivant, a toujours été pour l’artiste une matière à réflexion tout autant qu’une réflexion sur la matière. Pour « maintenir en vie » et dévoiler Les nouvelles amibes, celui-ci utilise une pipette remplie de colorants avec laquelle il « alimente » quotidiennement ces « peintures vivantes ». Les colorants révèlent ainsi au spectateur des phénomènes et mouvements quasi imperceptibles de la matière, imitant des pratiques scientifiques de coloration des tissus biologiques pour permettre l’identification et l’observation de zones ciblées. « Les mouvements que je montre à travers mes œuvres sont toujours d’une extrême lenteur ; celle-ci est très importante pour moi, car elle dévoile justement le seuil de notre conscience et de notre perception. C’est aussi par le biais de ce seuil de nos perceptions que nous décidons si une chose est morte ou vivante. » Puis, apercevant sur un bureau de la galerie une œuvre de Peter Regli constituée d’une pierre, Michel Blazy poursuit sa réflexion : « Par exemple, nous décidons que cette pierre est “morte”, parce que nous la voyons dépourvue de tout mouvement ; mais c’est notre durée de vie limitée qui ne nous permet pas de percevoir l’évolution de certains éléments. Les pierres changent aussi, tout comme les montagnes, et donc de ce point de vue, il n’y a pas véritablement de différence entre l’inerte et l’organique. »

Michel Blazy
Last Garden 1, Michel Blazy, 2017.

Cette prise en compte de l’instabilité permanente de la matière, qu’elle soit animée ou inanimée, rejoint aussi les observations menées par les scientifiques autour du « mouvement brownien » ; cette découverte observe que l’ordre a pour origine le désordre, de sorte que l’irréversibilité est fondée sur la réversibilité. Les physiciens ont constaté ainsi une agitation fondamentale et permanente de la matière, une sorte de bouillonnement incessant. En effet, il constitue, pour l’homme et la nature au sens large, l’expérience la plus fondamentale et la plus quotidienne. « Le mouvement, c’est la vie ! », entend-on souvent. Ce n’est donc pas un hasard si dans l’histoire de la philosophie, nombre de penseurs ont consacré une importante partie de leurs travaux au mouvement, à l’image d’Héraclite qui percevait ce dernier comme l’origine même de la vie. Si aujourd’hui, le terme fait très largement référence à un déplacement dans l’espace, pour Aristote il évoquait plutôt les « changements d’états déterminés » : le mouvement limité de chaque chose s’inscrivant d’une manière précise entre un état dit « initial » et un autre dit « final ». Nature et mouvement sont alors si étroitement liés que le philosophe définit la nature comme un « principe de mouvement et de repos ». Le repos étant toujours temporaire et lui aussi empreint d’instabilité. Imitant les mouvements du vivant, les œuvres de Michel Blazy nous invitent donc à réfléchir non seulement sur la question de la vie mais aussi, et par conséquent, à penser celle de la mort. Mais l’artiste va-t-il jusqu’à faire mourir ses œuvres ? Le cycle de vie des « peintures vivantes » prend-il fin si elles sont privées de colorants ? « Si nous laissons dans la nature n’importe quelle matière organique, même inerte, elle ne disparaît pas, souligne-t-il. Bien au contraire, elle se transforme, interagit avec l’environnement et continue nécessairement à évoluer. Si après la mort, nous perdons notre identité en tant qu’êtres humains, nos cheveux poussent pourtant encore. Notre matière organique poursuit ses évolutions. Ainsi, je conçois le vivant comme une continuité permanente. Des moisissures peuvent, par exemple, attendre pendant des milliers années les conditions nécessaires pour se déployer. De la même manière, mes œuvres sont toujours en veille. A l’image d’une recette enfermée dans une bibliothèque ou bien d’une graine que l’on peut décider de mettre en œuvre à tout moment. »

La mort comme source de vie

Le travail de Michel Blazy nous oblige à admettre que la vision de la mort, telle que nous l’abordons généralement dans la culture occidentale, est quelque peu limitative et nous renvoie à la formule du philosophe présocratique Anaxagore : « Rien ne naît ni ne périt, mais des choses déjà existantes se combinent, puis se séparent de nouveau. » Ainsi, pendant que l’artiste réalise ses premiers essais en travaillant notamment avec des plantes évoluant dans l’espace de l’exposition, il observe aussi que la mort des végétaux offre un terrain fécond pour le développement de moisissures et d’insectes qui, à leur tour, servent de nourriture pour d’autres insectes, etc. Autrement dit, la mort ne serait pas seulement la fin d’un être, mais aussi la source de vie pour d’autres organismes. « Généralement, la mort est liée à la notion de disparition, mais je pense qu’elle n’est qu’une étape vers d’autres évolutions de la matière. Il n’y a donc pas de disparition, mais plutôt des strates d’événements s’enchaînant sans fin. » Une conviction qui s’applique également à la pierre comme au bois et, de manière générale, à toutes les matières. A la galerie Art : Concept, des formes en plastique posées à même le sol et remplies d’eau s’apparentent à des micro-organismes dont le visiteur constate la « bonne » ou la « mauvaise » santé. Imitant la stratégie du vivant, ces pièces nous renvoient possiblement au terme de « natrificialité », inventé récemment par des artistes bio-inspirés pour exprimer les ambiguïtés entre ce que nous considérons comme naturel et ce qui est artificiel. Les créations de Michel Blazy, constituées souvent de matériaux a priori inertes, issus de l’industrie et du quotidien (tels que le plâtre, les colorants alimentaires, le plastique, les détergents, etc.), nous invitent à réfléchir à cette dichotomie. « Sans établir ni hiérarchie, ni frontière, l’artiste recourt à tout type de matière, organique ou non, et démontre avec humour et poésie que la matière industrielle, elle aussi, s’inscrit dans un cycle de vie dynamique fait d’aléas et de métamorphoses », explique Julia Mossé, de la galerie Art : Concept. Peut-on alors considérer comme abolie la distinction entre nature et artifice ?

Vue de l’exposition de Michel Blazy à la galerie Art : Concept, 2017.

La démarche de Michel Blazy rejetant constamment toute immobilité prend racine pleinement dans la poétique des matières et des mécaniques du vivant. Point de croisement entre l’idée et la sensation, la pensée et l’émotion, elle insuffle de l’oxygène à notre conception de la matière, nous renvoyant tant à la force qu’à la fragilité du vivant. En donnant à l’éprouver par l’émotion, l’œuvre nous invite à prendre pleinement conscience de notre environnement en réenchantant notre relation à la nature. Il s’agit donc de faire taire les discours pour permettre l’expérience sensible de ce que le fondateur de la « géopoétique » Kenneth White nomme une « écoute du monde ». Ainsi, « écouter le monde » c’est aussi tendre l’oreille vers les tremblements infinis des matières animées, vers les sensations de la terre, vers l’intelligence qualifiée par Aristote de poétique, capturant ici le vivant dans toutes ses dimensions. C’est aussi grâce à cette écoute sensible que nous pourrions jouir de l’œuvre et en apercevoir la nécessité comme une évidence.

Johann Le Guillerm
Les Imperceptibles, Johann Le Guillerm, 2016. Vue de l’exposition Matérialité de l’invisible, l’archéologie des sens au Centquatre, à Paris.

Ce rapport au monde naturel, en perpétuel mouvement et souvent invisible, nous le retrouvons aussi à travers l’installation Les Imperceptibles de l’artiste Johann Le Guillerm, qui utilise, quant à lui, des énergies naturelles comme l’eau ou le bois. Composée de machines dont l’action est quasi invisible, cette installation donne à éprouver le mouvement lent des énergies naturelles qui agissent sur le réel de manière imperceptible. Cet agissement subtil nous invite à renouer avec le monde de l’infiniment petit et de l’infiniment lent. A l’instar de Michel Blazy, Johann Le Guillerm crée, à travers cette pièce, un parcours méditatif nous incitant à prêter attention à notre environnement et aux éléments qui le composent, ainsi qu’à leur évolution.

Quand les frontières s’estompent

Hicham Berrada
Arche de Miller-Urey, Hicham Berrada, 2012.

Poursuivons avec l’œuvre d’Hicham Berrada, qui associe intuition et connaissance scientifique en cherchant à établir des relations entre tous les savoirs. Via une approche qui relève autant du chimiste que de l’artiste, le plasticien donne à voir des effets que seuls les éléments naturels dans des conditions précises peuvent habituellement délivrer. Dans son installation Arche de Miller-Urey, il réunit dans un aquarium les molécules nécessaires à l’apparition de la vie, rejouant ainsi les conditions de la Création. Son travail se situe dans cet espace de rencontre entre la connaissance rationnelle et la perception esthétique. L’analyse scientifique et l’intelligibilité mettent ici en scène les métamorphoses de la matière pour éprouver nos sens et nos perceptions esthétiques. « La création esthétique a pour condition sine qua non la Création », affirme George Steiner dans son ouvrage Réelles présences. L’écrivain analyse tout acte esthétique comme une réduplication à son échelle de l’instant zéro et ainsi questionne les cosmogonies nouvelles. En mettant en scène les métamorphoses d’une « nature » activée, chimiquement ou mécaniquement, Hicham Berrada explore à travers ses œuvres des protocoles scientifiques imitant différents processus naturels. Son œuvre Présage, par exemple, s’apparente à une performance où l’artiste associe différents produits chimiques dans un bécher et fait naître de cet univers « alchimique » une matière en perpétuel mouvement. Filmées et projetées sur un écran, ses transformations continues nous délivrent une poétique des images où, comme dans les installations de Michel Blazy, les frontières entre l’animé et l’inerte, le naturel et l’artificiel, s’estompent.

Kim KototamaLune
Le crépuscule des âmes, Kim KototamaLune, 2013.

Les sculptures en verre de Kim KototamaLune, exposées actuellement à la galerie Da-End, à Paris, interrogent aussi la représentation de phénomènes imperceptibles liés à la génération des corps, ainsi que leurs métamorphoses. Ces formes, au croisement de l’imaginaire et de la mimesis, tissent littéralement, soudure après soudure, des univers inspirés de la biologie et de la botanique. Les œuvres de Kim KototamaLune s’apparentent ainsi à des « dessins » en verre se déployant dans l’espace telle une matière organique en perpétuelle transformation. Mais cette agitation permanente de la matière ne s’applique-t-elle pas aussi à l’esprit ? Henri Michaux parlait ainsi du rythme des pensées, de la pulsation du cœur et de tous ces mouvements quasi insaisissables et imperceptibles. Ces turbulences intérieures de l’être tissent un dialogue intime avec la nature, de sorte qu’apparaît un lien étroit entre le corporel et l’incorporel, la chair et la matière, le rythme intérieur et les mouvements extérieurs. C’est justement cette correspondance intime que le travail de Kim KototamaLune cherche à révéler au spectateur. « Ce matériau qu’est le verre me permet de réconcilier, en pratique, le corps et l’esprit qui sont obligés de travailler “main dans la main” pour laisser émerger des mondes imaginaires en étroite relation avec le Réel », explique-t-elle, appuyant sa démonstration pour la matière qu’elle utilise. « Le verre, un solide ayant oublié sa nature moléculaire liquide, s’avère être un médium approprié pour exprimer cette dimension à la fois forte et fragile de la vie. » L’instabilité de la matière dialogue ici avec le tremblement de l’esprit.

Jae Rhim Lee
The Infinity Burial Project, Jae Rhim Lee.

Les métamorphoses des corps et des matières hantent également l’étonnante proposition de l’artiste américaine Jae Rhim Lee, s’inscrivant dans le projet Infinity Burial. L’œuvre est un vêtement fabriqué avec des produits naturels et biodégradables, brodé de fils imprégnés de spores de Champignons d’infinité à l’utilité bien particulière : ils servent précisément à accélérer la décomposition de notre corps après la mort, tout en éliminant les toxines que ce dernier contient. Partant du constat que le corps des défunts contient une moyenne de 219 polluants toxiques dont des pesticides, des métaux lourds et des conservateurs, et se basant également sur les études menées quant aux effets néfastes de l’incinération sur l’environnement, le geste artistique prend racine ici et pousse dans le terreau d’une posture critique. L’artiste nous renvoie directement à notre part de responsabilité quant à l’impact néfaste de la décomposition de notre enveloppe charnelle sur l’environnement naturel. Par ce geste engagé, Jae Rhim Lee aborde la question de la mort à travers les métamorphoses de la matière vivante qui nous constitue. Ce projet s’appuyant sur la connaissance scientifique apparaît comme une attitude éco-sociale cherchant à unir harmonieusement notre corps avec la terre et le cycle de la vie. La fameuse formule de Lavoisier, empruntée à Anaxagore, « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme », prend une fois encore tout son sens.

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