TRAS met en lumière la relation Arts & Sciences

En 2013, ArtsHebdoMédias proposait à ses lecteurs de découvrir de nombreuses œuvres imaginées et réalisées à l’intersection de l’art et des sciences. A cette occasion, nous répondions par « oui » aux questions suivantes : « L’art et la science ont-ils à voir l’un avec l’autre ? », « Les artistes et les scientifiques ont-ils des points communs ? », « Est-il légitime pour un artiste de travailler avec des outils qui relèvent de la science ? », « Peut-on artistiquement explorer les mathématiques, la physique, la biologie, les nanosciences, la chimie, la robotique et autres ? », « La science s’est-elle enrichie au contact de l’art ? », « L’art peut-il entrer dans un laboratoire ? ». Et bien d’autres. Des dizaines de plasticiens et scientifiques témoignaient alors de leurs fructueuses collaborations. Depuis lors, nous n’avons cessé de nous intéresser à ce périmètre inscrit comme rubrique dans notre site. L’an dernier, vingt institutions (1) ont décidé de travailler ensemble à une meilleure visibilité des créateurs et des œuvres relevant de l’intersection entre les arts et les sciences. Quelle ne fut pas notre surprise de constater que toutes venaient du spectacle vivant. Pas une seule des arts plastiques. Une interview de celui qui avait lancé l’initiative s’imposait donc.

Lors du Festival d’Avignon 2016, a été présenté TRAS (2) (Transversale des Réseaux Arts Sciences), un réseau d’institutions culturelles qui souhaitent mettre en avant les créations des artistes travaillant à l’intersection des arts et des sciences. Et inciter les politiques publiques à s’intéresser aux actions qui s’y développent. Parmi les signataires de la charte TRAS, le Centre national de création musicale, à Lyon, l’Hexagone (scène nationale Arts Sciences), à Meylan, le Théâtre des Ilets (centre d’art dramatique national), à Montluçon, et La Faïencerie, à Creil. Ensemble, ils se sont accordés sur une définition de la relation entre arts et sciences dont voici un extrait : « La relation entre arts et sciences crée les conditions de la rencontre entre artistes et scientifiques et/ou entre artistes et technologues. Elle peut donner lieu à une création originale qui peut prendre la forme : d’une production artistique (exposition, spectacle, installation, multimédia, performance, texte) ; et/ou d’une contribution à un projet de recherche (publication issue d’une recherche théorique ou appliquée mêlant arts, sciences et technologies) ; et/ou d’une innovation technologique (design, process, innovation ouverte, logiciels, prototype) et/ou d’une innovation sociale (dispositif, process, protocole). Ces rencontres entre arts et sciences ou entre arts et technologies sont expérimentales, créatives et poétiques. Elle peuvent se produire à travers un échange, une collaboration, un temps de travail partagé. » Le texte exprime également la nécessité d’une « approche partenariale en réseau à l’échelle d’un territoire » qui contribuera à « alimenter l’espace public ». Il insiste aussi sur le fait que « la culture des individus et des groupes au XXIe siècle est indissociablement artistique, scientifique et technique ». Discussion avec Antoine Conjard (2), acteur engagé du monde culturel, dont l’action se revendique essentiellement de l’idée de sculpture sociale pensée par Joseph Beuys.

Photo de « famille » prise à Avignon lors de la présentation des projets de la Transversale des Réseaux Arts Sciences, le jeudi 13 juillet 2017. De gauche à droite : Hervé Perard (Siana), Alain Douté (Collectif pour la culture en Essonne), Aurélie Labouesse (Le Citron jaune), Brigitte Lallier-Maisonneuve (Athénor), Antoine Conjard (Hexagone scène nationale Arts Sciences), Nicolas Rosette (TNG) et Grégoire Harel (La Faïencerie).

ArtsHebdoMédias. – Vous êtes directeur de l’Hexagone, à Meylan. Comment avez-vous fait de cette scène nationale une scène Arts Sciences ?

Antoine Conjard. – Dès ma nomination, le ministère m’a prévenu que l’Hexagone devait trouver des complémentarités avec la plus importante scène nationale de France, la maison de la culture de Grenoble. Si je voulais assurer la continuité de financement des activités de mon théâtre, situé à Meylan, il me fallait trouver un axe de développement singulier. Le territoire compte 65 000 étudiants et 25 000 chercheurs pour une population de 450 000 habitants. Des chiffres qui étaient déjà impressionnants à l’époque. Il était également facile d’observer que sur le site du CEA, entreprises, universités et centres de recherche travaillaient ensemble de manière extrêmement étroite. Un modèle qui a fait de Grenoble un des premiers territoires d’innovation au monde, si ce n’est le premier. Je me suis donc dit que ce n’était pas possible que le théâtre, dont on cherchait à renouveler le public et les thématiques, que l’on voulait rendre plus proche et plus contemporain, ne vienne pas s’abreuver à une telle source. Il me semble par ailleurs que lorsque les scientifiques travaillent sur les nanos matériaux, les nouvelles formes de réseaux, la capacité de pénétrer le cerveau pour mieux le soigner et autres, cela pose d’importantes questions. Il faut que des humains soient capables de mettre ces interrogations en mots. Le théâtre peut alors jouer son rôle. J’avais le sentiment que ce dernier pouvait s’emparer de ces questions actuelles. En 2001, tout le monde m’a regardé avec un air interrogateur. Un des rares exemples connus proposant une telle collaboration Arts Sciences était alors l’Ircam. Un beau grand-père tutélaire pour l’Hexagone ! En 2007, nous avons signé un contrat avec le CEA (3) Grenoble. Jean Therme, son directeur de l’époque, nous a offert non seulement le gite et le couvert, mais a aussi permis aux scientifiques de collaborer avec les artistes sur leur temps de travail. Ce fut décisif. Ajoutons également que le CEA a participé au financement de l’accueil des créateurs. Par ailleurs, signalons que Michel Ida (4), qui est la tête « développeuse » des activités d’innovation ouverte au CEA Grenoble a mis en place de son côté des relations avec les entreprises et les écoles de design. On retrouve donc dans le même endroit des artistes, des scientifiques, d’importantes entreprises françaises, comme Bouygues ou Renault, et des étudiants. Ce dispositif est un énorme accélérateur d’imaginaire.

Dans votre théâtre, les productions sont donc forcément en relation avec la science ?

Homeostasis, Rocio Beranguer.

Tous les projets – danse, théâtre, musique, cirque… – doivent évoquer soit de nouvelles connaissances, soit de nouvelles technologies, soit les deux en traitant de questions sociétales. Dès le départ, j’ai souhaité mettre en place un centre de recherche en art branché sur le grand public et non un dispositif en vase clos avec des artistes qui se regardent le nombril. Nous avons une salle de 500 places et cela nous oblige. Il faut à la fois pouvoir gérer une dimension expérimentale et intéresser le plus possible de personnes. Actuellement, nous collaborons avec Rocio Beranguer, dont le travail est à la limite du happening, et avec l’électro-vidéaste Lionel Palun, sur le larsen vidéo.

Quelle est l’origine de la Transversale ?

A partir de 2001, l’Hexagone a entamé une réflexion sur les relations Arts Sciences très rapidement partagée avec d’autres théâtres. Notamment à l’occasion de la biennale Experimenta. Nous nous sommes demandés s’il y avait une particularité à l’action culturelle et éducative autour des projets Arts Sciences. Et nous sommes arrivés à l’évidence qu’il fallait mettre en place un réseau permettant de valoriser cette activité spécifique à la dimension complexe. En fait, dans cette intersection, toute une chaîne d’actions doit être prise en compte. Elle passe par la recherche, la rencontre entre les artistes et les scientifiques, la création et la production de spectacles, d’œuvres, et l’ensemble des actions culturelles associées.

Cela fait un an que la charte de TRAS a été révélée. Quel bilan tirez-vous de cette initiative ?

Now ∞, Sophie Agnel & Lionel Palun.

La première chose importante à souligner est une prise de conscience d’une partie des acteurs du spectacle vivant : ils ont réalisé que nombre de courants de pensée qui traversent le monde de la science traversent aussi le monde artistique ; que la technologie n’est pas neutre ; que ses modes d’utilisation ont des conséquences. Nous avons identifié les artistes qui se trouvaient dans nos programmations respectives et, pour eux, mis en place un dispositif de reconnaissance. Quand deux partenaires de TRAS accompagnent un même artiste, nous estampillons le spectacle pour lui donner un peu plus de visibilité. Un des objectifs principaux de TRAS est d’ouvrir les politiques publiques à l’action Arts Sciences. Ce n’est pas en un an qu’il est possible d’y parvenir mais nous y travaillons désormais tous ensemble. Cette aventure est partie sur une association de fait, très ouverte et simple, mais nous nous sommes aperçus qu’il nous fallait des ressources pour animer le réseau. Nous avons donc décidé de nous constituer en association de droit et d’établir une cotisation, de 500 à 1000 euros en fonction de la taille de la structure adhérente. Nous nous retrouvons minimum trois fois pas an pour nos travaux en commun. Nous nous interrogeons sur comment aider à la recherche, à la production et à la diffusion des spectacles et parlons des créations que nous avons vues, de celles que nous souhaitons défendre, des projets de chacun. Ces échanges sont extrêmement riches. Ils sont au cœur de l’activité de TRAS. Si, jusqu’à présent, nous parlions entre directeurs de théâtre, nous sommes désormais amenés à partager d’autres préoccupations émanant d’artistes et de scientifiques. En effet, TRAS intéresse non plus seulement des institutions, mais également des individus. Il faut que nous trouvions la manière d’associer tous ces gens à notre initiative. Car il y a là une ressource et une volonté.

Parmi les adhérents à la charte de TRAS, il n’y a pas d’institutions appartenant exclusivement au domaine des arts plastiques. Avez-vous une explication ?

Dans la mesure où nous ne rentrons pas dans leur processus de légitimation, nous ne rentrons pas non plus dans leur champ de vision.

Reste à espérer que la plupart des structures évoluant dans l’intersection entre l’art contemporain et les sciences n’étaient pas au courant. Rien dans la démarche de TRAS ne s’oppose à les accueillir. A l’heure où les plasticiens s’intéressent de plus en plus à la technologie et aux avancées scientifiques de manière générale, il serait particulièrement incompréhensible, voire insensé, de ne pas participer à cette très intéressante aventure collective.

(1) AADN, Arts et cultures numériques, Lyon ; ARCADI Ile-de-France/Biennale NEMO, Paris ; Athénor, Scène nomade de diffusion et de création, Saint-Nazaire ; CC91, Collectif pour la Culture en Essonne, Chilly-Mazarin ; Lieu multiple/Espace Mendès France, Poitiers ; Facts, Festival arts & sciences, Université de Bordeaux ; Grame, Centre national de création musicale, Lyon ; Hexagone, Scène Nationale Arts Sciences, Grenoble Alpes-Métropole ; L-EST, Laboratoire Européen Spectacle vivant et Transmédia-Pôle Européen de création, Belfort-Montbéliard ; La Faïencerie-Théâtre, Scène Nationale en préfiguration, Creil Chambly ; Le Citron Jaune, Centre national des Arts de la Rue, Port-Saint-Louis-du-Rhône ; OARA, Office Artistique de la Région Nouvelle-Aquitaine, Bordeaux ; Passerelle Arts Sciences Technologies, Albi ; Siana, Centre de ressources pour les cultures numériques, Evry ; Théâtre de Liège, Centre dramatique de la Fédération Wallonie-Bruxelles, Liège (Belgique) ; Théâtre des Ilets, Centre dramatique national, Montluçon ; Théâtre Nouvelle Génération, Centre dramatique national, Lyon ; Théâtre de Saint-Quentin-en-Yvelines, Scène nationale, Saint-Quentin-en-Yvelines ; Les Tréteaux de France, Centre dramatique national, Pantin ; Vélo Théâtre, Scène Conventionnée, Apt.
(2) La charte de la Transversale Réseaux Arts Sciences a été tirée à 2500 exemplaires sur les presses de la Manufacture des Deux-Ponts, en juin 2016. Pour plus d’informations : www.reseau-tras.org.
(3) En 2001, Antoine Conjard a fait de l’Hexagone la première scène Arts & Sciences en France. Quinze ans plus tard, le fondateur d’Experimenta#, lance TRAS, avec l’Athénor, à Saint-Nazaire. La 7e édition d’Experimenta, salon Arts Sciences Technologies, se tiendra à Grenoble du 6 au 10 février 2018. www.atelier-arts-sciences.eu.
(4) Commissariat à l’Energie Atomique.
(5) Michel Ida est le directeur général des Open Labs du CEA Tech. L’organisme public est un acteur majeur de la recherche, du développement et de l’innovation.

« Artefact » ou quand les machines se donnent en spectacle

Artefact, Joris Mathieu et Nicolas Boudier.

Estampillée par TRAS, Artefact* est une installation spectacle de Joris Mathieu, metteur en scène et directeur du Théâtre Nouvelle Génération – CDN de Lyon. Ce dispositif immersif combine théâtre optique, robotique et technologie de l’impression 3D. Dans un espace sans comédiens, une intelligence artificielle tente de faire théâtre et confronte le spectateur à la disparition de l’humanité. Scindée en trois courtes pièces, la proposition offre une plongée dans le récit de l’humanité en train de disparaître, une confrontation avec un bras robotique qui s’interroge sur « être ou ne pas être », la découverte d’un monde où les récits de théâtre ont remplacé le théâtre. « A mi-chemin entre installation et performance, Artefact est une aventure surréaliste qui trouble notre perception du réel en interrogeant notre relation aux objets. Le dispositif semblable à un castelet se transforme en un organisme scénique vivant capable d’imprimer ses propres décors. Dans ce récit peuplé de marionnettes virtuelles, le rapport entre l’animé et l’inerte est sans cesse bouleversé. Qui dirige réellement ces opérations ? Qui orchestre le temps de la représentation ? A travers cette mise en abîme, c’est la nature même de l’humain dans son irrépressible besoin de créer des objets, qu’il s’agit de repenser », explique-t-on au CDN de Lyon.
* Production du Théâtre Nouvelle Génération – Centre dramatique national de Lyon. Coproduction Le Grand R – Scène nationale de la Roche-sur-Yon, Le Merlan – Scène nationale de Marseille. Avec le soutien de l’Espace Jean Legendre – Théâtre de Compiègne, Le Merlan – Scène nationale de Marseille dans le cadre du Noûs partenaires du projet artistique du Théâtre Nouvelle Génération – Centre dramatique national de Lyon. Avec la participation du DICRéAM Ministère de la Culture et de la Communication, CNC, CNL. Avec le soutien du Fonds de soutien à la création artistique et numérique [SCAN] de la Région Auvergne Rhône-Alpes. En collaboration avec le Bureau Formart.

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