Le textile, régénérateur d’imaginaire

Dans la friche Antre-peaux à Bourges, Softpower investi le Centre d’art Transpalette jusqu’au 19 janvier. Cette exposition est le fruit d’une recherche menée par la critique d’art et commissaire d’exposition Julie Crenn sur les pratiques textiles contemporaines. Les travaux de quelque 26 artistes sont ainsi réunis en un corpus qui s’articule autour de trois problématiques : l’Histoire et la représentation des corps noirs, l’expression plastique d’engagements féministes et l’expérience de l’exil. Autant de pistes menant aux questions de l’aliénation et de l’invisibilisation plus particulièrement mises en exergue par les artistes.

Ar(t)mure pour art(r)istes, Raymonde Arcier.

Softpower est la « mise en espace » de la synthèse d’une recherche doctorale menée par Julie Crenn, entre 2007 et 2012, motivée par l’idée que « le vêtement pouvait être l’étendard d’un engagement politique », comme une étude approfondie des robes de Frida Kahlo le lui avait révélé, et s’intéressant donc aux pratiques textiles d’artistes qui, par le tissu, incarnaient des engagements personnels et collectifs. Trois problématiques sont explorées dans cette exposition : l’Histoire et la vision des corps noirs, l’expérience de l’exil, impliquant la question du foyer, de l’appartenance culturelle ou encore des déplacements, et l’engagement féministe. Un engagement affiché dès l’entrée du centre d’art avec Ar(t)mure pour art(r)istes, de Raymonde Arcier. Réalisée au début des années 1980 par l’artiste pour affronter la violence de son environnement, cette immense carapace, crochetée d’un fil de laiton épais et hérissée de clous, évoque la difficulté de se faire une place à la fois dans un monde de l’art très hiérarchisé, patriarcal, et dans la société de l’époque. Pour sa part, Ghada Amer met en avant la représentation de la femme et de sa sexualité, sans complexe. Big Pink Diagonal/Big Angie est composée de bandes roses peintes en diagonale sur un fond bleu et traversant toute la surface de la toile. Des fils entremêlés sont cousus à la surface. Indéchiffrable à distance, l’œuvre doit être regardée de plus près : le spectateur peut alors distinguer des femmes adoptant des positions érotiques. Une manière pour l’artiste d’origine égyptienne de faire de la figure féminine non plus un objet de désir, mais de la rendre actrice de son propre désir. Shadi Ghadirian vit et travaille quant à elle à Téhéran. Ses réalisations photographiques étudient la place et l’image de la femme dans son pays, malgré la censure. Dans sa série Nil Nil, elle place des symboles militaires au milieu d’objet domestiques, traditionnellement liés à la femme, pour dénoncer la façon dont la guerre s’introduit dans les espaces les plus intimes de la vie quotidienne et les bouleversent.

Odile et Odette, Yinka Shonibaré.

Les tapisseries en soie brodée de Billie Zangewa sont comme les pages d’un journal intime. Cette artiste sud-africaine met en scène sa propre image pour questionner le rôle, la place et la condition des femmes dans la société sud-africaine, mais aussi de manière plus globale. Plus loin, un film signé Yinka Shonibaré montre deux jeunes ballerines, l’une blanche, l’autre noire, interprétant le Lac des cygnes. Elles reproduisent la même chorégraphie de manière symétrique. Traditionnellement, une seule danseuse incarne Odile et Odette, mais dans cette nouvelle version, l’artiste exprime une vision métisse et multiforme de l’œuvre. Le spectateur est amené à réfléchir à la représentation des personnes noires dans un cadre culturel, tel que l’opéra. Plus largement, c’est de la manière dont les Occidentaux perçoivent l’Afrique et ses habitants dont il est ici question. « De la poésie visuelle », c’est ainsi que Babi Badalov définit son travail artistique. Originaire d’Azerbaïdjan, il vit et travaille à Paris depuis plusieurs années. Après avoir vécu en Russie et au Royaume-Uni (à Cardiff), il obtient l’asile politique en France en 2011. C’est sa propre expérience de l’exil qu’il transmet à travers des ensembles de peintures sur tissus, semblables à des patchworks. Des œuvres dans lesquelles Babi Badalov aborde des questions géopolitiques actuelles et livre sa vision du monde de manière très communicative, ce malgré la barrière de la langue.
« Les matériaux textiles sont inhérents à nos histoires, nos quotidiens, nos corps, nos intimités, rappelle de son côté Julie Crenn. Les artistes s’emploient à les extraire de la sphère domestique pour en faire les outils et les supports de leurs engagements. (…) Parce qu’elles sont issues de traditions identifiées (culturelles et/ou familiales), les pratiques textiles représentent un moyen de désobéissance et de dissidence vis-à-vis d’une pensée imposée. Elles engagent au contre-évènement, à un positionnement à rebours, à contre-courant du spectacle aliénant et à la régénération d’un imaginaire collectif fossilisé. Tisser, découper, coudre, broder, nouer, tricoter, piquer, assembler, écrire, dessiner, filmer, peindre, danser : les matériaux, les gestes et les expériences participent à la réinvention de l’imaginaire de la totalité. »

De gauche à droite, pièces respectivement signées Babi Badalov et Billie Zangewa.
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Softpower, jusqu’au 19 janvier au Transpalette, à Bourges.

Crédits photos

Image d’ouverture : Vue de l’exposition Soft Power au Transpalette © DR – Ar(t)mure pour art(r)istes © Raymonde Arcier, photo M. Maudieu – Odile et Odette © Yinka Shonibaré – © Babi Badalov, photo M. Maudieu © Billie Zangewa, photo M. Maudieu