Le Territoire du M2 contre-attaque

D’aucuns auraient pu penser que lui offrant une rétrospective dans le saint des saints de l’art contemporain français, il allait s’adoucir. Eh bien ! Il n’en est rien. Contrarier en bien des points par le Centre Pompidou, l’artiste réplique à New York. Théoricien et praticien de l’Esthétique de la communication, il profite de l’occasion que lui offre la WhiteBox de New York et son directeur Juan Puntes pour expliquer son action critique envers l’Institution, qu’elle soit politique, économique ou culturelle, et s’offrir encore un joli coup artistique et médiatique. Tremble MoMa, Fred Forest est à ta porte !

Fred Forest lors de la soutenance de sa thèse, le 18 janvier 1985 à La Sorbonne.

Boiseries dorées et sculptées, portraits peints en médaillons de Pascal, Bossuet, Descartes, Racine, Molière et Corneille présidé par celui de Richelieu. Au plafond, un candidat se présente devant la Vérité entourée de la Philosophie, de la Science et de l’Histoire. A l’aplomb, Fred Forest dans un rôle peu ordinaire. Nous sommes le 18 janvier 1985. Dans la prestigieuse salle Louis Liard de la Sorbonne, l’artiste soutient sa thèse de doctorat. Il a 52 ans et déjà une longue carrière d’actions artistiques et d’enseignement en école d’art derrière lui. Ce jour-là devant les honorables membres de son jury, Dominique Nogues, Frank Popper, Abrahams Moles (président), Bernard Tésseydre et Jean Duvignaud, il s’adonne à un exercice codifié, mais comme toujours à sa manière. A la fois respectant et contournant, voire détournant, les règles, il s’emploie à soutenir son sujet tout en créant l’événement. Dix téléviseurs répartis dans l’espace affichent des images prises en direct, mais aussi enregistrées en amont et transforment le moment solennel en performance. Il sera diplômé et obtiendra quelques années plus tard un poste de professeur à l’Université de Nice Sophia-Antipolis où il créera le séminaire « Esthétique de la communication ». Viendront y discourir Pierre Lévy, Roy Ascott, Louis Bec, Derrick de Kerckhove, Pierre Musso, Mario Costa et Michel Sicard. Entre autres. « Nous entrons dans des zones de haute turbulence, qui requièrent la maîtrise d’outils nouveaux, en même temps qu’une restauration du sens éthique, qui ne pourra se faire, désormais, que dans une approche planétaire, cosmique et spirituelle. Le rôle de l’art et sa fonction dans l’ordre du symbolique s’avèrent plus que jamais fondamentaux pour ressourcer une société techniciste et marchande. […] Les intervenants du séminaire, artistes, penseurs, responsables d’institutions vont nous aider à mieux comprendre les enjeux qui, avec le développement des réseaux, affecteront directement notre société, ses représentations, son imaginaire, son sensible, notre… propre identité, en nous faisant prendre conscience que c’est l’idéologie même de l’Art, ses concepts, son organisation économique et sociale, sa diffusion, sa finalité et sa fonction qui sont à rénover ou repenser, dans le monde qui se met en place, au seuil du troisième millénaire… », écrit l’universitaire pour inaugurer la deuxième année de son séminaire en septembre 1995.

Vue de l’exposition de Fred Forest à la WhiteBox de New York.

Son talent ne s’exprimant jamais mieux que dans l’opportunité créée par les circonstances, les événements, les rencontres… Fred Forest a le sens des situations. Il sait instinctivement comment les retourner à l’avantage de son travail qui tend à faire de l’art un vecteur de réflexion et d’action pour lutter contre les égarements mercantiles de la société et son incapacité à s’auto-régénérer. Inépuisable observateur et critique de l’Institution, de quelque manière qu’elle se présente, il œuvre à mettre en lumière ses archaïsmes, ses vides, ses manquements, ses petitesses, aussi. A travers les échanges qu’il entretient avec elle ou provoque. Incapable de l’ignorer, il en attend au contraire beaucoup. Entre elle et lui, c’est « je t’aime moi non plus ». Depuis des années, l’artiste nous fait vivre au rythme de ces joutes et notamment à travers la relation tumultueuse qu’il cultive avec le Centre Pompidou, institution par excellence dans le domaine de l’art en France.
Ainsi, après la rétrospective que le musée parisien lui a consacré l’an dernier, Fred Forest a décidé de lui rendre la politesse. A partir d’aujourd’hui, l’artiste « expose » le Centre Pompidou à New York ! Avec la complicité de Juan Puntes, directeur de la WhiteBox, espace d’art à but non lucratif, créé par des artistes en 1998 et ayant accueilli notamment Dennis Oppenheim, Carolee Schneemann, Michael Snow et Aldo Tambellini. L’exposition, accompagnée d’une performance de Corinne Fhima, ainsi que d’un débat auquel est invité Bernard Blistène, directeur du Musée national d’art moderne, s’appuie sur un texte intitulé Conditions imposées à Fred Forest par le Centre Pompidou et rédigé par l’artiste. « Si Blistène ne répond pas à notre invitation, une troisième chaise sera disposée en évidence à nos côtés et l’attendra. Nous lui ferons jouer tout de même un rôle en lui posant des questions. Elles resteront bien entendu sans réponse de sa part mais nos commentaires viendront remplir ses silences », explique Fred Forest qui, comme à son habitude, fait feu de tout bois. A la WhiteBox, de nombreux documents relatent les différentes « affaires » ayant opposé l’artiste au Centre Pompidou, six vidéos témoignent d’actions représentatives de sa position critique envers l’institution en général, comme Les Miradors de la paix ou cet épisode fou qui le voit briguer le poste de président de la télévision bulgare. Une autre vidéo donne la parole au commissaire de l’exposition Michael F Leruth, également auteur de Fred Forest’s Utopia, publié en 2017. Un sérieux dispositif mis en avant avec humour par un Fred Forest habillé en Obi-Wan Kenobi, sabre laser en main ! « Le ludique doit toujours s’accompagner d’une stratégie qui consiste ici à inverser les rôles et à dupliquer les comportements, terme à terme, en les inversant. Il s’agit de rendre la pièce aux responsables du Centre Pompidou, non pas d’une façon purement fictionnelle mais en créant une “réalité fictionnelle” », précise l’artiste. Sur l’affiche de l’exposition, une ligne attire particulièrement l’œil : « Le Territoire du M2 contre-attaque ! » Difficile de trouver Jedi plus facétieux.

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