Tania Bruguera ou la dissidence comme mode d’expression

La Cubaine Tania Bruguera est à l’honneur tout l’été au Centre d’art Yerba Buena (YBCA) de San Francisco, aux Etats-Unis. L’institution présente une exposition rétrospective de ses performances, souvent des projets au long cours, et accueille plusieurs sessions de « cours » dispensés sous la houlette de l’artiste.

Destierro/Déplacement (détail), Tania Bruguera, 1998-1999.

« L’art n’est pas un luxe, c’est un besoin social élémentaire auquel chacun devrait avoir droit. » « L’art est une invitation au questionnement ; c’est un lieu social propice au doute, où s’exprime la volonté de comprendre et de changer la réalité. » « Les artistes n’ont pas simplement le droit, mais le devoir, d’être en dissidence. » Ces citations sont extraites du « Manifeste sur le droit des artistes » rédigé par Tania Bruguera en 2012, dans le cadre d’un programme sur la liberté artistique et les droits culturels conduit par le Comité des droits de l’homme des Nations unies. L’artiste concluait ainsi son texte : « Les gouvernements ont le devoir de protéger le droit à la dissidence des artistes travaillant dans les pays qu’ils dirigent, car il s’agit de leur fonction sociale : interroger et appréhender ce qu’il est difficile d’affronter. La pensée critique est droit civique qui fait partie intégrante d’une démarche artistique. C’est pourquoi, lorsqu’elle est menacée, nous ne devrions pas parler de censure, mais de violation des droits des artistes. » Vivant entre les Etats-Unis, la France, où elle enseigne aux Beaux-Arts de Paris, et Cuba, où elle est née en 1968, Tania Bruguera n’a eu de cesse d’interroger, depuis une trentaine d’années, la notion de pouvoir, imaginant inlassablement de nouveaux modèles utopiques, tout en élaborant des structures alternatives permettant d’en transformer les usages pour en accentuer le caractère démocratique. L’une de ses dernières provocations en date est de s’être proclamée candidate à l’élection présidentielle qui se tiendra à Cuba en 2018. Un geste destiné à encourager d’autres citoyens à prendre la même initiative. La relation de l’individu, comme du collectif, au pouvoir est au cœur du travail de la performeuse, chez qui art et activisme ne font qu’un. Elle en paye le prix à chaque fois qu’elle retourne sur son île natale, où sa mère vit toujours, puisqu’elle y est invariablement arrêtée et interrogée par les autorités. En décembre 2014, sa détention arbitraire – interpellée le 30 décembre, elle est libérée le 3 janvier suivant, mais son passeport ne lui sera rendu que plusieurs semaines plus tard – avait soulevé une vague internationale de protestations internationale. Intitulée Talking to Power / Hablándole al Poder (S’adresser au pouvoir) et ayant pour thème central l’art comme outil de changement sociétal et politique, son exposition au Centre d’art Yerba Buena de San Francisco est l’occasion, notamment, de (re)découvrir six de ses œuvres, dont certaines toujours actives : Homenaje a Ana Mendieta (Hommage à Ana Mendieta, 1985-1996), Memoria de la Postguerra I, II, and III (Souvenir de l’après-guerre I, II et III, 1993-1994, 2003), Cátedra Arte de Conducta (Ecole d’art du comportement, 2003-2009), Immigrant Movement International (Mouvement international pour l’immigrant, depuis 2010), Arte Útil (L’art utile, depuis 2013) et #YoTambienExijo (#Moiaussij’exige, depuis 2014). Jusqu’au 10 août, Tania Bruguera transforme par ailleurs l’institution culturelle en une « Ecole de l’art utile », invitant tout un chacun à venir suivre l’un des « cours » dispensés, du mardi au jeudi de 16 h à 20 h, par ses soins et/ou ceux d’autres artistes invités. Pour les amateurs qui n’auront pas la chance de faire le voyage, les sessions sont retransmises via la page Facebook du YBCA.

 

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