SylC et Gosti en tête-à-tête : la magie opère

Du fond de la toile se détache des personnages à la grâce étrange et paisible. Installé sur son socle de pierre, un drôle de bonhomme en granit esquisse un pas de danse. Ils ne sont pas là par hasard, mais par la volonté de Christian Guex. Le fondateur d’Au-delà des Apparences, à Annecy, est très heureux de présenter jusqu’au 5 novembre les peintures de SylC et les sculptures de Gosti. Deux univers singuliers et sensiblement compatibles. Les deux artistes n’en sont pas à leur premier duo. En 2012, ils avaient exposé tous les deux à Sèvres, ce qui fut l’occasion d’une première interview croisée. Voici la deuxième.

ArtsHebdoMédias. – Parlez nous de cette nouvelle exposition en commun ?

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De gauche à droite, La Plume, Gosti, Vénus Eternelle (II), SylC.

SylC. – Nous nous sommes rencontrés il y a une petite dizaine d’années avec Jean-Yves sur une exposition à Paris. Nous avons échangé sur nos travaux et avons partagé quelques repas d’atelier depuis. Bien que nous œuvrons sur des médiums très différents, je pense que nous cherchons chacun à exprimer une certaine fragilité de l’humain, qui lie naturellement nos travaux. Nous avons travaillé chacun de notre côté, sans ressentir le besoin d’échanger, l’alchimie opérant ensuite comme par magie au moment de l’installation. Depuis notre rencontre, nous avons eu à plusieurs reprises l’occasion de retrouver nos travaux côte à côte dans le cadre d’expositions de groupe, mais cette « confrontation » est seulement notre deuxième face-à-face si j’ose dire, où plutôt « tête-à-tête » comme s’intitulait notre première expérience en duo en 2012. L’initiateur de ce nouveau chapitre est Christian Guex, directeur de la galerie Au-delà des Apparences, à Annecy. Il souhaitait réunir depuis longtemps nos travaux pour, comme il aime à le dire, les faire dialoguer.
Gosti. – Autre exposition, autre contexte. C’est toujours une grande joie quand on m’annonce que je vais exposer avec une amie. Le côté galerie change tout à mon sens. La première exposition en duo avec SylC faisait suite à une invitation que je lui avais faite. Pour l’exposition d’Annecy, ce sont les petits bonheurs de la vie d’artiste, quand on se trouve réuni sans l’avoir demandé ! Si l’artiste reste souvent seul dans son atelier à travailler, exposer à deux, c’est mieux que seul, voire génial ! La distance qui nous empêche de nous voir régulièrement s’efface, avec souvent des moments privilégiés puisque nous nous retrouvons dans un contexte hors cadre (sans jeu de mots). Merci à Christian.

Quels sont les changements intervenus ces quatre dernières années dans vos œuvres ?

sylc gosti
De gauche à droite, Le Grand Portrait, Gosti,
Mother (X), SylC.

SylC. – En ce qui me concerne, je n’ai pas immédiatement conscience de ruptures ou de périodes distinctes dans mes recherches et mes travaux. C’est en se retournant longtemps a posteriori que je constate parfois une évolution. Sur le moment, au quotidien, j’ai l’impression que tout est lié. Il me semble suivre un cheminement linéaire, comme si je déroulais un fil. Depuis notre première exposition, j’ai beaucoup travaillé sur des séries (La ronde des chiens fous, Le parfum des Saisons, Human Birds, etc.). C’était une nouvelle expérience pour moi. Chaque série me fait travailler des problématiques nouvelles, me contraint d’aborder de manière très différente le support, ce qui inconsciemment me fait évoluer, densifie ma peinture et enrichit en quelque sorte mon langage pictural. La peinture est comme une écriture pour laquelle il faut en permanence inventer son vocabulaire. Ma dernière série Human Birds, dont certaines pièces sont présentées à Annecy, m’a amené à travailler sur le mouvement, ce qui m’était relativement étranger jusqu’alors. Cela m’a donné l’envie de développer davantage la notion de mobilité, de fluidité. C’est une nouvelle piste. J’aime me laisser cette possibilité d’ouverture. Rien n’est figé, tout est en suspens. Parallèlement à la peinture, j’ai également entamé un travail sur papier en 2013. Ce travail de la trace et du trait m’a apporté beaucoup de fraîcheur et une grande spontanéité. Le repentir est quasi impossible, tout est plus direct. Cela a forcément modifié mon approche de la peinture et ma manière d’aborder la toile. C’est très enrichissant, très nourrissant. Cela vous met quelque part en danger, mais c’est cette part d’inconnu qui pousse l’artiste dans ses retranchements, le fait avancer et par conséquent évoluer.
Gosti. – La sculpture est devenue au fil des années une chimère, quelque chose à atteindre, un absolu impossible ! Vivre avec elle, c’est accepter une plaie qui ne se cicatriserait jamais. Mais elle est aussi une sorte de médicament contre la maladie, contre le mal-être, ai-je envie de dire… Une fois à l’intérieur de vous, impossible d’en réchapper. Alors mon travail est fait avec les aléas du bonheur et des malheurs que la vie m’apporte. Avec le temps, je me suis habitué à vivre avec elle, quelques automatismes à perdre, ou à recréer. Trouver le dépouillement que m’impose la pierre ou le côté ludique que peut m’apporter le métal. Quel que soit le matériau utilisé, la sculpture reste pour moi une quête. Le travail là-dedans évolue au gré(s) de l’épaisseur que la vie me donne.

Comment décririez-vous le monde dans lequel s’inscrivent et évoluent vos personnages ?

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De gauche à droite, La Pierre des Durengue, Gosti, Human Birds (XXIV), SylC, Vieilles Pierres, Gosti.

SylC. – Mes personnages évoluent dans un univers où très peu de choses interfèrent. Absence de paysage, de repères spatio-temporels. Tout se concentre autour de ce(s) personnage(s) dans un instant suspendu. Je cherche à questionner les regardeurs ; qui sont ces êtres ? Que font-ils ? Quelles sont leurs préoccupations ? Leurs postures et leurs attitudes imposent des ressentis multiples. Fascination ou répulsion. Les émotions face à une même toile sont vastes et parfois opposées. A ce moment-là, le tableau m’échappe, il ne m’appartient plus. Il instaure un dialogue inaudible et unique avec le regardeur, dialogue inconsciemment créé de manière unilatérale par ce dernier qui l’exhorte et le ramène à sa propre histoire, son vécu, sa culture, son éducation, sa personnalité, sa sensibilité, ses démons… C’est passionnant ! On pourrait écrire des livres entiers traitant de ce sujet. On crée des œuvres qui nous échappent, qui ne nous appartiennent plus dès lors qu’elles sont exposées, qu’elles entrent intimement dans le subconscient des autres et éveillent chez chacun d’eux des souvenirs, des espoirs ou des angoisses qui leur sont propres. On qualifie souvent mon travail de sensible et d’onirique. J’aime laisser les portes de l’imaginaire et de l’interprétation grandes ouvertes. La perception de chacun doit être libre et possible. J’attache une grande importance à ce point. Une œuvre doit permettre la rencontre avec l’histoire personnelle et intime de chacun. En cas contraire, le dialogue ne peut exister, l’œuvre et le spectateur restent étrangers l’un à l’autre. Une œuvre où tout est dit m’ennuie.
Gosti. – Si j’avais été un génie, je l’aurais su rapidement ! Mon œuvre reste un grand mystère pour moi, ce sillon creusé depuis près de trente années une énigme. Mon seul objectif : tenir le coup ! Quand je dis cela, je parle de ne vivre que de son art. Faire avec tous les creux de vagues, les années noires et les contrariétés de tous les jours. Comme les expos thématiques dont on est écarté pour X raisons. Va savoir ? S’inscrire dans la durée est bien plus difficile que je ne me l’imaginais à mes débuts. Se renouveler… la belle histoire, souvent malgré soi. Ne pas s’inscrire dans une répétition, mais aller de l’avant. C’est chose facile à dire mais pas à faire ! J’ai toujours privilégié mon univers à ce que la mode peut créer en art, aux étiquettes qu’elle vous impose. Bref ce qui m’importe, c’est de rester humain devant tout ça.

Comment définiriez-vous la notion de liberté en art ?

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De gauche à droite, Sans titre, SylC, Youpi, Gosti.

SylC. – C’est un sujet vaste et complexe qui recouvre tant de domaines… Si l’on s’en tient uniquement à l’aspect de la création, je dirais qu’elle implique un travail introspectif en premier lieu. Qui est-on vraiment ? Que ressentons-nous sincèrement au plus profond de nous ? Certaines choses sont si enfouies… Saurons-nous l’exprimer avec précision, force et certitude ? Pour être libre, il faut être honnête et intègre avec soi-même, ne pas se mentir, poursuivre un chemin qui nous est propre, même lors de périodes difficiles, en restant sourd aux appels des tendances du moment. J’ai la chance d’être accompagnée par des interlocuteurs respectueux de mon travail, qu’ils soient galeristes, directeurs des Affaires Culturelles ou commissaires d’exposition. Ils m’accordent leur confiance et une totale liberté dans mes orientations et mes choix artistiques. En ce sens, je me sens privilégiée (et libre) de pouvoir continuer de créer sans interférence.
Gosti. – La vie est ainsi faite, qu’à un moment donné, un je ne sais quoi me motive à balancer tout par-dessus bord !

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