Suites en 0 et 1 majeurs à la Fondation EDF

« Numérique », l’adjectif s’applique aujourd’hui à la quasi-totalité des domaines, de l’éducation, à la citoyenneté (rappelons que le 25 octobre dernier, l’humanoïde Sophia est devenu le premier robot à obtenir la citoyenneté d’un pays, l’Arabie Saoudite en l’occurrence), mais aussi à nombre de loisirs nouvelle génération. Un phénomène qui attire l’attention des artistes dès son origine. Ceux réunis à la Fondation EDF pour l’exposition La Belle Vie Numérique interrogent le rapport complexe entre les nouvelles technologies et notre mode de vie, ainsi que leur impact toujours plus important sur le monde. L’exposition est à découvrir gratuitement jusqu’au 18 mars.

Matières sensibles, Scénocosme, 2013.

« La Belle Vie Numérique n’est pas une exposition d’art numérique, explique son commissaire Fabrice Bousteau. Elle a pour objectif de s’intéresser à la transformation, aux bouleversements profonds de la société qu’entraîne l’apparition de l’ordinateur dans nos vies. Une de ses hypothèses est que nous ne sommes plus aujourd’hui dans un temps numérique, mais dans un temps quantique ». Ce temps quantique sert d’explication aux conséquences liées à l’utilisation des technologies, qui rendent possible une forme d’ubiquité : « Quand vous êtes à une réunion dans un bureau et en même temps sur Facebook, vous êtes dans deux temps simultanément ». Qualité essentielle du numérique, son système de codage binaire, composé exclusivement de 0 et de 1, est un langage parlé par tous nos appareils technologiques. C’est donc très logiquement que cette dualité revient comme un leitmotiv tout au long de l’exposition, et ce dès l’entrée dans l’espace de la Fondation EDF, où le visiteur doit choisir entre deux parcours : le 0 et le 1, abordant alternativement le caractère utopique et dystopique de cette belle vie numérique. Le premier plonge au cœur du programme pour observer les progrès permis par ces technologies et terminer sur les aspects négatifs engendrés ; quant au second, il le parcourt à rebours.
Les 28 artistes invités ont donc tous eu recours aux nouvelles technologies pour réaliser leurs œuvres. Parmi eux, certains ont utilisé directement Internet, que ce soit comme support ou comme fournisseur de contenu, matière première des œuvres. Ainsi, au rez-de-chaussée de la Fondation, impossible de manquer l’installation de Marie Julie Bourgeois (notre photo d’ouverture). Projetés sur un véritable mur d’écrans, des ciels du monde entier, filmés en direct, et synchronisés en fonction de l’avancement de la journée : soleil au zénith au centre, aurores sur la gauche et crépuscules à droite. Pour observer TEMPO II, nous sommes conviés à nous asseoir dans une autre installation en écho, réalisée par Udo Noll et mettant à disposition des tablettes sur lesquelles est installé un programme permettant d’entendre des enregistrements audio en temps réels à différents endroits du monde (radio aporee). Le contenu provenant d’Internet est également au centre du travail de Julien Levesque, qui collecte des prises de vue de paysages extraites de Google Street Views et les assemble sans cohérence autre qu’esthétique ; un ciel d’Asie peut ainsi se retrouver au-dessus de montagnes sud-américaines, qui surplombent elles-mêmes la savane subsaharienne. Un studio de création de ces paysages irréels est mis à disposition des visiteurs pour imprimer leurs propres Street Views Patchwork. Avec sa série Select All Squares, Aaram Bartholl, dénonce, quant à lui, la pratique des captcha, ces sortes de petites épreuves auxquelles nous sommes soumis lorsque nous surfons pour prouver que nous sommes bien humains, et qui se servent subrepticement de nos réponses pour classer certaines images par mots clés que nous leur fournissons en coopérant, faisant de celui qui se promène sur Internet un « esclave » des temps modernes sans même qu’il en soit informé, travaillant dans l’ombre pour les géants du GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon). Du Zhenjun utilise également à sa manière du contenu provenant du Net dans ses peintures. Formé aux Beaux-Arts de Shanghai à la peinture traditionnelle chinoise, il termine son cursus aux Beaux-Arts de Rennes avec une formation d’art numérique. L’artiste chinois récupère sur le Web beaucoup de portraits, qui deviennent les nombreux protagonistes de ces travaux. Pour La Belle Vie Numérique, il présente des images de la série Babel World, matérialisation dystopique du mythe appliqué à notre époque. Dans une atmosphère apocalyptique, le plasticien met en scène l’humanité à l’ère du chaos, où l’homme et son environnement n’engendrent que désolation.

As We Are Blind, Véronique Beland.

A l’étage de la Fondation, les artistes ont travaillé à exploiter les technologies numériques qui pénètrent nos vies quotidiennes pour en extraire ce qu’elles ont de plus fascinant, et nous faire rêver d’un monde aux allures magiques. Parmi eux, Scénocosme, duo formé par Anaïs met de Ancxt et Grégory Lasserre, travaille sur des hybridations pour lesquelles « la technologie disparaît dans l’élément naturel au profit d’une relation très sensible, très sensorielle avec le vivant », selon les mots d’Anaïs met de Ancxt. Matières Sensibles est une fine feuille de bois de plaquage, qui réagit de façon sonore à un simple toucher du bout des doigts, variant selon l’intensité du toucher, sa vitesse, son mouvement, autant de critères qui modifient le résultat sonore. Akousmaflore est une série de pots de fleurs suspendus au plafond, qui investissent un passage de l’espace d’exposition. Réagissant à la présence humaine et au contact, ils produisent des sonorités générées aléatoirement pour plonger celui qui s’avance entre les plantes dans une atmosphère irréelle et idyllique.
Idyllique, c’est justement le mot pour qualifier le travail de Matteo Nasini, relatif au sommeil et aux rêves pour en extraire des compositions musicales via un programme. Des casques sont à disposition pour écouter cette « musique de chambre » et ainsi observer les différentes phases du sommeil des cobayes. L’artiste ne s’arrête pas là puisque, grâce à un autre algorithme relié à une imprimante 3D, il crée des vases façonnés selon le sommeil et ses cycles.
Au même étage, Véronique Béland fait une proposition étonnante et singulière. As We Are Blind « est une installation interactive pour aura et piano mécanique. C’est vous l’interprète et le compositeur », explique l’artiste. A l’aide d’un capteur palmaire, qui analyse différents éléments tels que le rythme cardiaque, la température de la peau, ou encore la conductance, un morceau inédit et propre à chaque visiteur-expérimentateur sera joué sur le piano mécanique présent. Lors de la captation des données, une photographie du participant est prise par l’appareil photo placé en face de lui et imprimée ; les teintes du cliché s’adaptant à son aura. Il est par la suite possible de retrouver son morceau de musique unique sur Internet grâce à un code imprimée sur la photographie.

I am scared of thunder and lightening, Jean-Baptiste Michel, 2017.

Au sous-sol de la Fondation, les artistes explorent le caractère plus algorithmique du numérique, dépassant parfois le rationalisme du cerveau humain… Inquiétant. Les deux artistes-chercheurs Stéphane Degoutin et Gwenola Wagon y présentent World Brain, une installation composée d’une vidéo d’une quarantaine de minutes projetée dans une salle au sol de terre, d’écorces, de souches d’arbres et de livres sur la survie en milieu sauvage. Elle invite à nous reconnecter à la nature, à refuser l’omniprésence des technologies, et montre le fonctionnement purement physique de l’Internet mondial, souvent inconnu du grand public, avec ces milliers de kilomètres de câblage sous-marin, clé de voûte et, par conséquent, talon d’Achille de tout le système mondial. La pièce voisine est investie par Mwood et Fifteen Seconds of Fame, qui fait plonger dans les méandres d’Internet, des nouveaux réseaux sociaux et de leurs dérives. Des étagères chargées de multiples composants électroniques, écrans, câbles, disques durs, dans une quantité impressionnante, donnent à l’installation vidéo une allure de cabinet de curiosité nouvelle génération, à l’ambiance sombre. On y retrouve notamment un poste de télévision cathodique qui montre des enregistrements du réseau social Periscope, hôte de nombreux scandales, depuis des dérapages de célébrités jusqu’aux suicides d’adolescents, le tout visionné par des internautes voyeurs.
D’autres artistes ont choisi d’axer leur travail sur la présence et la participation permise par le numérique au sein même de la production artistique. Ainsi Jean-Baptiste Michel expose deux œuvres de tweet-art. Connectées à Twitter, I am et I remember affichent en direct tous les tweets commençant par ces mots, laissant ainsi libre court à l’expression et l’imagination des internautes, au courant ou non du dispositif, ce qui renforce l’authenticité du propos autant que son appartenance à l’art sociologique. Pour terminer, quelques productions plastiques d’Encoreunestp, connu pour son travail sur Instagram, sont exposées. Le street artiste a entre autres habitudes d’accrocher des miroirs ici et là dans Paris. Décorés de bandeaux aux couleurs d’Instagram, ils produisent un effet trompe-l’œil, qui semble enfermer celui qui s’y regarde dans une publication du réseau social. Mais le numérique nous enferme-t-il ? C’est bien la question posée par cette exposition, qui invite à la réflexion tout en donnant à explorer de nombreux univers aux infinies possibilités.

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