Les subtiles réflexions plastiques de Prune Nourry

Jusqu’au 18 septembre, le Musée Guimet, dédiée aux arts asiatiques et situé à non loin du Trocadéro, dans le 16e arrondissement de Paris, invite à découvrir le fruit de la carte blanche proposée à la plasticienne française Prune Nourry. Celle-ci déploie une quinzaine de pièces, réalisées depuis 2010, nouant autant de singulières conversations avec les collections de l’institution. Il est question de spiritualité et de sacré, mais aussi d’anthropologie et de sociologie.

La destruction nest pas une fin en soi (pieds), Prune Nourry, 2017.

Un immense pied droit en plâtre blanc se dresse à l’entrée de la première salle d’exposition ; du membre gauche, il ne reste que les orteils. D’innombrables bâtons d’encens rouges, évoquant tant des offrandes qu’un (vain) traitement d’acupuncture, y sont plantés, comme dans plusieurs autres parties du corps d’un bouddha monumental disséminées sur les quatre étages du Musée Guimet. Intitulée La destruction n’est pas une fin en soi, l’installation vient faire écho aux ruines des Bouddhas de Bamiyan, détruits par les talibans en 2001 en Afghanistan, et rendre hommage à notre patrimoine culturel. Elle rappelle aussi la fragilité, comme la potentielle résistance, de la trace, double notion liée chez l’artiste à la matière, la mémoire et l’empreinte, qu’elle explore ici à travers plusieurs pièces témoignant de son intérêt pour le processus.
Diplômée de l’Ecole Boulle à 21 ans, en 2006, Prune Nourry vit aujourd’hui à New York. Sa pratique, qui allie sculpture, vidéo et performance, se nourrit d’échanges abondants avec des scientifiques – notamment dans les domaines de la démographie, de la sociologie, de l’archéologie et, surtout, de la bioéthique – et de voyages, propices à la mise en œuvre de ses idées. Hormis le bouddha, conçu spécifiquement pour son exposition au Musée Guimet, les pièces sélectionnées proviennent essentiellement de trois projets conduits en Inde, Holy Daughters (Filles sacrées, 2010) et Holy River (Rivière sacrée, 2012), et en Chine, Terracotta Daughters (Les filles en terre cuite, 2012-2015). Tous trois ont en commun de soulever des questions liées à la sélection prénatale du sexe de l’enfant et à ses conséquences – entre autres, le déséquilibre des sexes et le détournement de nouvelles technologies scientifiques à des fins de sélection –, particulièrement sensibles dans ces deux grands pays d’Asie. Holy Daughters a ainsi, par exemple, été l’occasion pour la jeune femme de partir à la rencontre des habitants de Delhi, dont elle a documenté les réactions face à ses sculptures, hybridations entre l’animal sacré et le symbole de fertilité qu’est la vache et la fille, vouée à donner la vie, mais non désirée. Pour ses Terracotta Daughters, l’artiste s’est inspirée de la célèbre armée de terre cuite de Xi’an, datant du IIIe siècle avant J.-C. et retrouvée dans les années 1970, enterrée dans la région du Shaanxi. Elle a réalisée huit sculptures, reprenant les caractéristiques des figures des soldats en leur octroyant les visages de huit petites filles chinoises, avant de collaborer par la suite avec des artisans locaux pour élaborer une centaine d’autres personnages. Après avoir été montrée dans le monde entier, la « troupe » a été ensevelie en 2015 en Chine, dans un lieu tenu secret ; son excavation est programmée pour 2030, date qui, selon les démographes chinois, devrait correspondre au point culminant de la disparité hommes-femmes dans le pays le plus peuplé du monde.
En disposant ses œuvres en regard de pièces choisies au fil des différents espaces historiques et thématiques du Musée Guimet, Prune Nourry dessine un ensemble de correspondances visuelles et sémantiques. A chaque « duo » est associé un thème – « Présence », « Sérendipité », « Empreinte », « Paysages corporels », etc. – et un court texte détaillés dans un livret remis aux visiteurs en début de parcours. « Qu’en aurait-il été du sourire du Bouddha s’il avait été celui d’une femme ? » s’interroge par exemple l’artiste après avoir réuni une tête issue de la série Terracotta Daughters Haoping (Head) et celle d’un bouddha afghan, du IIIe ou IVe siècle, sous le mot-clé « Bienveillance ». Une main se prolongeant par des ramifications rouges (Transfusion) fait face à une représentation vietnamienne du Bodhisattva Avalokitesvara, datant du XVIIIe siècle : « Abondance » est la thématique invoquée ; « Un grand compatissant à mille bras pour exercer sa générosité. Une main nourricière qui transmet les fluides de la vie, eau, sang, sève », sont les quelques mots joints à l’installation. Entremêlant avec subtilité questionnements existentiels et débats scientifiques, force du sacré et enjeux de société contemporains, Prune Nourry invite, par sa démarche ancrée dans l’humanisme, à réfléchir tout simplement à notre devenir commun.

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