Les souvenirs au présent de Klaus Rinke

Dessin, sculpture, performance, photographie, installation sont autant de modes d’expression adoptés par Klaus Rinke au fil des 60 dernières années pour développer une démarche ancrée dans l’expérience et nourrie de réflexions sur le temps, l’espace et la place de l’homme dans l’univers. Né en 1939 dans la Ruhr, vivant et travaillant aujourd’hui entre Neuhaus An der Donau, en Autriche, et Los Angeles, l’artiste allemand est actuellement l’invité du Centre de création contemporaine Olivier Debré (CCC OD) de Tours. Il réactive pour l’occasion L’Instrumentarium, installation monumentale initialement déployée en 1985 au Centre Pompidou, et joue le chef d’orchestre de Düsseldorf mon amour, une exposition collective rendant hommage à l’Académie des beaux-arts de la ville rhénane, qui joua un rôle clé sur la scène artistique allemande et internationale de l’après-guerre et où Klaus Rinke enseigna pendant 30 ans. Une double proposition qui s’inscrit dans le programme conçu pour célébrer les 40 ans du Centre Pompidou.

Klaus Rinke.

La tête coiffée d’un petit bonnet en cuir foncé, le buste paré d’une montre à gousset portée en pendentif, l’homme en impose par sa stature ; voire intimide lorsque, silencieux, il affiche une mine que l’on pourrait croire sévère. Mais à peine Klaus Rinke commence-t-il à parler, que le visage s’éclaire, le regard pétille et les mains s’animent pour accompagner une voix enjouée déroulant un récit où s’entremêlent clés de lecture de son travail, souvenirs personnels, rappels historiques, opinions quant à la marche du monde et innombrables anecdotes. Dans la nef du CCC OD, qu’occupe son Instrumentarium – vaste installation composée notamment de quatre hautes cuves communiquant entre elles par un jeu de tuyaux, d’une ancienne horloge de gare et de dizaines de tonneaux remplis d’échantillons d’eau prélevés dans une douzaine de fleuves et rivières d’Europe –, il revient ainsi sur la première fois où l’œuvre (alors composée de 34 « instruments » de récupération, de mesure et de circulation de l’eau) fut présentée au Centre Pompidou en 1985. « J’étais venu avec trois camions et une multitude de matériaux. A l’époque, ce type d’installation se préparait en public. Cela avait duré trois semaines, pendant lesquelles les gens posaient des questions*. C’est aussi comme ça que j’ai appris à parler. » Avant de digresser. « Quand j’étais gosse, je n’ouvrais pas la bouche, poursuit-il sans pour autant se départir de son sourire. Je suis né en avril 1939 et en septembre, notre dictateur déclarait la guerre à tout le monde… J’ai passé mes premières années dans un bunker, à Essen, où l’on subissait chaque jour des bombardements. Après le IIIe Reich, on ne parlait plus ! » Puis de repasser au temps présent, racontant ses pérégrinations estivales au cours desquelles il est allé prélever de l’eau sur les bords de la Seine et du Rhin, mais aussi du Tage, du Danube, de l’Elbe, de l’Arno, du Pô, de la Moldau ou encore de la Loire, en vue de son exposition à Tours. « Le Danube traverse ou longe dix pays, rappelle-t-il, le Rhin six ; l’Arno a été touché par Michel Ange, la Moldau par Bach… Ils sont tous réunis là, dans les quatre jarres représentant chacune une grande direction : le Nord, l’Est, l’Ouest et le Sud. Ils s’y mélangent, à l’image de la culture européenne. »

Vue de « l’atelier de l’artiste », espace documentaire dédié à Klaus Rinke et à découvrir au CCC OD le temps de l’exposition.

Tout comme les notions de temps et d’espace, l’eau revient de manière récurrente dans l’œuvre de Klaus Rinke, à la fois en tant que thème et matériau. Interrogé sur le rapport si singulier qu’il entretient avec cet « élément sculptural », l’artiste convoque à nouveau ses souvenirs d’enfance, indissociables du passé sombre de l’Allemagne nazie et de ses conséquences. « Depuis ma jeunesse jusqu’à aujourd’hui, il y a toujours eu beaucoup d’eau autour de moi. Au lendemain de la guerre, je jouais dans les trous laissés par les bombes qui en étaient remplis. La nature s’y développait très rapidement, sous forme de libellules, de grenouilles, de poissons, de plantes, etc. Tout gamin, j’avais au moins vingt aquariums plein de poissons ! L’eau qui s’écoule est pour moi la manifestation du passage du temps, autre élément important de mon travail. » L’eau de ses installations, le fusain de ses dessins, le fer et l’acier constitutifs des divers objets réunis dans ses sculptures ont tous en commun un lien intrinsèque avec l’environnement minier et industriel de sa ville natale, Wattenscheid. « Je suis arrière-petit-fils, petit-fils et fils de cheminot, rappelle-t-il. Après 1945, la Ruhr était occupée par les Anglais ; ils étaient très durs avec les adultes, mais très gentils avec les enfants. On nous laissait jouer dans les friches industrielles, c’était notre territoire. » Klaus Rinke grandit dans un milieu prolétarien, auprès d’une mère « formidable » – « Mon premier atelier, c’était sous la table, avec du papier et des crayons de couleurs, pendant qu’elle repassait. Elle m’a toujours laissé faire ce que je voulais. » – et à l’ombre d’un père qui « n’était pas un type bien », précise-t-il sobrement pour qualifier l’engagement de ce dernier au sein du parti d’Hitler.

L’Instrumentarium (détail), Klaus Rinke, 1985-2017.

Dès l’école primaire, son instituteur repère en lui l’artiste en herbe. « Il était professeur d’histoire et de dessin et nous demandait régulièrement de représenter les batailles et faits historiques évoqués pour le cours suivant. Souvent, mes camarades râlaient, alors il m’envoyait au tableau pour leur montrer avec la craie ce qu’était un chevalier, un château, etc. C’était facile pour moi. J’étais sportif, très doué pour le dessin mais, pour le reste, je ne voulais pas étudier, je détestais l’école. » Dès 15 ans, il choisit d’« aller dans la vie » et se fait embaucher par un grand magasin pour y réaliser des affiches et des publicités. Le soir, il suit des cours d’art, se sentant plus particulièrement attiré par l’abstraction. « Représenter la nature, ça ne m’intéressait pas. Je ne voulais pas dessiner un arbre, mais l’âme de l’arbre. C’est encore profondément ancré en moi. Je peux faire des portraits sans illustrer. C’est quelque chose que j’ai appris en Australie, auprès des aborigènes. » Car l’Allemand est un globe-trotter. « Je ne suis pas fait pour rester confiné dans un atelier. Ma vie, c’est dans le monde entier », revendique-t-il. Après avoir finalement repris le chemin de l’école à 18 ans pour suivre les cours artistiques de la Folkwang Schule de Essen, entre 1957 et 1960, il vient s’installer en France, à Paris puis à Reims. C’est d’ailleurs sous les couleurs de l’Hexagone qu’il participera à sa première exposition, Choix et Découvertes – Quelques artistes français, présentée en 1961 à la galerie luxembourgeoise Marie-Thérèse. En 1964, attiré par les échos provenant de la scène d’art contemporain rhénane, et alors que l’atmosphère française se fait morne au lendemain de la guerre d’Algérie – « L’école de Paris était morte… J’entendais parler de Beuys, des happenings, tout se passait là-bas. » –, il décide de repartir en Allemagne et s’installe à Düsseldorf, devenue incontournable dans le paysage de la création allemande de l’après-guerre. Klaus Rinke poursuit sa pratique du dessin, continue d’explorer la sculpture – « Mes dessins m’ont toujours permis de payer mes matériaux. » – en développant toute une philosophie des objets, et s’oriente peu à peu vers le langage des performances, qu’il aime à qualifier de « démonstrations », lors desquelles il joue de son corps et de quelques instruments, tels l’horloge, le fil à plomb ou l’élément eau, pour rendre perceptible des notions abstraites comme le temps, l’espace, la gravité. « C’était une forme d’action sculpturale. J’étais un être alpha, un humain prototype. Je le suis encore, même si mon corps devient vieux. Il dégringole, mais mon esprit reste aussi jeune que celui d’un adolescent pubertaire ! »

L’Instrumentarium (détail), Klaus Rinke, 1985-2017.

En 1974, Klaus Rinke est recruté comme professeur de sculpture par le directeur de la Kunstakademie de Düsseldorf, Norbert Kricke. Il y restera trente ans, mû par un goût, non pas tant pour la transmission mais pour le don : « Il faut être généreux. J’ai toujours dit que, dans le monde, si vous comprenez quelque chose, cela vous appartient d’office. Mais le monde, il faut savoir le donner. » C’est ainsi, par exemple, qu’il avait pris l’habitude d’emmener avec lui ses étudiants lors de ses expositions muséales ; au PS1 de New York, notamment, en 1978. « Certains professeurs étaient furieux, le musée étant pour eux une sorte de temple où entre un artiste à la fin de sa vie ! » Considérée comme un haut lieu de l’expérimentation Fluxus, l’école de Düsseldorf a la particularité d’avoir été la première à rouvrir ses portes – dès 1946 – dans l’Allemagne de l’après-guerre, ce malgré sa destruction par les bombardements : « Les premiers étudiants, dont faisait partie Joseph Beuys, étudiaient le matin et participaient aux travaux de reconstruction de l’Académie l’après-midi. C’était leur maison. »

Vue de l’exposition Düsseldorf mon amour. Au premier plan, une pièce signée Tony Cragg.

Le lien singulier noué durant cette période entre les artistes et le lieu, la multiplicité des pratiques et médiums qui y ont cours et la liberté revendiquée – et obtenue – par les étudiants comme par l’institution et son équipe ont participé sans aucun doute au bouillonnement culturel et politique qui n’a jamais cessé d’animer l’école depuis 70 ans. C’est cette singularité qu’entend mettre en lumière l’exposition Düsseldorf mon amour. Conçue volontairement sans préoccupation d’ordre chronologique, elle propose un parcours subjectif s’appuyant sur le vécu et les souvenirs de Klaus Rinke. « L’idée, c’est que ça soit lui qui vous guide, explique Elodie Stroecken, la commissaire de l’exposition. Nous avons pris le parti, dans les galeries circulaires, de privilégier les archives, documents et photographies, avec des anecdotes, des petites et des grandes histoires qui viennent construire ce fil de la vie de l’artiste à Düsseldorf. Dans l’espace central, les chefs-d’œuvre qui nous ont été prêtés – par le Centre Pompidou, la Kunstakademie et Klaus Rinke – sont disposés selon des rapports formels. »

Vue de l’exposition Düsseldorf mon amour.

De Joseph Beuys (1921-1986) à Kraftwerk – les membres du groupe firent partie des étudiants de Klaus Rinke –, en passant par Sigmar Polke (1941-2010), Gerry Schum (1938-1973), Nam June Paik (1932-2006), Daniel Buren, Gerhard Richter, Günther Uecker, Katharina Sieverding, Andreas Gursky ou encore Tony Cragg, pour ne citer qu’eux, plusieurs générations d’artistes s’entrecroisent au fil d’une riche conversation nourrie d’influences réciproques. « Düsseldorf a toujours réuni des artistes très divers, avec des points de vue parfois tout à fait contraires, mais c’est le respect mutuel qui prédominait », reprend Elodie Stroecken. « C’est vrai et très important, renchérit Klaus Rinke. Nous étions tous très différents, mais professionnels : on ne râlait pas, on fonctionnait, tout simplement. C’est ce qui a fait la scène de Düsseldorf. » Et l’artiste d’enchaîner sur le récit d’une nouvelle anecdote, de celles qui font naître le sourire, suscitent l’étonnement ou satisfont la curiosité, ouvrant des portes dérobées sur l’histoire de l’art. « Je suis devant vous avec ma créativité, déclarait-il un peu plus tôt devant son Instrumentarium. Je n’ai pas peur. On m’a fait, je suis là, je ne m’excuse pas. » Et c’est heureux.

* Au CCC OD, plusieurs enregistrements des échanges entre Klaus Rinke et le public du Centre Pompidou, datant 1985, sont proposés à l’écoute dans l’espace du service des publics, transformé en « atelier de l’artiste » le temps de l’exposition.

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