Solomon Rossine ou la mémoire au cœur

Pour la 48e édition d’Art[Ifs]Acts, les étudiants du département Info-com de l’IUT de Caen s’intéressent à l’histoire et à la mémoire dans ce qu’elles ont de plus tragique et traumatisant. Plongé dans les souvenirs de famille et dans une longue recherche documentaire, le pinceau de Solomon Rossine s’est appliqué durant plusieurs années à rendre visible l’indicible et à offrir au regard une vision à la fois réaliste et fictionnelle de la Shoah par balles. Deux expositions consacrées au peintre russe et à ce sujet sont actuellement à découvrir : au campus III de l’Université (à Ifs) et à l’Aula Magna du campus I. Au-delà du 17 février, dessins aquarellés et peintures seront réunis à Ifs.

Одна – Seule au monde, Solomon Rossine.

La SNCF a ses raisons que la raison ignore. Parfois. C’est lundi et nous sommes nombreux sur le quai à découvrir que le train censé nous emporter vers un autre horizon ne viendra pas. Un écran installé au-dessus des guichets diffuse une petite vidéo en boucle où nous découvrons un train enserré de glace par endroit. Il glisse. Et toc, un morceau se décroche et explose sous l’impact au sol. Et toc, un autre. Le commentaire explique que les intempéries peuvent endommager le matériel et que même la neige disparue, le trafic ne se rétablit pas aussi facilement. CQFD. Dans le serpent d’attente – à qui souhaite être remboursé, à qui veut échanger ses billets –, le silence règne. Pas d’autre solution que d’annuler le déplacement. Les œuvres de Solomon Rossine resteront pour le moment des images. Fortes, mais à la sensibilité et à l’intensité amoindries par la mise à plat photographique. Le seul vrai rapport possible à la peinture est physique. Le reste n’est que conjecture. Il faut donc se résigner sans pour autant abandonner l’idée d’écrire. Ce serait vraiment dommage de ne pas informer sur les deux expositions organisées par les étudiants du département info-com de l’IUT de Caen.
Art[Ifs]Acts a 16 ans. Ce projet culturel est né à l’initiative de deux professeurs du campus III, Serge Mauger (linguistique, anthropologie) et Antoine Pérus (infographie). Son objectif est de permettre le développement de compétences en organisation d’événements. Pour chaque exposition, les étudiants travaillent par groupe. Ils réalisent un reportage, rédigent et éditent un catalogue, construisent un site Web, préparent et animent une conférence-débat et médiatisent le projet. Depuis 2002, 48 expositions d’une durée moyenne d’un mois ont été mises en place, permettant à quelque six mille étudiants et au grand public de découvrir diverses facettes de l’art contemporain. Solomon Rossine est l’invité de cette 48e édition qui se déploie dans deux lieux : à l’IUT et dans le bel espace de l’Aula Magna, au cœur de l’Université et de la ville. OstHolocauste rassemble des peintures et des dessins récents du peintre russe Solomon Rossine.

Dessin préparatoire sur papier, Solomon Rossine.

Né en 1937 à Gomel, en Biélorussie, Albert Solomonovich Rozine quitte sa famille à dix-sept ans pour suivre un cursus en arts plastiques à Leningrad. Formation qu’il poursuit ensuite à l’Institut Stroganov, à Moscou, où il deviendra Rossine. « Une fois que j’ai eu fini mes études et même pendant, j’ai acquis ma propre vision du monde, et selon cette vision j’avais déjà compris que pour être un peintre reconnu en Union Soviétique, il fallait être un peintre socialiste, c’est-à-dire : faire du réalisme socialiste. Or, je savais dès le départ que je ne ferais jamais ça* », explique l’artiste. C’est donc loin de la capitale, à Toïma, qu’il s’installe et devient professeur de dessin. Une vie conforme aux attentes du pouvoir qui lui permet de développer son œuvre en toute discrétion. Il explore les thèmes qui lui tiennent à cœur, s’interroge sur ce qu’est la vie d’un peintre. Souvent à l’époque, son esprit vagabonde. Il se dit : « Je vais explorer tous les thèmes qui me tiennent à cœur et une fois mon travail terminé, je mettrai les tableaux dans un conteneur que j’enterrerai et cent ans plus tard, quand on construira des immeubles dans ce village, on trouvera ce conteneur et les thèmes que j’ai explorés. » Dans la région du lac Baïkal, où il débarque en 1970, il dessine la vie au quotidien avant de revenir à Leningrad et de travailler comme peintre décorateur. Son œuvre se déploie alors dans une semi-clandestinité et doit à la Perestroïka de sortir pour la première fois des frontières de l’URSS. Il est exposé à Genève en 1988 et s’installe deux ans plus tard en France, à Lannion.

Dessin préparatoire sur papier, Solomon Rossine.

A Caen, c’est une infime parcelle de sa vie et une immense part de sa mémoire qu’il nous donne à voir. Il n’a que quatre ans quand l’arrivée des nazis à Gomel le force à fuir avec ses parents, laissant derrière lui tant d’êtres connus et aimés, dont ses grands-parents, qui sont exécutés. Nous sommes en août 1941, c’est le commencement de ce qui plus tard sera qualifié de Shoah par balles. Sous l’impulsion d’Heinrich Himmler et de Reinhard Heydrich, près d’un million et demi de juifs d’Ukraine sont assassinés lors de l’invasion de l’Union soviétique par l’Allemagne nazie. La grande majorité meurt sous les balles des Einsatzgruppen (unités de tueries mobiles à l’Est), d’unités de la Waffen SS, de la police allemande et de collaborateurs locaux. Au départ, les futures victimes sont entraînées dans les bois pour creuser leur tombe avant d’être tirées à vue. Puis, des excavations naturelles sont utilisées, comme à Babi Yar, où 33 771 juifs périssent en moins de deux jours Sans distinction de sexe ou d’âge. Leurs corps finissant au fond d’un ravin. Des événements inqualifiables qui marquent à jamais Rossine. « Je souffre, je souffre, je souffre, je souffre. Je souffre au quotidien comme si ça se passait avec moi et comme si ça s’était passé hier », explique-t-il lors de l’interview filmée accordée aux étudiants.
Dans les espaces d’exposition, dessins préparatoires et peintures attestent des recherches que l’enfant devenu adulte a fait pour tenter de comprendre l’inhumanité de ce qui a été vécu. Des paroles à jamais entendues, des documents longuement scrutés, des nombreux livres explorés, il livre une expression personnelle de la tragédie. « La moitié de ma toile appartient à l’imagination, et l’autre moitié à la réalité, affirme l’artiste. Le secret réside en ce que je sais mesurer ces deux moitiés au micron près. » La peinture de Rossine témoigne à n’en pas douter. Mais pas seulement. Elle est de celles qui étreignent, émeuvent, éclairent. Il ne suffit pas de la voir sur papier glacé ou s’afficher ainsi sur l’écran. Il faut laisser le regard plonger dans la matière, la pensée surfer les couleurs, le cœur réagir à la mémoire.

* Les citations de cet article sont extraites du catalogue réalisé par les étudiants du département Info-com de l’IUT de Caen à l’occasion de l’exposition OstHolocauste.

Le fossé, Solomon Rossine.
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