Soleil Blanc pour éclipse totale

Alors que le 11 novembre dernier était célébré le 99e anniversaire de l’armistice de 1918, le Musée de la Grande Guerre de Meaux accueille Soleil Blanc, une installation inspirée par le terrible conflit. Réalisée par Pierre Jodlowski et David Coste, l’œuvre est inscrite au programme de la Biennale internationale des arts numériques Némo et visible librement jusqu’au 31 décembre.

Soleil Blanc (détail), Pierre Jodlowski et David Coste.

Installé à l’opposé de la porte d’entrée de la salle d’exposition temporaire, un cube de planches noires apparaît. Alors qu’au mur, un dessin stylisé figure une locomotive et ses remorques ferroviaires, au sol, des carrés de lumière entraînent le visiteur vers Soleil Blanc. « C’est la première fois que nous travaillons en partenariat avec des artistes, précise Aurélie Perreten, la directrice du lieu. Le Musée de la Grande Guerre a pour objectif de montrer combien la Première Guerre mondiale a fait basculer le monde et la société du XIXe au XXe siècle et à quel point l’héritage de ce conflit est encore vivant. Certaines conséquences subsistent jusqu’à aujourd’hui. Nous souhaitons montrer que cette guerre est contemporaine. » Présentée en marge de la proposition muséale, Soleil Blanc a pour but de venir sensibiliser les visiteurs d’une autre manière. L’art est ici au service de la mémoire et témoigne de façon singulière de la réalité d’une terre de combat. L’installation est signée Pierre Jodlowski et David Coste. Le premier est compositeur. Son travail se situe à la croisée de la musique acoustique et de la musique électronique, mais s’intéresse également à l’image, à la programmation informatique et à la mise en scène. Diplômé du conservatoire de Toulouse ainsi que de l’Université de Lyon, en musicologie, il s’implique régulièrement dans des projets mêlant musique, théâtre et installation. Le second est plasticien. Sa pratique interroge les images et leur circulation à travers des dispositifs vidéo et sonores, pour engendrer ce qu’il appelle une « taxidermie des paysages ».

Vue de l’installation Soleil Blanc, Pierre Jodlowski et David Coste.

Ce n’est pas la première fois que les deux créateurs sont réunis ; en effet, ils ont déjà collaboré à l’occasion de Royaume d’en bas, théâtre musical et vidéo, créé en 2010 au TNP Villeurbanne à l’occasion du Festival Musiques en scène, et de Respire, un ensemble de compositions audiovisuelles qui interrogent la place du corps dans notre monde, créé en 2008 dans le cadre du Festival Integra Live, à Birmingham, et primé au Festival Idiil à Bruxelles, en 2009. Soleil Blanc est, quant à elle, une installation imaginée en pendant de Soleil Noir, œuvre scénique et musicale qui fait écho à la Première Guerre mondiale et réalisée par Pierre Jodlowski dans le cadre d’une commande pour l’Orchestre de Pau Pays de Béarn. C’est à cette occasion, d’ailleurs, que l’artiste est pour la première fois entré en contact avec le musée de Meaux. « Accompagné dans mes recherches par l’équipe de documentation, j’ai pu me plonger dans cette période sombre de notre Histoire et voir finalement à quel point elle tissait des relations quant à notre présent, comme si l’oubli était un corollaire à toute notion de progrès. Je me souviens aussi m’être rendu dans les plaines et les forêts de Verdun ; zones depuis longtemps recouvertes par une nature luxuriante, mais où subsistent tant de cicatrices d’un passé qui semble crier encore la folie des hommes. La topographie y est toujours révélatrice des bombardements, des trous improbables dessinent un espace chaotique et, chaque jour, de nouveaux vestiges de métal continuent de sortir de terre 100 années après », raconte-t-il sur son site Internet.

Soleil Blanc (détail), Pierre Jodlowski et David Coste.

Rappelant l’esthétique de la baraque Adrian, le dispositif numérique prend la forme d’une cabane de commandement de la Première Guerre mondiale. Au centre, une table d’opérations militaires sur laquelle est projetée une carte d’Etat-Major de 1918 en zone « Champagne ». Sélectionnée par l’artiste au sein de la collection du musée, cette dernière arbore des tracés bleus et rouges représentant les tranchées de la Triple-Alliance et celles de la Triple-Entente. Sur la table sont disposées de lourdes pièces de métal, créés par Pierre Jodlowski, que le visiteur est invité à déplacer pour découvrir, d’une part, le restant de la carte (dont seulement un dixième n’est visible d’emblée), et d’autre part, du contenu créé par les deux artistes. La lourdeur des objets à déplacer symbolise à la fois la difficulté de progression des troupes au sol et le poids de chaque décision militaire. « C’est depuis ces zones quasi souterraines, boueuses et putrides, que les hommes-soldats, français, allemands et de bien d’autres origines, ont vu s’élever dans le ciel la fumée permanente des canons et le soleil, astre diaphane, devenu blanc comme expression ultime du vide », écrit dans son journal le soldat François Verrier, mort au combat en 1917.

Soleil Blanc (détail), Pierre Jodlowski et David Coste.

Au centre de l’image projetée, un cercle rouge, ainsi qu’un plus petit bleu, à côté, donnent l’impression d’une cible ou d’un viseur, comme si du bout des doigts, il était possible de larguer une bombe sur cette zone de combat. Une fois positionné sur l’une des douze communes, l’objet déclenche des animations tant visuelles que sonores. « La peur, le choc frontal permanent, l’obscurité percée par les éclairs constituent l’état premier émotionnel de cette zone. Et l’interaction permet ici un glissement, une transformation des matières sonores et visuelles qui rendent complexe et inquiétant le champ perceptif », explique Pierre Jodlowski. En fonction des noms de lieux-dits ou de communes, des ambiances différentes se révèlent. L’oreille enregistre les bruits de destruction comme le chant d’un coucou, l’œil cligne au rythme syncopé de la lumière. Tantôt le jour se lève, tantôt le ciel tonne. Toujours des villages disparaissent sous le poids des bombes et des hommes meurent.
A l’extérieur de la pièce, des portraits de soldats d’époque et de toutes nationalités, initialement destinés à la propagande, sont projetés à l’échelle 1 sur trois écrans disposés côte à côte. Ces images capturées avant l’enfer des tranchées montrent des combattants la mine fière et l’uniforme flambant neuf. En arrière-plan, David Coste évoque la désolation, la mort, qui suivent les bombardements, le passage de troupes et, plus largement, la destruction qu’impliquent toutes les guerres. Le contraste marque l’esprit. Reviennent alors en mémoire les chiffres – 9 millions de morts, plus de 6 millions de blessés à jamais marqués dans leur chair – et les images des « gueules cassées », de ces soldats qui étaient partis la fleur au fusil à l’été 1914 et se croyaient rentrés à Noël. Au lieu de cela, ce fut l’éclipse totale sur le monde.

L’histoire par l’objet

Le Musée de la Grande Guerre de Meaux.

Né d’une impressionnante collection de plus de 55 000 objets réunis par un seul et même passionné, Jean-Pierre Verney, le Musée de la Grande Guerre est la plus importante institution d’Europe consacrée à la Première Guerre mondiale. Inauguré en 2011, l’imposant bâtiment de 7 000 m² réalisé par l’architecte Christophe Lab a de quoi marquer les esprits, autant de l’extérieur, avec son architecture monumentale et son toit-terrasse qui surplombe Meaux, que de l’intérieur, puisque depuis sa création, le musée a fait l’acquisition de 10 000 pièces supplémentaires. Uniformes de soldats, armes de toutes les sortes, instruments de musique ou bijoux fabriqués dans les tranchées, prothèses pour soldats mutilés, lettres du front, équipement de cuisine, etc. : l’inimaginable collection fait entrer le visiteur dans la vie de tous les jours, tant des militaires que des civils. Tous les objets exposés sont vrais. Un jour, ils ont été tenus dans les mains d’un de ceux qui ont fait l’histoire. Une expérience bouleversante et nécessaire.

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