Sidération ou l’expérience du récit collectif

Organisé depuis 2011 par l’Observatoire de l’Espace, laboratoire culturel du Centre national d’études spatiales créé en 2000, le Festival Sidération propose chaque année à des artistes, auteurs et chercheurs d’explorer et partager avec tout un chacun la richesse et la diversité des imaginaires inspirés par l’aventure spatiale. Les réflexions et créations d’une quarantaine d’invités animent sa huitième édition, placée sous le thème « Anecdotes et faits divers », qui prend la forme d’une ville imaginaire s’élevant au cœur du Cnes, du 23 au 25 mars, à Paris. De la place publique au Cabaret et de la rue Jacques Paveur à la Salle des hublots, en passant par le Musée des anecdotes, la Salle de translation ou encore la Galerie d’ethnographie, le public est convié à une déambulation poétique et insolite, ponctuée de temps de rencontres avec les « habitants » qui peuplent la ville d’Anecdopolis, la cité des anecdotes sur l’Espace. Un rendez-vous ludique et résolument transdisciplinaire orchestré par Gérard Azoulay, fondateur et responsable de l’Observatoire de l’Espace. Entretien.

ArtsHebdoMédias. – Qu’est-ce qui vous a amené à monter une structure comme l’Observatoire de l’Espace au sein du Cnes ?

Gérard Azoulay.

Gérard Azoulay. – De formation en sciences exactes et évoluant à l’époque depuis plus d’une quinzaine d’années dans le domaine spatial, il m’a paru essentiel, voire urgent, de partager l’univers spatial d’une manière différente, afin qu’il ne soit plus cantonné à sa seule dimension scientifique et technique comme c’était le cas au sein de l’agence spatiale. L’espace, ce n’est pas une discipline, comme la biologie ou l’astronomie, c’est presqu’un objet, un milieu ; nous appartenons à l’espace, il nous concerne tous. C’est l’idée qu’il pouvait se dévoiler comme un matériau, une histoire, et être utilisé comme source d’inspiration et de création par des artistes comme des écrivains, qui a conduit à la nécessité de mettre en place un dispositif adéquat, assorti de protocoles. D’où la naissance de l’Observatoire de l’Espace. Si le Cnes travaillait déjà beaucoup avec d’autres établissements scientifiques et techniques pour valoriser et vulgariser l’activité spatiale – le partage avec le public le plus large possible fait partie de ses missions –, les actions conduites par l’Observatoire de l’Espace ont permis de nouer de nouveaux liens, avec des musées des Beaux-Arts, d’Histoire et des centres d’art contemporain, par exemple. C’est un monde très différent qui s’est ouvert en termes de partenariat, de travail et d’interlocuteurs. Depuis plusieurs années, nos actions sont d’ailleurs soutenues par le ministère de la Culture.

Lorsque vous évoquez la création, c’est dans un sens très large.

Tout à fait, c’est d’ailleurs central dans le projet. Ça concerne vraiment tous les champs de la création : les arts visuels, mais aussi les arts de la scène, les arts vivants, la musique, la littérature. D’ailleurs, la revue Espace, parue pour la première fois en 2005, était au départ très axée sur la littérature générale. Je précise car, souvent, quand on évoque la littérature en regard de l’espace, on pense à la science-fiction. Or, nous voulions justement inviter des auteurs qui pensaient que le monde spatial ne les concernait pas, pour leur proposer des dispositifs d’écriture, leur montrer que l’espace, ce n’était pas ce désert humain, désincarné, que l’on trouve parfois dans les ouvrages de science-fiction, mais bien quelque chose d’habité par nos préoccupations terrestres. Depuis plusieurs numéros maintenant, la revue s’est largement ouverte aux arts visuels. Quant à notre programme de résidence hors les murs, il n’est régi par aucune thématique précise ; chaque artiste ou auteur vient avec son projet et nous l’accompagnons en lui fournissant une aide éditoriale, un accès à des lieux, à de la documentation ou encore à différents interlocuteurs. Nous ne sommes pas un centre de ressources, il s’agit vraiment de développer une pratique de travail commun avec les artistes.

Comment définiriez-vous le Festival Sidération ?

Toumani Kouyaté.

Sidération, c’est à la fois le festival des imaginaires spatiaux et un lieu d’expérimentation et de création ; il s’articule chaque année autour d’une thématique particulière. Il est ouvert à tous les publics, car nous ne sommes pas dans un projet savant : il n’y a pas besoin de formation, ni de bagage spécifiques pour appréhender les différents projets présentés. Il n’y a pas de médiateurs au sens strict du terme, non plus, ce sont les artistes qui vont développer une autre forme d’interactivité. Le gardien du « Musée des anecdotes » – parce que tout musée a un gardien ! –, l’une de nos propositions 2018, est par exemple le conteur burkinabé Toumani Kouyaté : il va s’emparer des récits existants et en rajouter d’autres, parfois en fonction de son auditoire. Notre approche est là : tout se noue par le biais du récit ; on y entraîne le public, qui peut lui-même participer. C’est aussi l’un des projets, un peu plus politique, du festival : rappeler que l’aventure spatiale appartient à tous.

« Anecdotes et faits divers » en est le thème 2018. Pourquoi ce choix ?

Il m’est apparu nécessaire en ce qu’il poursuit le travail que l’on mène sur la question du récit. Je défends l’idée que l’on peut regarder les événements spatiaux, éclairer l’aventure spatiale par des récits scientifiques, en sciences exactes, en sciences humaines, ainsi que par des récits d’auteurs de littérature et d’artistes. C’est cette multiplicité qui fait vivre les choses. L’anecdote, c’est la question du micro récit, des histoires minuscules et ordinaires qui, finalement, tendent à l’universalité. Or, ce thème me semble essentiel aujourd’hui, car l’on est souvent face à la construction de grands récits qui voudraient tout englober, tout expliquer, imposer une vison unique. Montrer que l’on peut avoir de multiples approches, c’est donner la possibilité à tout un chacun de participer à une aventure qui paraît réservée à de grands héros. Dans ce projet, nous faisons appel aux héros du quotidien. Modestement, le festival laisse à travers ce thème d’autres paroles s’exprimer et, tout simplement, des confrontations possible.

Comment avez-vous construit la programmation ?

UrbanOmen cartographie divinatoire, Violaine Lochu, 2017.

Il y avait des artistes que j’avais, en amont, envie de programmer et puis le désir de développer plus avant certaines thématiques, auxquelles j’ai proposé à différents créateurs, dont je connaissais le travail, de réfléchir, toujours dans cette idée de confronter micro et macro récits. Par exemple, nous avons invité le performeur François Durif à investiguer la vie de Jean-Jacques Barré, pionnier français (méconnu) de l’activité spatiale dans l’entre-deux guerres, sur lequel nous avons réuni un ensemble d’archives. Il est parti à la recherche de son histoire, de ses motivations, de son quotidien… Nous avons plusieurs envoyés spéciaux et spatiaux-temporels de ce type ! L’écrivain Eric Pessan s’est ainsi rendu à Pleumeur-Bodou, en Bretagne, d’où a été établie en 1962 la première liaison transatlantique par satellite entre la France et les Etats-Unis, pour y interroger la mémoire et ce qu’évoque, aujourd’hui, cette grosse antenne devenue un musée. L’auteure Elitza Gueorguieva s’est quant à elle s’intéressée à la vie des cosmonautes lorsque rendus à leur quotidien sur Terre, tandis que l’accordéoniste Lucie Taffin a imaginé une proposition musicale à partir d’un journal de faits divers sur l’espace – cela va du gâteau au chocolat offert aux responsables du programme Spoutnik aux clubbeurs montés dans l’Airbus A310 ZERO-G (1) –, concocté par nos soins à partir d’articles de presse remontant jusqu’aux années 1950.

Un programme pour le moins éclectique et ouvert, donc.

Nous sommes là pour alimenter en matériau, le processus de création est ensuite extrêmement ouvert. Il y a également une vraie volonté de décloisonnement. Le collectif Clair Obscur, en résidence depuis plus d’un an, présente par exemple Exoterritoires, une proposition qui verra des groupes de festivaliers, dûment « équipés », opérer une sortie exploratoire dans le no man’s land environnant le Cnes sous la conduite d’une exobiologiste (2). Frédéric Ferrer, géographe de formation et metteur en scène, va délivrer un briefing à destination des primo-partants sur Mars en s’appuyant sur tout le protocole mis en œuvre à l’occasion d’un vol de l’Airbus ZERO-G, dont il a eu l’occasion de faire l’expérience. Tout comme Pierre Meunier, lui aussi metteur en scène, qui a volé dans l’Airbus il y a plus longtemps et revient là pour une sorte de Master Classe, lors de laquelle il évoquera la question de la légèreté et, plus particulièrement, celle qui libèrerait les pierres, métaphore de la gravité. Citons encore L’Anecdotarium, qui va réunir, sous l’égide de la comédienne Aurélie Toucas, des acteurs de différents horizons – auteurs, artistes, scientifiques. Il ne s’agit pas de dire que toute parole est égale, mais de voir comment chaque personne, selon sa place par rapport à cette aventure importante qu’est l’aventure spatiale, va pouvoir porter le regard. Chacun d’entre nous peut être détenteur d’une anecdote à venir partager pour nourrir notre mémoire collective.

Quels sont les projets de l’Observatoire de l’Espace pour les mois à venir ?

En attendant Mars (vidéo), Bertrand Dezoteux, 2017.

Dans une quinzaine de jour, s’ouvre aux Abattoirs de Toulouse une exposition inédite (3) de notre modeste collection. Cette dernière, que nous avons déposée au musée, se compose d’une quinzaine d’œuvres produites au fil des dernières années, notamment dans le cadre de Nuit Blanche. Nous sommes par ailleurs en train de créer le Grace, pour Groupe de recherche artistique et culturelle sur l’espace. D’ici mai, nous aurons analysé toutes les (très nombreuses) candidatures reçues suite à un appel à résidence lancé dans l’idée de constituer un groupe de travail réunissant un artiste ou un collectif, un auteur, un chercheur en sciences humaines et l’Observatoire de l’Espace autour d’un thème que nous aurons documenté au préalable. « Infrastructures spatiales et Territoires » est celui défini pour cette édition initiale ; il s’aborde à travers tous les plans, images et autres documents que nous avons pu collecter pour dire les traces physiques de l’espace sur Terre. Quand on évoque l’espace, on pense toujours fusée, satellite, station spatiale, etc. Il s’agit là de s’intéresser au travail de l’homme sur la Terre : comment il construit des bâtiments, des structures, des bases spatiales ou de lâcher de ballons stratosphériques. Quelles sont leurs caractéristiques ? Comment sont-ils élaborés ? Quels en sont l’architecture, le design ? Quelle en est la sociologie du travail ? Autant de questions qui serviront de base à la construction d’une réflexion et d’une création. Cela donnera lieu à une publication, une exposition, des rencontres publiques, aussi, pour ponctuer l’année que dure le projet. Nous avons à cœur de toujours interroger les protocoles de travail, d’imaginer d’autres manières de collaboration. Notamment avec les sciences humaines, car le regard des chercheurs travaillant dans ces champs peut vraiment produire aujourd’hui des choses intéressantes, en interaction avec les autres domaines. C’est en tout cas ce que l’on va tenter de mettre en lumière. Rendez-vous donc dans quelques mois !

(1) Les « explorations » du no man’s land sont programmées à 15h, 16h30 et 18h samedi 24 mars et à 15h, 16h et 17h dimanche 25 mars. Préinscription nécessaire auprès de marion.bottazzi@cnes.fr dans la limite des places disponibles.
(2) L’Airbus A310 ZERO-G est un avion dédié à la recherche scientifique et spatiale qui permet d’effectuer une parabole offrant 22 secondes de micro pesanteur. Le Cnes dispose de deux vols par an et l’Observatoire de l’Espace d’une place de résident par vol.
(3) L’exposition Gravité Zéro se tiendra du 6 avril au 7 octobre aux Abattoirs, à Toulouse.

Contacts

Sidération se tient du vendredi 23 au dimanche 25 mars au Cnes, 2 place Maurice-Quentin, 75001 Paris. En entrée libre de 18h30 à 23h30 le vendredi, de 15h à 23h30 le samedi et de 15h à 18h30 le dimanche.

Crédits photos

Image d’ouverture : Quitter la Terre © Joël Maillard, photo Jeanne Quattropani – Gérard Azoulay © Photo P. Dumas, courtesy Cnes – Toumani Kouyaté © Photo Marie-Andrée Blais – UrbanOmen cartographie divinatoire © Violaine Lochu – En attendant Mars © Bertrand Dezoteux