Sémiotique gestuelle à Pantin

A l’heure où les machines et la technologie font partie intégrante de notre quotidien, une exposition présentée actuellement au Centre national édition art image (Cneai), à Pantin, et conçue en étroite collaboration avec Lab’Bel, le laboratoire artistique du groupe Bel, s’appuie sur les nouveaux codes, comportements et gestes apparus au fil des 20 dernières années pour interroger tant la notion de geste que la question de sa délégation. Elle réunit des propositions spécifiques, signées Tal Isaac Hadad, Matan Mittwoch, Julien Prévieux et Cally Spooner. Les œuvres d’une dizaine d’autres artistes d’horizons variés – Vito Acconci (1940-2017), Ceal Floyer, Lars Fredrikson (1926-1997), Wade Guyton, Channa Horwitz (1932-2013), M/M (Paris), László Moholy-Nagy (1895-1946) et Antoni Muntadas – les accompagnent, telles des ponctuations offrant autant de mises en perspective historiques et/ou thématiques liées à la recherche artistique sur les modifications de nos comportements générées par les pratiques numériques domestiques.

Telephone Paintings, László Moholy-Nagy, 1923-2012.

« L’exposition s’intéresse à la question du geste, et plus particulièrement celle du geste délégué à la machine, comme instrument d’analyse et d’exploration des modifications sociales, depuis le langage jusqu’aux mouvements économiques », explique en préambule Sylvie Boulanger, directrice du Cneai et co-commissaire de l’exposition avec Audrey Illouz. Point de départ de leur réflexion commune, l’acte créateur singulier du Hongrois László Moholy-Nagy qui, en 1922, dicta ses instructions formelles et colorimétriques par téléphone au responsable d’une entreprise d’enseignes et de plaques émaillées pour réaliser sa célèbre série Telephone Paintings. « Il s’agissait d’une base évidente pour travailler sur la question de l’enregistrement comme la délégation du geste, poursuit Audrey Illouz, ainsi que sur la manière dont l’outil peut affecter le comportement ou dont la relation de l’homme à la machine a traversé chaque époque, et sur comment cette relation peut s’articuler aujourd’hui avec de nouveaux outils. » Ces derniers se nomment smartphone, tablette, YouTube, WhatsApp, etc., et sont largement évoqués ici, mais toujours de façon détournée, décortiqués pour mieux mettre au jour leurs enjeux comme leurs dérives, les impacts sur nos corps, nos sentiments et notre rapport à autrui.
Situé au rez-de-chaussée des imposants Magasins généraux de Pantin, au nord-est de Paris, et bordé de baies vitrées ouvrant sur le canal de l’Ourcq, le vaste espace d’exposition invite à la déambulation au fil d’un parcours qui s’articule autour des productions inédites de quatre artistes. Parmi eux, la Britannique Cally Spooner déploie l’une de ses partitions sur tout un pan de mur. Composée de photographies prélevées sur WhatsApp, de transcriptions de ses travaux, de pages de manuscrit raturées – l’artiste est également essayiste et romancière – et de protocoles de performances mis en place par ses soins, Failed British Silver (2018) s’inscrit au cœur des recherches menées par la plasticienne sur la place de l’individu dans l’organisation sociale et le monde du travail à l’ère du technocapitalisme. « Toute la construction de cet ensemble joue sur la valeur économique, précise Audrey Illouz, mais avec des degrés de lecture totalement différents. La série de photographies, par exemple, montre Londres en pleine extension, mais ces images sans qualité sont envoyées depuis le téléphone professionnel de son père. Le ton narratif, celui du capitalisme forcené, est lancé. Avec toujours en filigrane, la manière dont nos identités, nos gestes sont affectés par les données économiques. »

Pour Lana, Julien Prévieux, 2018.

A l’autre bout de la pièce, se dressent deux immenses panneaux de bois formant un coin « éducatif ». Sur l’extérieur d’une des parois, 17 sérigraphies disposées sur trois lignes affichent d’étranges symboles géométriques sur des fonds de différentes couleurs. « Il s’agit d’un haïku que j’ai écrit en yerkish, un langage créé dans les années 1970 pour apprendre aux grands singes à communiquer avec nous, précise Julien Prévieux à l’intention des (nombreux !) non-initiés. Cet assemblage de lexigrammes signifie “Cheese rain on butter house, outdoor orang outan goes hide money in fire, Lana chase turtle for peanuts”, soit “Une pluie de fromage s’abat sur une maison en beurre, dehors un orang outan va cacher de l’argent dans les flammes, Lana pourchasse une tortue pour des cacahuètes”. » Le titre de l’installation, Pour Lana (2018), s’inspire du nom d’une femelle chimpanzé ayant participé à une expérience menée en 1971 par les chercheurs américains Duane Rumbaugh et Ernst von Glaserfeld. « J’ai essayé d’apprendre ce langage, qui comporte plus de 300 mots évoquant beaucoup la nourriture, des choses qui sont cachées, le dehors et le dedans ; j’en ai fait une série, des haïkus dont ne sait pas trop à qui ils s’adressent, reprend l’artiste français dans un sourire. En termes visuels, on est face à une galerie de tableaux abstraits, en termes de langage, on est rabattu sur un statut de singe, qui par ailleurs connaît très mal son langage ! C’est une sorte d’exercice OuLiPo. » Sur la seconde paroi verticale, est projeté un film tourné dans l’espace même de l’exposition. Where is my (deep) mind? (2019) a pour thème d’autres principes du langage ayant trait au Machine Learning, ou apprentissage automatique (notre photo d’ouverture). Il met en scène quatre personnages engagés dans un étonnant ballet, dont le côté sympathique, voire enfantin, et la conversation saugrenue qui l’accompagne sont contrebalancés par le sérieux d’une voix off évoquant diverses situations – que l’on se prend à espérer fictives – ayant pour décor le monde du travail et mettant en relation hommes et machines. « Ces quatre interprètes essaient d’être des machines qui apprennent à être des humains, explique Julien Prévieux. Cela donne lieu à des discussions très alambiquées, très étranges. Avec de drôles de mouvements, parfois burlesques ; on retrouve des gestes de Buster Keaton. Mais en même temps, le texte que l’on entend vient éclairer les implications possibles de ces expériences qui ont plutôt à voir avec une automatisation forcenée du monde. Un monde qui se déploie, dont on peut encore rire, mais peut-être plus pour longtemps. »

Waste, Matan Mittwoch, 2016.

A quelques pas, une grande photographie, qui aurait toute sa place dans un corpus consacré à l’abstraction géométrique, attire le regard. Waste (2016) est le fruit d’un dispositif singulier imaginé par l’Israélien Matan Mittwoch. Après avoir posé sur la surface d’un iPad un presse-papier en verre, entraînant des jeux de lumière et déformant les images émises par l’écran, l’artiste a mis en place, via une connexion wifi, une sorte de boucle d’informations alliant les photographies de l’« installation » prises par son appareil photo, leur enregistrement par la tablette et leur diffusion par le biais de l’écran, la stoppant une fois que « les informations visuelles et de texture censées provenir d’une photo du dispositif avaient totalement disparu », précise l’artiste. « Au tout départ, la seule image que renvoie l’iPad est celle de son écran éclairé affichant les icônes des applications présentes sur le bureau. Ici, cette grille d’apps est utilisée comme une palette de couleurs le serait par un peintre. Les informations, textes et images, sont peu à peu métamorphosées en une ronde abstraite. » En jouant à la fois avec un objet utilisé auparavant pour stocker physiquement sur un bureau des piles de papiers imprimés et un outil capable de conserver des données et actions numériques, Matan Mittwoch brouille la frontière entre le réel et le virtuel. « De manière générale, je m’intéresse à la réalité hybride dans laquelle nous vivons aujourd’hui, poursuit-il, où une paroi de verre, un écran, nous sépare de la réalité virtuelle. » Plus loin, une grande sculpture métallique, composée de cinq plaques d’inox perforées  et évoquant la forme d’un écran de smartphone, est suspendue à la verticale. Full-Stop Comma Closed-Bracket (Point-virgule parenthèse fermante, 2018) se révèle pleinement au visiteur en mouvement. Il convient en effet de se tenir à une certaine distance, et d’observer depuis un certain angle, pour apercevoir ce symbole aujourd’hui connu de tous les adeptes des textos pour signifier un clin d’œil. Les perforations des plaques, dont le dessin évoque une grille de pixels, ont été réalisées par l’artiste grâce à la technique photographique : « J’ai découpé le métal avec de l’acide, en utilisant des bains d’oxydation et grâce aux effets de la lumière. Il est essentiel pour moi que la partie technique ait à voir avec le concept de l’œuvre. Je construisais un écran, outil supposé projeter et enregistrer la lumière, donc il était important pour moi de le sculpter à l’aide de ce même élément. »

Opéra ASMR, Opéra de Montpellier, Tal Isaac Hadad, 2017.

La performance orchestrée par Tal Isaac Hadad implique, elle aussi, la participation active du public. Dans un coin de la salle, une petite pièce a été aménagée. Lorsque la porte s’ouvre, vous êtes invité à entrer, aller vous assoir sur une chaise disposée sur un piédestal et, surtout, à fermer les yeux. Débute alors une expérience sensorielle et physique à la fois très belle et déroutante. Un chant à deux voix s’élève, emplissant la pièce, puis se rapprochant, sa puissance sonore diminuant peu à peu, jusqu’à devenir un chuchotement au creux de l’oreille. Through You (2019) emprunte autant à l’opéra lyrique, dans lequel l’œuvre puise ses morceaux de musique, qu’à la pratique ASMR*, véritable phénomène sur YouTube. Elle s’inscrit dans une recherche menée par l’artiste français sur les détournements de sources sonores, qu’elles proviennent de formes les plus populaires comme les plus savantes, et leurs effets sur le corps. « Je m’intéresse à ce que ça enclenche, à comment notre appareil cognitif vit ces situations, confie Tal Isaac Hadad. Le corps lui aussi réagit. Physiquement, on se situe entre émotion et quelque chose de très physiologique. Il y a ce voyage entre une écoute d’un objet culturel, fruit d’un héritage qui se construit collectivement, et une écoute complètement organique, nerveuse, essentielle dans notre système de survie. Notre corps répond au-delà de notre conscience. » La performance est activée tous les week-ends jusqu’au 31 mars, date de la fin de l’exposition.

Centers, Vito Acconci, 1971.

A cette pièce en lien avec le mouvement ASMR, les commissaires de l’exposition ont choisi de mettre en parallèle des œuvres vidéo historiques, telles Actions (1971) d’Antoni Muntadas, à travers laquelle le plasticien espagnol explore des actions dynamiques par le sens du toucher, ou Centers (1971) de Vito Acconci, où l’on voit feu le vidéaste américain pointer de son index le centre de l’image. « Alors que l’on se croit visé, c’est vers lui-même que l’artiste pointe son doigt, utilisant le moniteur et la caméra comme miroir », explique Audrey Illouz. Ceal Floyer, Lars Fredrikson (1926-1997), Wade Guyton, Channa Horwitz (1932-2013) et M/M (Paris) sont les autres auteurs de pièces disséminées dans l’espace d’exposition et qualifiées de « ponctuations ». « Elles viennent s’inscrire en contrepoint, le plus souvent historique, précisent Sylvie Boulanger et Audrey Illouz. Véritables “punctum” de l’exposition, elles viennent agir sur nous, nous “poindre”, “nous surprendre” et élargir le champ de recherche ouvert, sans aucunement prétendre à l’exhaustivité historique. » A noter qu’un ensemble d’ateliers, conférences, concerts et autres activités participatives sont par ailleurs proposés tout au long de l’exposition. Pour consulter le détail de la programmation d’un seul geste, cliquez !

* Le terme ASMR (Autonomous Sensory Meridian Response ou Réponse automatique des méridiens sensoriels) désigne une sensation physique agréable pouvant être provoquée par un stimulus sensoriel, tel un son, une odeur ou un geste. Le « phénomène ASMR » a provoqué une prolifération de vidéos sur YouTube.

Full-Stop Comma Closed-Bracket, Matan Mittwoch, 2018.
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Geste, jusqu’au 31 mars au Cneai, à Pantin.

Crédits photos

Image d’ouverture : Where is my (deep) mind?, 2019 © Julien Prévieux, photo S. Deman – Telephone Paintings © László Moholy-Nagy, photo S. Deman – Pour Lana © Julien Prévieux, photo S. Deman – Waste © Matan Mittwoch, photo S. Deman – Opéra ASMR © Tal Isaac Hadad – Full-Stop Comma Closed-Bracket ©  Matan Mittwoch, photo S. Deman