Se soulever, c’est s’exposer

Dennis Adams

« Soulèvements » est l’événement de cette fin d’année à Paris. L’exposition à ne pas manquer. Le Jeu de Paume a confié au philosophe et historien Georges Didi-Huberman une réflexion sur les agitations, révoltes et autres bouleversements de notre monde contemporain. D’une richesse incroyable, le parcours proposé ne néglige ni l’esthétique, ni le politique. L’art quand il engage à être pleinement humain.

Les Piques, Annette Messager, 1992.
Les Piques, Annette Messager, 1992.

Les éléments sont déchaînés, les gestes intenses, les mots exclamés, les conflits embrasés et les désirs indestructibles. Pour Soulèvements, le philosophe et historien Georges Didi-Huberman s’impose en dramaturge et livre une exposition en cinq actes. Cinq espaces de pensée propulsée par des œuvres choisies avec un soin et une exigence extrêmes. Un travail considérable évoqué par la directrice du Jeu de Paume, Marta Gili, comme un défi à la fois intellectuel, muséographique et artistique. Soulèvements synthétise les préoccupations, les indignations et les révoltes d’un monde en pleine crise de croissance et d’insuffisance. Un monde gorgé « de désordres sociaux, d’agitations politiques, d’insoumissions, d’insurrections, de révoltes, de révolutions, de vacarmes, d’émeutes, de bouleversements en tous genres », comme le souligne l’exposition. Il est ici question d’esthétique et de politique. D’un dessin de Courbet aux dispositifs artistiques contemporains, Didi-Huberman entraîne le visiteur dans sa réflexion. « Les “sombres temps” ne sont si sombres que parce qu’ils viennent buter sur nos fronts, comprimer nos paupières et offusquer nos regards. Comme des frontières posées à même notre corps et notre pensée. En réalité (si on les regarde à quelque distance) ils sont gris. Gris maussade des ciels de pluie et, surtout, gris anthracite des barbelés, des armes de guerre ou du plomb qu’utilisèrent les prisons les plus cruelles. Les sombres temps sont des temps de plomb. Non seulement ils empêchent notre capacité de voir au-delà et, donc, de désirer, mais ils pèsent lourd, ils pèsent sur nos nuques, sur nos crânes, façon de dire qu’ils étouffent notre capacité de vouloir et de penser. Avec ce paradigme du poids ou du plomb, le mot soumission prend un sens plus évident, plus physique encore. Mais on devra comprendre, dès lors, que le désir contre cela – la survie du désir dans cet espace conçu pour le neutraliser – prend tout son sens à partir du mot soulèvement, et du geste que ce mot suppose* », écrit le philosophe. Au fil des salles, de courts textes ciselés et touchants, comme autant de poignards aiguisant l’intelligence, viennent introduire les thèmes développés (éléments, gestes, mots, conflits, désirs). Chacun d’eux célébrant une des définitions, des intentions du soulèvement. Léger, très léger, un sac rouge sur fond de ciel pommelé de nuages blancs ouvre la danse. Cette photo de Dennis Adams, extraite de la série Airborne, est intitulée Patriot. Comme le clame Ai Weiwei : tout est art, tout est politique.

Lorna Simpson
Easy to Remember, Lorna Simpson, 2001.

« Se soulever, comme lorsqu’on dit “une tempête se lève, se soulève”. Renverser la pesanteur qui nous clouait au sol. Alors, ce sont les lois de l’atmosphère tout entière qui seront contredites. (…) On se soulève d’abord en exerçant son imagination, fût-ce dans ses “caprices” ou ses “disparates”, comme disait Goya. L’imagination soulève des montagnes. Et lorsqu’on se soulève depuis un “désastre” réel, cela veut dire qu’à ce qui nous oppresse, à ceux qui veulent nous rendre les mouvements impossibles, on oppose la résistance de forces qui sont désirs et imaginations d’abord, c’est-à-dire forces psychiques de déchaînement et réouvertures des possibles. » C’est ce texte qui ouvre la voie. Puis, un homme en équilibre sur une chaise s’élève peu à peu (Claude Cattelain, 2009-2010), des piques témoignent de la terreur portée par chaque révolution (Annette Messager, 1992), un individu crie jusqu’à l’épuisement (Jochen Gerz, 1972), quinze paires de lèvres anonymes fredonnent une complainte (Lorna Simpson, 2001), une main tourne les pages d’un livre tout en viande (Artur Barrio, 1978), des migrants traversent de part en part l’écran (Maria Kourkouta, 2016)… Et puis, il y a ces coupures de journaux, ces écrits imprimés, manuscrits, ces dessins gravés ou à main levée, cette peinture qui se répand, ces essais de billets de banque, ces photographies aux visages crispés, poignants, aux regards révoltés, enragés, indignés, ces murs dressés, abattus, habités, ces rues dépavées, ces bâtiments effondrés, ces cadavres alignés…

Maria Kourkouta
Idomeni (arrêt sur image vidéo), Maria Kourkouta, 14 mars 2016 (frontière gréco-macédonienne).

« Un soulèvement peut se terminer dans les larmes des mères sur le corps de leurs enfants morts. Mais ces larmes ne sont pas que d’accablement : elles peuvent encore se donner comme puissances de soulèvement, comme dans ces “marches de résistance” des mères et des grand-mères à Buenos Aires. Ce sont nos propres enfants qui se soulèvent : Zéro de conduite ! Antigone n’était-elle pas presque une enfant ? Que ce soit dans les forêts du Chiapas, à la frontière gréco-macédonienne, quelque part en Chine, en Egypte, à Gaza ou dans la jungle des réseaux informatiques pensés comme une vox populi, il y aura toujours des enfants pour faire le mur », peut-on lire encore à l’orée du dernier acte de Soulèvements. C’est un peu sonné, évidemment, que le visiteur s’achemine vers la fin de l’exposition. Plein de toutes ces horreurs et de toutes ces liesses, il mesure la force immense qui porte chaque être humain à se soulever contre ou pour, à ne jamais laisser la résignation et la tiédeur l’emporter. Georges Didi-Huberman offre une sacrée douche. Le réel, c’est quand on se cogne, suggérait Lacan. Au Jeu de Paume, les bleus sont à l’âme salutaires.

Citation extraite du texte d’introduction du catalogue de l’exposition. Ouvrage collectif sous la direction de Georges Didi-Huberman. Coédition Jeu de Paume/Gallimard 2016.

Soulèvements, une exposition mais pas que !

Pour approfondir Soulèvements, un site dédié est à la disposition de tous.  Cette plateforme Web réunit l’ensemble des ressources proposées par le Jeu de Paume autour de l’exposition : dossier documentaire, pistes scolaires pour les enseignants, bibliographie complète et corpus d’images sont en accès libre. Un agenda permet également de prendre connaissance des nombreux rendez-vous proposés. Notons en particulier que tous les mercredis et samedis à 12 h 30, il est possible de bénéficier d’une visite commentée par un conférencier (sur présentation du ticket d’entrée). Le 3 décembre débutera à 11 h une journée d’étude sous la direction de Georges Didi-Huberman et de Sara Guindani, historienne de l’art. Pour finir, évoquons le catalogue de l’exposition, véritable ouvrage de référence sur la question et ne résistons pas au plaisir de la citation qui vient le clore : « Une confiance d’enfant, une confiance qui va au-devant, espérante, qui vous soulève, confiance qui, entrant dans le brassage tumultueux de l’univers […], devient un soulèvement plus grand, un soulèvement prodigieusement grand, un soulèvement extraordinaire, un soulèvement jamais connu, un soulèvement par-dessus soi, par-dessus tout, un soulèvement miraculeux qui est en même temps un acquiescement, un acquiescement sans borne, apaisant et excitant, un débordement et une libération, une contemplation, une soif de plus de libération, et pourtant à avoir peur que la poitrine ne cède dans cette bienheureuse joie excessive… », écrivait Henri Michaux*. Décidément tout dans cette exposition soulève l’enthousiasme.

* Cette citation d’Henri Michaux est extraite de L’Infini turbulent, ouvrage publié 1957.

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