Rétrospective 2016 – Les chouchous !

Pour terminer en beauté l’année, voici un palmarès à la fois subjectif et singulier de 2016. Point de classement, de top 50 ou de remise de prix, juste une promenade rétrospective dans le paysage de l’art contemporain de ces douze derniers mois. Chaque auteur – membre de la rédaction ou invité en tant que partenaire d’ArtsHebdoMédias – met en lumière un artiste et une exposition. Et pour une fois, son but n’était pas d’informer au sens strict mais de partager des choix fondés non plus sur une actualité, un intérêt objectif, mais sur des raisons à la fois sensibles et personnelles. Une douzaine de lignes pour s’expliquer, ou presque ! Pas plus, précisait l’invitation… Si l’exercice a séduit et amusé, c’est qu’il ne reposait sur rien d’autre que l’envie et la liberté de s’exprimer sur des œuvres qui tiennent à cœur. Chacun d’entre nous s’est vu confronté au choix. Evidemment qu’en un an, il s’est trouvé bien plus de deux sujets à évoquer, mais le défi résidait précisément dans cette capacité à ordonner les priorités. Sensation, histoire, sentiment, défense d’une cause, découverte… tous les prismes ont été utilisés et croisés. La seule obligation était de s’engager. Devant nos yeux ont défilé les expositions les plus en vue ou les plus marquantes, comme The Color Line, réunion exceptionnelle d’artistes africains-américains, offerte par le Musée du quai Branly-Jacques Chirac, à Paris, […], une sélection d’œuvres proposée par le collectif Inconnaissance au 6b, à Saint-Denis, J’ai 10 ans !, événement célébrant le dixième anniversaire du LAAC, à Dunkerque, ou encore Accrochage, ode à la pensée minimale, à un certain sens du vide, imaginée par la Punta della Dogana, à Venise. Les noms d’artistes dont nous avions envie de parler se sont bousculés dans notre esprit enivré par toutes les images et réminiscences qui s’y bousculaient. Il y avait là en tête et sans possibilité de rendre dans toute son exhaustivité le foisonnement de nos réflexions : Helena Almeida, El Anatsui, Vincent Barré, Nick Cave, Ryan Gander, Gérard Garouste, Theaster Gates, Andy Goldsworthy, Huang Yong Ping, Artur Heras, Alex Katz, Frans Krajcberg, Jean Le Gac, Emeric Lhuisset, Michel Nedjar, Philippe Parreno, Laura Poitras, François Réau, Anri Sala, Skall, Richard Skryzak, Felice Varini, Caroline Veith, Eric Vernhes, Ai Weiwei… Stop ! Vous l’aurez compris le choix était plus que cornélien. Mais nous n’avons pas renoncé et voici donc déposé sous vos yeux notre cadeau de fin d’année. Joyeux Noël à tous !

Pour Samantha Deman

Annette Messager, photo Marc Domage, ADAGP
Les 3 Pantins PQ, Annette Messager.

Annette Messager. La double exposition inédite qui lui a été consacrée par le Musée des beaux-arts de Calais et la Cité internationale de la dentelle et de la mode d’octobre 2015 à mai dernier a offert une passionnante plongée dans l’univers si particulier de la plasticienne française. Un univers multiforme, où le corps et ses fragments occupent une place centrale, bâti depuis plus de 40 ans avec des matériaux et objets empruntés au quotidien, par nature « dévalués », et où s’entrecroisent l’imaginaire et l’actualité, l’humour et le tragique, l’intime et le collectif. Un univers dont on ne sort pas indemne, dont les images restent longtemps ancrées derrière la rétine. Rien (ou presque) d’agressif, pourtant, juste une force tranquille qui doucement vous bouleverse. Il en va de même à l’écoute de l’intéressée : un petit bout de femme au ton posé et assuré, aimable mais dénué de toute complaisance. Une grande dame qui à l’heure de jouir des honneurs de ce bel événement organisé dans sa région natale tient à faire entendre combien il est « compliqué » et certainement pas anodin d’exposer à Calais, « quand on sait ce qui se passe à quelques mètres dehors… » « Je me suis posée beaucoup de questions, expliquait Annette Messager en octobre 2015. Si l’on ne peut pas ne pas tenir compte de la situation tragique des migrants, les Calaisiens, eux, ont aussi besoin d’art, de spiritualité, plus que partout ailleurs. » L’exercice était difficile et magnifiquement réussi.

Cairn, Andy Goldsworthy, 2016.
Cairn, Andy Goldsworthy, 2016.

Une saison au Domaine de Chaumont-sur-Loire. Davantage qu’une exposition – et le plaisir à chaque visite renouvelé de parcourir les allées du parc, les pièces du château et ses dépendances ! –, nous avions envie de saluer ici l’initiative reconduite chaque année depuis huit ans consistant à convier le public à une multitude de rencontres singulières, elles-mêmes fruits d’un dialogue particulier instauré par des artistes avec ces lieux historiques et leur environnement naturel déployés en bord de Loire. En 2016, le Centre d’arts et de nature du Domaine de Chaumont-sur-Loire a ainsi accueilli les œuvres des Chinois Cai Guo-Qiang et Wang Keping, des Coréens Lee Bae et Han Sungpil, des Français Pauline Bazignan, Marc Couturier et Jean-Baptiste Huynh, de l’Italien Davide Quayola, de la Brésilienne Luzia Simons et du Marocain Yamou. Le Britannique Andy Goldsworthy a choisi une souche de platane pour y élever un imposant cairn d’ardoise, une œuvre vivante puisque vouée à évoluer au fil de la repousse attendue de l’arbre abattu. Elle est venue compléter un parcours jalonné d’une vingtaine d’installations pérennes signées, entre autres, El Anatsui, Christian Lapie, Vincent Barré, Armin Schubert, Giuseppe Penone, Patrick Dougherty, Tadashi Kawamata, Rainer Gross, Anne et Patrick Poirier, Sarkis, Jannis Kounellis ou encore Mathieu Lehanneur. Pour la deuxième année consécutive, le Centre d’arts et de nature propose par ailleurs une programmation « automne-hiver », qui met plus particulièrement en exergue les travaux de cinq peintres et photographes inspirés par le thème de l’arbre : Stéphane Erouane Dumas, Alexandre Hollan, Michael Lange, Denis Darzacq et Nicolas Alquin sont les hôtes du domaine jusqu’au 28 février 2017.

Pour Didier Beaumelle

(collectionneur et créateur du site Gallery Locator)

Matthieu Boucherit
The Red Line, Matthieu Boucherit.

Matthieu Boucherit. Il arrive souvent qu’on passe plusieurs fois devant le travail d’un artiste sans qu’on y prête suffisamment attention. Il aura fallu attendre la YIA Art Fair pour s’approprier le travail de Matthieu Boucherit. Le déclic est venu en voyant la série The Red Line. Matthieu Boucherit, qui est un peintre et dessinateur de talent, met à profit son style élégant et hyperréaliste pour reproduire les images d’une réalité déformée par les moyens d’y accéder, Internet, la télévision. Imaginez une huile sur toile peinte en noir et blanc et rouge, placée derrière une vitre rouge. Les zones peintes en rouge s’offusquent et deviennent invisibles au regard. Alors, la fascination opère. Un personnage de dos qui regarde droit devant lui. Ce qu’il regarde, peint en rouge, n’est pas révélé, attisant la curiosité du spectateur. L’effet est saisissant. Souvent, le travail de Matthieu Boucherit, membre du collectif Zamakem né dans la Tunisie du Printemps arabe, évoque des conflits au Moyen-Orient. C’est une piste. Cet invisible que contemple ce personnage, un jeune Syrien de dos, ce sont les ruines d’Alep.

Five Car Stud, Edward Kienholz, 1969-1972.
Five Car Stud, Edward Kienholz, 1969-1972.

Kienholz : Five Car Stud, jusqu’au 9 avril 2017 à la Fondation Prada à Milan. Faire le choix de la meilleure exposition de l’année, c’est un peu comme choisir son enfant préféré. Mais l’exposition dont j’ai envie de parler est celle d’artistes américains majeurs et pourtant méconnus, Edward (1927-1994) et Nancy Kienholz, présentée à la Fondation Prada à Milan. Personne ne peut sortir indemne de la confrontation avec leurs œuvres. La sélection se porte sur des pièces allant des années 1960 aux années 1980, qui sont autant d’échos au J’irai cracher sur vos tombes de Vian. Ed & Nancy Kienholz se sont inspirés de faits divers violents et choquants, mettant en accusation la société américaine qui leur était contemporaine. On y parle de brutalité envers les femmes, les enfants, les noirs en un langage expressionniste cru et sans concession. Une œuvre justifie à elle seule le voyage à Milan : Five Car Stud (1969-1972), qui avait fait grand bruit à la Documenta V, en 1972, avant de se faire oublier, car acquise par un discret collectionneur japonais qui ne l’a jamais montrée, jusqu’à sa récente acquisition par la Fondation Prada. L’installation reproduit une scène de lynchage d’une individu noir par des hommes blancs, à la lumière des phares de voitures, sous le regard d’une femme et d’un enfant épouvantés restés dans deux des véhicules. Des hommes masqués s’apprêtent à émasculer vif la victime. Guidé par la lumière des phares et bercé par de la musique country qui s’échappe de l’autoradio d’une des voitures, le visiteur peut approcher cette horreur figée. Le seul regret, au lendemain de l’élection de Donald Trump à la présidence des Etats-Unis, c’est que cette œuvre de soit plus sur le sol américain.

Pour Véronique Godé

Point Clouds portraits" CDA d'Enghien-Les-Bains Catherine Ikam et Louis Fléri
Gravity (détail), Catherine Ikam et Louis Fléri.

Catherine Ikam. Dans la pénombre du Centre des arts d’Enghien-les-Bains, de septembre à décembre, les portraits énigmatiques de Catherine Ikam nous ont attendus, surpris, questionnés comme autant de sentinelles ou de Sphinx à l’ère cybernétique. Car c’est à la question de l’identité, de notre identité, que l’exposition Point Clouds portraits nous renvoyait. Bien au-delà de la performance technique, de la fluidité visuelle et sonore de ses clairs-obscurs, à se faire et se défaire en temps réel dans un maelstrom de particules 3D, c’est l’idée même de la présence qui était suggérée par ces œuvres monumentales, nous rappelant à la manière d’un Spinoza qu’un corps n’est que repos et mouvement, vitesse et lenteur qui en émanent… ou bien le font chuter. Faisant apparaître, dans une toute nouvelle pièce, Gravity, des visages, comme si de la poussière d’étoile, attirée par des forces gravitationnelles invisibles, s’était agrégée autour d’un modèle 3D, un masque transparent. Révélant pour quelques secondes un visage, telle une apparition dans le miroir, se désagrégeant quelques secondes plus tard dans une cascade de particules. Une autre pièce, à l’étage, programmée en 3D relief à partir d’archives visuelles et sonores, nous rappelait qu’avant de cosigner ses œuvres avec son compagnon d’art et de recherche, Louis Fléri, et de travailler avec Thomas Muller en programmation, Catherine Ikam – un pied dans le Paf, l’autre dans l’art du futur –, rencontrait, dès les années 1970, les grands pionniers de l’art vidéo en tant que productrice et auteure d’une émission de télévision qu’elle leur consacra. Amie proche de Nam June Paik, Pierre Restany ou encore Allan Kaprow, fan de Philip K. Dick et chercheuse invitée au MIT, l’artiste nous en restitue avec Digital diaries (exposée à la MEP en 2007) des fragmentations abyssales, qui mériteraient bien toute leur place au sein de nos plus belles institutions !

Staging Silence, Hans Op de Beeck.
Staging Silence, Hans Op de Beeck.

Saisir le silence, jusqu’au 31 décembre au Centquatre. Se glisser dans le noir, entrer dans le décor, écouter crépiter feu, s’égrener les touches du piano… mais qui donc se repose ou se cache dans cette ancienne caravane (Caravan, 2015) et qui peuvent bien être les habitants de cette étrange Marina (The settlement) ? Que dit cette chaussure abandonnée parmi les cannettes de coca dans ce salon bourgeois (The lounge, 2014), avec son canapé Chesterfield, ses bougeoirs et ses grappes de raisins grises façonnées à la glaise ? Ou ce chien endormi comme pétrifié dans la cendre ? A quoi rime cette mise en scène de chaos trop bien ordonné ? Je n’ai pas tout de suite adhéré au charme mélancolique des premières scénographies d’Hans Op de Beeck, mais quelques temps après, ces arrêts sur images me sont revenus en tête, au point de vouloir retourner au Centquatre pour les savourer sans comprendre, tenter d’en surprendre les fantômes, m’étendre sur la moquette et regarder tomber la neige dans ce film d’animation où il ne se passe rien, ou presque, car ce ne sont pas les actions des personnages qui comptent, c’est le temps qui passe et transforme le paysage. Il défile et l’on se laisse porter par les aquarelles comme lorsqu’avant de se coucher, on rappelle à soi les souvenirs troublés d’une maison, ou d’un quartier, qu’enfant on a dû quitter (Night Time extended, 2015). L’artiste flamand Hans Op de Beeck convoque la magie des images et l’absence d’encrage par des nuances de gris : dans un autre film d’une vingtaine de minutes, Staging Silence, il nous révèle, à la manière d’un tutoriel poétique et muet, comment créer la lumière d’un crépuscule sur un lac, avec du film alimentaire et trois pommes de terre découpées. Un salon new-yorkais avec baies vitrées sur fond de « skyscraper-line », avec quelques bouteilles en plastique retournées : tout ne serait donc qu’illusion et trucage ? Comme cette mégapole bâtie avec des pierres de sucre, qui s’effondre dès lors qu’il pleut ou que l’on y verse de l’or noir… Allez savoir ? A vous d’en Saisir le silence : tel est le titre de l’exposition à voir jusqu’au 31 décembre.

Pour Caroline Figwer

L’Amour à cloche-pied (détail), Ivan Messac, 2016.
L’Amour à cloche-pied (détail), Ivan Messac, 2016.

Ivan Messac. Il y a bien des raisons d’avoir envie d’évoquer ici l’artiste parisien à la carrière déjà bien fournie. Le souvenir, tout d’abord, du défi qu’il s’est lancé à lui-même cet automne en installant son atelier dans les sous-sols du Centre Pompidou pour y réaliser, en public et le temps d’une vingtaine d’après-midi, L’amour à cloche-pied, une œuvre monumentale s’inscrivant dans la lignée d’un travail entrepris il y a quelques années entremêlant peinture et sculpture. En conviant plusieurs représentants d’autres champs artistiques – le danseur Hervé Sika, la comédienne Christine Ravat-Farenc, l’écrivain et poète Pierre Tilman et l’illustratrice Delphine Panique – à venir dialoguer avec lui et le jeune public du Studio 13/16, Ivan Messac a offert une bien belle leçon de partage et de transdisciplinarité. Cet atelier éphémère fut par ailleurs l’occasion de communiquer sur un tout nouvel axe de sa pratique, développé ces derniers mois grâce aux technologies numériques : jouant sur les possibilités offertes par les applis Adobe Illustrator Draw et Procreate, l’artiste s’est inventé un terrain de jeu et de création inédit. Une façon, également, de renouveler cette liberté qui lui a toujours tenu à cœur. « Je parle de la liberté avec soi-même, de celle du type qui se sent libre de faire ce qu’il a envie et non pas contraint par ce que les autres attendent de lui, expliquait-il à ArtsHebdoMédias il y a quelques semaines. C’est ça aussi mon bonheur. » Que nous ne nous lassons pas de (faire) partager.

Ben
Tracer et signer la ligne d’horizon, Ben, 1962.

Tout est art ?, jusqu’au 15 janvier 2017 au Musée Maillol, à Paris. Après un an et demi de travaux, le Musée Maillol a rouvert ses portes en septembre dernier avec une exposition rétrospective de l’œuvre de Ben, doublée d’une carte blanche à l’artiste. A 81 ans, c’est la première fois que le Niçois fait l’objet d’une exposition parisienne de cette envergure. S’il conviendrait sans doute de s’interroger sur les raisons de cette forme d’ostracisme, mieux vaut positiver et se réjouir d’avoir enfin la chance d’appréhender dans son ensemble une démarche peut-être méconnue. Car Ben, ce ne sont pas seulement les écritures – qui l’ont certes rendu célèbre auprès du grand public –, c’est un esprit en ébullition permanente, menant une réflexion ininterrompue sur l’art depuis les années 1950 ; un des précurseurs de la performance ; un créateur et travailleur insatiable – des dizaines et des dizaines de pièces ont été réalisées spécifiquement pour l’exposition, en parallèle à l’accrochage rétrospectif – ; un adepte de Fluxus qui, s’il porte sur le monde un regard plein d’humour mais sans concession, n’oublie jamais d’éviter de se prendre au sérieux. Plusieurs centaines d’œuvres sont disséminées en un joyeux foisonnement à travers le Musée Maillol ; ici et là, des tablettes sont accrochées au mur et diffusent des images de l’artiste discourant sur différents thèmes : « Les petites idées », « Les écritures », « Sex Maniac », « La mort » en sont quelques-uns. Ben affirme douter de tout. Une chose est cependant certaine, il ne vous reste qu’un mois pour filer découvrir l’expo !

Pour Jeanne Doré

(rédactrice en chef du magazine en ligne Auparfum.com et de la revue Nez)

Julie Fortier
La revanche des oiseaux (détail), Julie Fortier, 2016.

Julie Fortier. Le 10 novembre, nous étions conviés à la Maison rouge, à Paris, pour assister à La revanche des oiseaux, une performance olfactive imaginée par Julie Fortier. L’artiste, dont le travail est intimement lié aux odeurs depuis quelques années, nous invitait à une expérience au cœur des origines du parfum et de son rôle dans la communication divine. A travers quatre rituels traditionnels que sont l’ablution, la fumigation, la dégustation et l’onction, Julie Fortier est parvenue à créer une atmosphère particulière et intimiste, où le sacré côtoyait le profane, le temps d’une petite heure. Le contexte très particulier de la salle des coiffes, aux vitrines ornées d’une impressionnante collection de 400 masques et parures ethniques de tous les continents, constituait un écrin parfait pour amplifier cette expérience sensorielle, spirituelle, et bien sûr olfactive. Tour à tour aspergés d’un hydrolat de plantes, imprégnés par une odeur de bois brûlé, gentiment enivrés par la dégustation d’un whisky tourbé, lui-même enfumé par la combustion d’un bouquet d’aromates, et les mains massées par un onguent à la rose, nous avons eu la sensation d’un voyage dans le temps et dans les esprits du passé et d’ailleurs. Une cérémonie ponctuée de rituels sacrés, qui captent notre attention et notre esprit dans un déroulé scénarisé et ordonné, nous surprenant à les trouver réconfortants et apaisants.

Boris Raux
Odor Odori, Boris Raux.

Odor Odori, performance signée Boris Raux. Artiste plasticien français de formation scientifique, Boris Raux injecte depuis une dizaine d’années une dimension olfactive dans son travail que j’apprécie beaucoup. Ses installations et mises en scène, souvent interactives, témoignent de sa volonté d’élaborer ce qu’il nomme une « chronique olfactive de société ». Cet automne, il a présenté Odor Odori à Saint-Etienne (le samedi 29 octobre) et à Paris, dans la cour des Beaux-Arts (le mercredi 2 novembre). Une performance dansée, construite avec un groupe d’étudiants en art japonais et français autour d’une réinterprétation d’une danse traditionnelle japonaise de mineurs et au cours de laquelle des odeurs ont été utilisées comme fonds aux différentes séquences.

Pour Marie-Laure Desjardins

Sehgal_Gonzales Torres_Palais de Tokyo
Détail du rideau de perles signé Félix González-Torres qui marque le début du parcours concocté par Tino Sehgal au Palais de Tokyo.

Tino Sehgal. Tino Sehgal n’est pas un artiste avec lequel j’ai eu le plaisir de m’entretenir. Quand à la fin des années 2000 son nom s’est inscrit sur ma longue liste de plasticiens à suivre, je n’étais jamais entrée en contact avec une de ses œuvres mais il paraissait évident que le jeune homme construisait avec opiniâtreté un vrai projet artistique à la fois inattendu et fort intéressant en regard des propositions plastiques de l’époque. La parole, la voix, le corps étaient les hérauts de son travail. Aucun objet ne sortait de son atelier. Son art se révélait à travers des mises en scène jouées par un ou plusieurs individus et auxquelles le public était invité à participer. D’une manière ou d’une autre. A l’époque, les discussions allaient bon train sur quelques dispositions imposées par l’artiste. Notamment, son refus de toute captation de ses pièces, l’absence de certificat d’authenticité lors de la vente d’une œuvre, le souhait de recevoir un paiement en liquide. Si le temps s’est écoulé, Tino Sehgal n’a dérogé à aucun de ses principes et c’est heureux. En fin observateur de nos sociétés, de leurs outrances comme de leurs petites habitudes, il a peaufiné au fil des ans une œuvre unique faite de situations et d’expériences dont la forme résiste au temps tout en se renouvelant à l’envi. Chaque individu peut se sentir concerné par elle, libre de simplement l’observer ou d’y prendre part. Comme dans la vie elle-même. Cette année, le Palais de Tokyo a offert une carte blanche à Tino Sehgal. Réparties dans les 13 000 m2 de l’institution, ses propositions ont retenti. Aujourd’hui encore, je n’en dirai rien et respecterai le souhait de l’artiste. Espérant provoquer chez vous tous non pas le désir de savoir, mais celui de ressentir. C’est si formidable quand l’art nous parle, joue avec nous et nous propose de le vivre, toujours et encore.

Dennis Adams
Patriot, série Airborne, Dennis Adams.

Soulèvements, jusqu’au 15 janvier 2017 au Jeu de Paume, à Paris. Soulèvements est l’exposition sur laquelle il faut revenir. Elle a tout : un excellent sujet, un « chef d’orchestre » exigeant, un lieu qui n’hésite pas à relever les défis, une sélection d’œuvres pertinente et non convenue. Le Jeu de Paume a confié son espace à Georges Didi-Huberman pour y déployer une réflexion sur les désordres sociaux, révoltes et autres agitations de notre monde contemporain. Cette exploration de la notion de soulèvement emporte l’enthousiasme car, malgré la gravité des sujets évoqués, elle est d’une justesse sensible. Pas de mises en avant spectaculaires, pas de misérabilisme, pas de volonté de culpabilisation. Il s’agit d’évoquer à travers la création certains bouleversements et périodes de basculement de l’histoire. D’en apprendre un peu plus sur les sociétés et le pouvoir qu’elles exercent sur les hommes qui les composent. J’ai entendu, ici et là, quelques propos censés venir modérer mon engouement. L’exposition serait trop universitaire, trop focalisée sur un continent ou certains événements, par conséquent oublieuse, et pour finir trop historique et pas assez artistique. Zut ! Flûte ! Et pied de nez aux éternels insatisfaits ! L’intérêt réside précisément dans le CV du commissaire et dans ses choix. Tout au long de Soulèvements, le philosophe, également historien, est présent. Il ne nous lâche ni la main, ni l’esprit. Engagé profondément dans sa proposition, Georges Didi-Huberman a su établir un lien très étroit entre la tension des faits historiques et la tension esthétique des œuvres présentées. Jamais suffisante, jamais bavarde, l’exposition est un exemple et son catalogue une référence. La première est visible jusqu’au 15 janvier 2017. Le second a toute sa place au pied du sapin !

Prochaine mise en ligne : mercredi 4 janvier 2017.

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