Résonances divines au Fresnoy

Junkai Chen

Studio de création contemporaine unique en France, Le Fresnoy nous propose de découvrir tous les ans, au sein même de l’école, un « Panorama » – scénographié ici par Christophe Boulanger – d’une cinquantaine d’œuvres cinématographiques et d’installations multimédias, conçues au cours de l’année précédente par ses étudiants résidents et professeurs intervenants. Jusqu’au 31 décembre l’école, fondée et dirigée par Alain Fleischer à Tourcoing, reste ouverte pour une monstration qui rend compte des questionnements d’artistes issus des quatre coins du monde autant que de la diversité des propositions formelles qui les sous-tendent. Quatre projets nous ont particulièrement inspirés, qu’ils relèvent d’une production interdisciplinaire et/ou d’une économie de moyens, concentrée autour de la restitution d’une parole ou d’une idée originale, faisant disparaître la technologie au profit d’une main divine… (ou d’un esprit malin).

Ester Szabo
Double Take (capture d’écran vidéo), Ester Szabo, 2016.

Le statut des statues. Faut-il qu’une artiste ait grandi à Budapest pour qu’elle s’intéresse d’aussi près à nos statues ? Mais pas n’importe lesquelles : celle qui par exemple, au cœur de Lille, montre Jules Ferry à son pupitre, en bon père de l’école laïque, flanqué de deux femmes et d’une petite fille en bas-reliefs, glorifiant par leur posture soumise la splendeur du ministre de l’Instruction de 1879 à 1882. Ce que questionne ici Eszter Szabo, dans une relecture animée du monument, c’est ce qu’a retenu la conscience collective, alors qu’une étude plus approfondie du personnage nous rappelle que celui qu’on appelait « Ferry Famine », maire de Paris au moment où éclate la Commune – qu’il fuit dès le premier jour – fut aussi ministre des Affaires étrangères et des Colonies (entre 1883 et 1885), conquis par le bien-fondé d’une action civilisatrice auprès des « races inférieures ». L’œuvre subversive d’Eszter Szabo, Double Take, remodèle en 3D et de manière virtuelle des protagonistes de la sculpture qu’elle anime dans un mouvement de simple bascule, alors que Ferry se dote d’un rire cynique – ha, ha, ha, ha, ha ! – lui ôtant toute majesté. «  Double Take représente le moment précis où un spectacle ou un événement inattendu échappe à tout repère de perception, explique l’artiste, et bien qu’on ait déjà vu la scène, on éprouve le besoin de la voir à nouveau. » Jules Ferry n’est que le premier opus d’une série qui entend remettre en question des perceptions quotidiennes convenues, comme ces statues devenues invisibles, dont on ignore plus ou moins l’histoire des personnages qu’elles honorent. En souhaitant développer son principe allégorique à d’autres sculptures, dans d’autres villes, Ester Szabo, entend mener une résistance au pouvoir répressif tout en suscitant un éveil à la curiosité historique, par le biais d’une application mobile qui permet de jouer in situ la vidéo du monument « remixé », tout en l’augmentant d’informations complémentaires. Un projet monumental, aussi ludique qu’instructif.

 

Si l’homme à temps avait ouvert ses yeux égarés (détail), Abtin Sarabi, 2016.
Si l’homme à temps avait ouvert ses yeux égarés (détail), Abtin Sarabi, 2016.

Autopsie d’une vie. Dans son installation interactive Si l’homme à temps avait ouvert ses yeux égarés, l’Iranien Abtin Sarabi propose lui aussi une relecture de l’histoire, un déplacement sur le curseur du temps, une reconstitution, une autopsie : dans la salle à manger, reproduite grandeur nature, des scènes de la vie familiale sont projetées sur le mur comme une sorte d’hologramme ; deux petites filles espiègles se relèvent en catimini la nuit pour consulter un livre interdit, les gros plans sont projetés sur le vieux téléviseur qui s’anime soudain dans la pièce, le son provient quant à lui de l’étagère dont elles retirent le manuscrit. Plusieurs indices transmettent une certaine angoisse, malgré la bonhomie des protagonistes. Le téléphone sonne, si vous le décrochez, vous apprendrez que quelqu’un cherche à joindre cette famille depuis plus d’une semaine. « Dans cette immersion cinématographique, les objets créent un affect agissant selon cette idée du Punctum définie par Roland Barthes*, explique l’artiste, dont l’installation s’inspire du suicide de certaines familles a priori heureuses, soudain confrontées à de graves difficultés sociales et financières. La présence simultanée du réel, de l’apparition, du présent, du futur ou du passé, dans cette mise en scène, fait référence à cette idée développée dans Le Miroir, d’Andreï Tarkovski : les fragments du temps s’empilent mais ne sont pas nécessairement linéaires. »

Gabriel Desplanque
La chambre de Dieu (détail), Gabriel Desplanque, 2016.

Divine solitude. Ce sont notamment ces croisements entre septième art et arts plastiques, scénographie et nouvelles technologies qui engendrent une dynamique spécifique au Fresnoy. « Outre le soutien de l’équipe et le réseau de compétence que l’on y trouve, l’école vous aide financièrement à produire votre projet, explique Gabriel Desplanque, 35 ans, performeur et metteur en scène, reçu sur dossier en 2015 après avoir étudié dix ans plus tôt aux Beaux-Arts et à l’Ecole nationale des arts décoratifs de Paris. Cela permet de travailler plus sereinement au lieu de passer son temps à faire des dossiers et à chercher de l’argent. On peut rester concentrer et l’on se sent aussi moins seul. » L’artiste nous propose de rentrer dans La chambre de Dieu. Il est clairement écrit sur la porte : « Entrez sans frapper ! » Une petite voix émanant d’un ficus demande : « Ça sert à quoi ? A rien, c’est la chambre de Dieu ! » Puis, surgit un flux de techno. C’est le texte et le son qui vous tiennent dans cette scénographie aussi improbable qu’ordinaire : dans la pénombre d’une pièce sans fenêtre, se trouve un bureau tout ce qu’il y a de plus banal, doté d’un PC et d’une imprimante qui, à en croire le tas de feuilles blanches froissées jetées au sol, ne fonctionne pas. Derrière le bureau, on distingue un sapin artificiel, couché par terre, rompu en son centre et emberlificoté d’une guirlande électrique. La voix reprend : « C’est une forêt, une forêt pleine de chiens, de chiens timides qui aboient au loin et qui ne s’approchent jamais. Une forêt, mais avec juste un arbre, un grand sapin vert, solennel, hautin, prétentieux, sûr de lui-même, un sapin parisien, un peu snob. Si on le regarde avec attention, on voit que ses branches sont bien droites, ses aiguilles d’un vert profond, sa stature puissante, pas de doute c’est le roi de la forêt… » On sourit face à l’ironie, on pense à tous ces sapins majestueux qui finiront sur la chaussée. La voix poursuit : « Si on l’observe attentivement, on voit que ce n’est pas un sapin, c’est une suite de hasards, l’addition de tous les possibles, la multiplication d’une suite d’algorithmes très compliqués : trois nombres d’or divisés par le nombre d’épines au carré… » On y croit ! L’installation de Gabriel Desplanque est une expérience visuelle et sonore intime, un spectacle multimédia doté d’une temporalité de quinze minutes et d’une narration, qui rappelle la pièce de théâtre ou le cinéma. Parfois on y entend la mer, parfois une discussion très personnelle, entre deux enfants, entrecoupée de statistiques qui créent une forme de poésie surréaliste, comme cet effet d’annonce : « La somme des rires de toute une vie équivaut au bruit de deux bombes atomiques. » « J’avais envie de travailler cette dimension intime face à des propos très généraux, de créer ces zooms et ces arrêts sur différents modes de comportements actuels avec des dialogues très rapides en mode “chat” et de vraies voix off. On se balade d’un dialogue à l’autre, comme dans une cartographie à travers différents espaces temps, qui évoquerait quelque chose d’omniscient, comme le cerveau de Dieu », résume l’artiste à l’œuvre polymorphe, qui commettait en 2014, Maison Suzanne au théâtre de la ville, un opéra très contemporain dans le cadre du concours « Danse élargie ».

Correspondance, Junkai Chen, 2016.
Correspondance, Junkai Chen, 2016.

La magie du mouvement. Déclencher des rythmiques en gesticulant devant des capteurs face à un écran n’a rien de novateur en art numérique, mais faire dialoguer une gestuelle symbolique avec des instruments acoustiques ancestraux connectés, et nous inviter ainsi à la danse, paraît plus hardi. Correspondance, le projet de Junkai Chen, ne serait-ce que par le soin particulier accordé à la scénographie, s’en trouve assez réussi : le choix d’écrans suspendus comme des tissus où sont projetés des feuilles d’automne flottant au ralenti, ou d’autres calligraphies associées à la beauté plastique des instruments de musique anciens mis sous cloches transparentes – dont le son est numérisé –, confère à son dispositif cette esthétique à la fois high-tech et traditionnelle d’une belle élégance. Né à Shanghai en 1987, diplômé de la Villa Arson en 2014, ce jeune danseur-perfomeur et artiste programmeur ingénieux est arrivé au Fresnoy avec en lui l’énergie de deux poèmes : Correspondances de Charles Baudelaire et Le chant des oiseaux de Wang Wei. Il portait ce désir de croiser deux cultures dans une œuvre visuelle et sonore interactive, orchestrée par un geste chorégraphique qui, pour quelques instants, quelques instants seulement, nous insuffle l’esprit de la danse et nous gratifie d’une puissance divine.

Ce ne sont là que quelques exemples des installations plastiques du Panorama 18, à découvrir jusqu’au 31 décembre et vouées à voyager à travers le monde. De la même façon, parmi les trente commandements énoncés dans son édito par Laurent Le Bon, parrain de cette session 2016 et directeur du Musée Picasso, nous n’en citerons qu’un : « Se réjouir de travailler avec des artistes vivants, et des émotions, des surprises et des échecs qui en résultent ! »

* Barthes propose deux séries de définition du Punctum : le hasard, la rencontre, la co-présence de deux éléments, ce qu’il reprend un peu plus tard dans la formule « la voyance du photographe ne consiste pas à voir mais à ce trouver là ». Parallèlement, il développe une autre piste qu’il finira par préférer. Le Punctum, c’est le sentiment violent que « cela a été une fois » et atteste d’une réalité « ça a été ». Quelque chose s’est posé devant le petit trou et y est resté à jamais. L’essence de la photographie, c’est de ratifier ce qu’elle représente.

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