Rencontres du troisième type

Frame, la foire internationale d’art contemporain initiée à Bâle en juin dernier et IF-Art Fair, événement mettant en avant les avancées technologiques utiles au monde de l’art, s’associent à l’occasion de leurs éditions parisiennes. Du 12 au 21 octobre, le public pourra découvrir FRAMExperience dans deux espaces situés à quelque cinquante mètres l’un de l’autre, au 61 rue de Varenne et au 55 rue de Bellechasse. Une trentaine d’artistes seront représentés, ainsi qu’une série d’innovations destinées aux métiers du marché de l’art. A l’occasion de cette collaboration inédite, ArtsHebdoMédias a rencontré deux des initiateurs du projet, Antoine Py et Jurgen Dsainbayonne.

ArtsHebdoMédias. – Pourriez-vous vous présenter ?

Antoine Py.

Antoine Py. – Après une formation de scénographe à l’Ecole nationale des beaux-arts de Nancy, j’ai collaboré en tant que designer avec des maisons de luxe. Devenu marchand d’art il y a quelques années, je défends la création artistique émer­gente française à travers French Art Agency, fondée en 2015. En 2016, j’ai créé une résidence artistique à Shanghai en collaboration avec le Minsheng Museum et l’Institut Français. Revenu en France en 2017, j’ai lancé avec Camille Frasca « Une Collection », un label d’accrochage d’œuvres dans des lieux intimes, dont l’ambition de faire bouger les lignes curatoriales. Au fur et à mesure de ces accrochages éphémères, l’idée m’est venue de créer des boîtes pour les œuvres. Elles servent à la fois pour le transport et la présentation.
Jurgen Dsainbayonne. – De formation initiale en droit des affaires et en économie, et accessoirement très intéressé par les théories de création monétaire, j’ai eu l’occasion de collaborer à plusieurs projets Web à l’époque de la bulle Internet. Pris de passion pour les nouvelles technologies, notamment la blockchain, j’ai travaillé sur un projet de marketplace consacré à l’art fonctionnel. Désireux d’apporter des garanties sérieuses quant à la provenance des œuvres, je me suis intéressé à la façon dont le marché de l’art traitait cette question. S’en est suivi de multiples interviews avec des acteurs du marché de l’art pour comprendre pratiques et usages, efficacité et pertinence. Mon ambition était de mettre en place un système permettant d’établir une provenance et une certification potentiellement infalsifiable et indestructible. Au bout d’un certain temps, j’ai compris que cette « brique technologique », initialement destinée au projet de marketplace, répondait à une problématique bien plus vaste et pouvait s’appliquer au marché de l’art. C’est ainsi qu’est née Seezart.

Comment est née l’idée de FRAMExperience ?

A. P. – D’une insomnie en janvier dernier ! Au matin, j’ai appelé Jurgen et Quinchy Riya, CEO d’Anatole Tools et je leur ai proposé de réunir les principaux acteurs du marché de l’art au sein d’un salon et de leur faire essayer des technologiques susceptibles de leur simplifier la vie ou d’optimiser leurs capacités. Comme toujours au début, cela paraissait simple, mais il a fallu convaincre. Henri Jobbé-Duval nous a soutenu, puis des galeristes et aussi des collectionneurs. Enfin, après plusieurs rebondissements, nous avons rejoint Bertrand Scholler, qui a créé Frame Art Fair à Basel et avec lequel nous nous apprêtons à lancer FRAMExperience, un concept voué à se développer en France et à l’international. Notre prochaine édition aura lieu à Miami en décembre.

Plusieurs innovations seront donc à découvrir durant FRAMExperience. Des exemples ?

Jurgen Dsainbayonne.

J. D. – Citons NotOrYou, qui propose de s’immerger grâce à son smartphone, ou sa tablette, dans les divers lieux d’exposition du salon. Cela permet au visiteur de découvrir en amont les différents espaces et d’obtenir toutes les informations sur les œuvres d’art. Et Seezart, qui a pour ambition de fournir et de garantir une certification ainsi qu’une provenance infalsifiable des œuvres d’art, tout en assurant la gestion des interactions entre les acteurs concernés sur toute la chaîne de valeur. Ce faisant, nous voulons sécuriser l’ensemble du parcours d’une œuvre d’art, mais aussi les droits des différents acteurs (droit de propriété, droits d’auteur, droit de représentation, etc.) et assurer la légalité des opérations. Pour ce faire, nous utilisons notamment la technologie de la blockchain et les smart-contracts. Sans oublier le design, qui doit permettre de répondre aux usages, mais aussi aux besoins et attentes d’une nouvelle génération d’acteurs digital friendly ou native ! Un des principaux enjeux est de construire un équilibre entre la transparence et la nécessaire confidentialité des affaires, en fonction du contexte transactionnel et de la qualité des acteurs concernés.

Au-delà de la présence technologique, quelles sont les spécificités de FRAMExperience ?

A. P. – Nous voulons un salon ouvert, avec des galeristes qui défendent leurs scènes nationales, et « décalé », avec des conférences et des tables rondes sur les nouvelles technologies et leurs problématiques, des moments conviviaux, comme l’invitation lancée à Pierre Génison, clarinettiste français, la présence d’associations artistiques… Nous n’avons pas peur de l’ouverture et donc de l’éclectisme. Nous sommes pour tenter, essayer, se casser la figure, se remettre en question. Et pourquoi pas réussir ? Ce salon sera un lieu de vie. Les nouvelles technologies, tout le monde en parle. Il y a plein d’incubateurs, d’accélérateurs, de pépinières, mais des espaces de test en direct avec tous les acteurs réunis, nous n’en avons jamais vus.

Vous allez organiser des workshops ?

J. D. – Effectivement. Nous allons inviter les galeristes et les collectionneurs à essayer les technologies présentes, de nouveaux moyens qui pourront leur permettre d’améliorer leur quotidien. Il y a tant de choses possibles que peu de personnes soupçonnent.

Comment le milieu de l’art a-t-il accueilli votre initiative ?

A. P. – Quand la roue a été inventée, je suis certain qu’elle a été soupçonnée de ne servir à rien ou de n’être qu’une mode. Il est vrai que bon nombre de galeristes n’ont pas compris notre démarche ; cependant, l’engouement de certains, et notamment des femmes, nous a encouragé. L’une d’elles nous a glissé : « Le monde de l’art n’a pas encore fait l’objet d’une véritable disruption. » Toutefois, je peux comprendre certaines réticences. La peur que les technologies remplacent le galeriste existe encore, mais ce métier est essentiel à la création contemporaine. Aucune technologie ne saurait remplacer ce soutien.

Vous êtes convaincus que le marché de l’art est en pleine métamorphose ?

A. P. – Ce n’est pas le marché de l’art qui est en pleine métamorphose, mais ses acteurs. Comment expliquer à de jeunes collectionneurs que s’ils perdent le certificat de leurs œuvres et que la galerie a fermé, ces dernières n’ont plus de valeur ? A l’ère du numérique, ce n’est pas possible. Par ailleurs, les galeries consacrent beaucoup de temps à des activités de gestion, qui peuvent être optimisées et automatisées grâce aux nouvelles technologies. Occasion pour elles de se recentrer sur leur cœur de métier : découvrir des talents, accompagner les artistes, mais aussi les collectionneurs dans la compréhension du travail artistique, organiser des événements pour faire vivre l’art, etc. De plus, les galeries nomades online, comme Un-Spaced ou Hors Cadre, vont continuer de se multiplier. Elles vendent sur Internet et, plusieurs fois par an, exposent dans des espaces loués. Elles ont compris qu’il y a de plus en plus de candidats à l’achat d’œuvre d’art sur le Web, mais qu’il est nécessaire de conserver un pied dans le monde réel. Dans quelques années, j’aimerais monter un salon uniquement consacré à ce type de galeries. Finissons en évoquant le potentiel de l’intelligence artificielle. Elle arrive déjà à nous guider dans nos goûts vestimentaires, alors qu’en sera-t-il demain pour l’achat d’une œuvre d’art ?

Contact

FRAMExperience, du 12 au 21 octobre, au 61 rue de Varenne et au 55 rue de Bellechasse, Paris. Plus d’infos sur www.frame-art-fair.com.

Crédits photos

Photos © DR