Réalités Nouvelles : Labofactory ne laisse rien tranquille

Le Salon Réalités Nouvelles s’apprête à ouvrir ce week-end les portes de sa 71e édition. Comme chaque année, quelque 365 artistes français et internationaux y présentent chacun une œuvre –  peinture, sculpture, dessin, gravure, photographie ou encore vidéo – s’inscrivant plus particulièrement dans le champ de l’abstraction. Un espace dédié offre de découvrir les travaux de jeunes plasticiens récemment diplômés et/ou encore en école d’art ou en université, tandis que pour la quatrième année consécutive, une section art et sciences, animée par le groupe Labofactory – collectif d’artistes cofondé en 2005 par Jean-Marc Chomaz (physicien, directeur de recherche au CNRS et professeur à l’Ecole polytechnique), Laurent Karst (architecte designer et professeur à l’Ensa Dijon) et François-Eudes Chanfrault (compositeur disparu en 2016) –, invite le public à pénétrer un univers aussi insolite que poétique. Intitulée Espaces intangibles / Intangible Spaces, la proposition 2017 réunit trois installations explorant, notamment, la notion de matérialité. Jean-Marc Chomaz revient avec nous sur la démarche art et science développée au sein de Labofactory.

ArtsHebdoMédias. – Qu’est-ce qui vous a incité, en tant que scientifique, à explorer le champ artistique ?

Jean-Marc Chomaz.

Jean-Marc Chomaz. – Le tournant s’est opéré au début des années 1990, lorsque j’ai pris conscience qu’il devenait nécessaire, face aux grands enjeux contemporains tels ceux du climat et de l’anthropocène, de changer la parole et la posture de l’expert, de les réinventer en ouvrant d’autres voies non limitées à la preuve. En termes de réchauffement climatique, le scientifique peut faire part de son intime conviction, d’un faisceau d’indices, de présomptions, de faits concordants, mais pas de preuves, car l’équation – dont fait partie le moindre brin d’herbe ! – est trop complexe et le basculement en cours trop rapide pour que la science puisse répondre avant qu’il ne soit trop tard. Il faut oublier le certain. On a certes inventé le principe de précaution, mais on ne sait pas l’appliquer. Pour y parvenir, il faut engager le public dans des questionnements, dans la recherche de réponses afin de pouvoir prendre les décisions nécessaires et d’agir pour le devenir de la planète. L’art, par sa faculté à changer notre perception du monde, peut permettre de réinterroger et de reconstruire ces questions, de décaler le regard sans confusion avec la preuve, sans prescription tout en interrogeant l’intuition et l’intime scientifiques. Cet engagement du public va de pair avec le fait qu’il faut que la science se dépossède de quelque chose, se mette en danger.

Qu’entendez-vous par le fait (nécessaire) de se mettre en danger ?

C’est par exemple aller s’exposer en montrant des œuvres sur Réalités Nouvelles ! Il y a dans ce cas, d’une certaine façon, un double danger qui est celui de n’être perçu ni comme un scientifique, ni comme un artiste. Mais, la vraie difficulté est d’essayer d’explorer ce qui est de l’ordre de l’intime, du ressenti, des choses qui nous dépassent. Cette tentative est au cœur de ma démarche art et science : extraire le scientifique du niveau de la preuve et l’amener à échanger avec le public au niveau de l’intime. J’aime citer l’exemple de la musique : n’importe qui peut être touché aux larmes par un morceau ou un chant sans en avoir jamais appris les notes. Or la science, pour s’être trop concentrée sur le solfège, s’est en quelque sorte coupée du ressenti. On a besoin de retrouver ce lien parce qu’il faut s’engager. Il nous faut construire une narration du futur. Cela ne peut se faire que collectivement, notamment avec l’aide des artistes : poussés par une volonté de ne rien laisser tranquille, ils sont capables d’agrandir l’espace dans lequel on pense. La mise en place de Labofactory est le fruit de la montée en puissance de cette idée de participer à la construction d’un futur. Si les artistes aiment bien essayer de s’emparer des termes « laboratoire » et « recherche », c’est un peu le mouvement inverse que nous avons opéré en empruntant à Warhol son concept de factory – un espace ouvert, un peu bouillonnant – pour le mélanger à celui de laboratoire, tout en étendant l’idée de protocole qui y est généralement associée.

Vous êtes donc à la fois scientifique et artiste.

Luminous Drift, Evelina Domnitch, Dmitry Gelfand et Jean-Marc Chomaz , avec la participation de Gaétan Lerisson, 2015.

Oui et je le revendique, même si le monde de l’art continue à vouloir déterminer, dans un travail art & science, qui est le scientifique et qui l’artiste. De mon côté, les choses sont claires. Lorsque je réalise une création artistique, elle s’inscrit dans un processus au terme duquel elle prend sa liberté. Il faut pour cela pouvoir couper court à toute tentation démonstrative ; parvenir, pendant la réalisation, à se mettre en position d’écoute et, lorsque la voix de l’objet se fait beaucoup plus forte, en arrêter la « construction ». C’est ma manière de séparer les deux gestes, scientifique et artistique : l’un par lequel la science trace, dans un panorama donné, un chemin hyper balisé, avec un point de départ et d’arrivée ; l’autre qui s’apparente à celui d’un explorateur qui crée, par son errance, le paysage où il inscrit non pas sa pensée mais son corps. Mon idée, très simple, est de faire rentrer de nouveau les sciences dans les arts, de parvenir à une forme d’hybridation ; de déclarer que la science, c’est d’abord de l’inspiration et de l’imagination, un espace de création, tandis que sa technique est celle de la preuve, de l’expérience et de la mise en question, voire en accusation, de l’intuition.

Qu’est-ce qui vous a donné envie de participer au Salon Réalités Nouvelles ?

Redshift n°0.10, Stormy Weather (détail), Jean-Marc Chomaz et Laurent Karst, 2015.

L’invitation d’Olivier di Pizio nous a paru, à Laurent Karst comme à moi, tout à fait cohérente avec nos propositions artistiques. La cohérence est presque plus forte que lorsque nous participons à des événements labélisés art & science comme Experimenta (Grenoble), Curiositas (Université Paris-Saclay) ou Ars Electronica (Linz), où le déploiement de technologie et le processus de recherche parfois très complexe peuvent mener à une certaine confusion ou complexité qui isole de l’émotion ou de l’intime. Dans ce que nous présentons à Réalités Nouvelles, il n’y a presque rien de technologique : il s’agit plutôt de réflexions, par rapport à des matérialités, des paradoxes, qui prennent la forme de constructions, de petits univers qui dialoguent entre eux. Avec, toujours, cette volonté de faire bouger les lignes des sciences. L’œuvre s’appuie sur des principes physiques, mais il n’est pas nécessaire de s’informer sur toute la recherche pour l’appréhender. Si le processus et tout ce dont elle est traversée peuvent être racontés en médiation, elle est une proposition, un objet, un espace à part entière à parcourir, qui vous traverse et vous touche au même titre qu’un tableau ou une sculpture présentés sur le salon peut vous emporter par une anfractuosité du réel, vers un autre état de perception.

Pouvez-vous nous dire quelques mots des propositions déployées cette année ?

Black Out, Jean-Marc Chomaz, Laurent Karst, Gaétan Lerisson, 2017.

Elles sont au nombre de trois et présentées sous le titre Espaces intangibles / Intangible Spaces, qui évoque une matérialité faible. Deux d’entre elles ont été imaginées spécifiquement pour le salon : Sound Stream est le fruit d’une collaboration avec les compositeurs ESSS et Augustin Viard ; elle s’intéresse au principe des courants marins en s’appuyant sur un dispositif qui opère une transposition visuelle de la matière sonore à partir de transmissions lumineuses dans un liquide en mouvement. Née d’une autre collaboration, avec un étudiant de l’Ensa de Dijon, Vittorio Carradore, Vortex Line est une installation qui explore les effets de la vibration d’une corde sur un nuage de brume et, par le dialogue entre réalité et projection vidéo, les oscillations du temps. La troisième, Black Out, a été créée pour l’exposition Dark Science, présentée du 26 au 29 janvier à Berlin, par le Centre culturel Spektrum. Elle se présente sous la forme d’un cylindre vertical dans lequel deux milieux qui se refusent l’un à l’autre, respectivement transparent et noir, sont superposés et traversés d’une tige de métal tournant sur elle-même ; malgré ce mouvement, aucune transformation, ni courant n’est perceptible. Cette pièce est un peu un clin d’œil – nombreux dans mes installations – à la fois à la matière dite noire que la science ne parvient pas à maîtriser et au côté dérisoire des moyens que l’on met ici en œuvre. Elle fonctionne bien, car elle provoque un ressenti très étrange, un trouble et de multiples interprétations. Pour Laurent Karst, elle évoque la question du climat et des instants intenses de pollution qu’on a vécus récemment. Personnellement, j’y vois un vrai cosmos, une réelle matière noire présente dans l’univers et dont on ne connaît pas la nature. Si elles racontent des histoires, nos pièces ne sont cependant pas spécialement porteuses d’un message. Ce qui m’importe, c’est avant tout cette idée de déambulation du spectateur dans l’œuvre. Il faut que l’entrée soit facile, laisser la porte ouverte au mystère, au doute et à la magie ; souvent, les enfants sont immédiatement fascinés par ces propositions d’étranges univers abstraits.

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