Au point de déséquilibre avec Fang Lijun

Fang Lijun

Le Musée Ariana présente, jusqu’au 2 avril à Genève, un ensemble de pièces récentes du Chinois Fang Lijun. Connu pour être l’une des figures de proue – avec Yue Minjun – du mouvement pictural dit du « réalisme cynique », développé au début des années 1990, l’artiste dévoile ici le fruit d’expérimentations, menées depuis 2013, dans le domaine de la céramique.

« Dans la phase préliminaire de ma production de porcelaine, je me pose la question du vide, de la transparence, de la translucidité, de la légèreté, de la lumière, de la fragilité, etc., explique Fang Lijun dans un entretien avec la commissaire Anne-Claire Schumacher, publié dans le catalogue de l’exposition. J’ajuste ensuite continuellement ces concepts au cours du processus créatif. Je recherche la limite de ce que l’on peut faire avec la céramique. » Des propos qui prennent corps dans une série de sculptures en porcelaine diaphane, évoquant aussi bien une enceinte de briques ou une maisonnette sur le point de s’écrouler qu’une pâtisserie – le blanc et le rose prédominent – tout droit sortie d’un conte. Pour parvenir à ses fins – et faire s’emballer l’imaginaire du spectateur ! –, Fang Lijun a mis au point une technique singulière : chacune de ses pièces est d’abord constituée d’une structure composée de petits modules rectangulaires ou carrés en polystyrène, recouverts d’argile liquide puis enduits d’un émail épais. L’artiste met ensuite au four l’ensemble encore humide – alors qu’il convient de laisser sécher l’argile avant la cuisson pour éviter toute déformation – : sous l’effet de la chaleur, la terre mouillée change de forme, le polystyrène brûle, la céramique se craquèle et se fissure. Si certains modules conservent leur maintien initial, d’autres s’affaissent. L’instabilité et le déséquilibre règnent. « Une fois qu’une technique est contrôlable, elle devient pour moi obsolète et ouvre la porte à de nouvelles explorations, précise-t-il. Le point critique recherché se situe à la frontière entre perfection et destruction ; ce point critique évolue sans cesse. » Fang Lijun va en effet parfois jusqu’à faire quasiment disparaître la pièce, en jouant par exemple sur le temps de cuisson ou en ne recouvrant d’émail que certains côtés des modules tout en renforçant les arêtes. Comme suspendues entre deux états, ses œuvres témoignent d’une fascinante puissance expressive.
En regard de ces productions en volume sont présentés plusieurs toiles et dessins où l’on retrouve notamment le motif qui l’a rendu célèbre : un homme chauve – aux traits semblables à ceux de l’artiste –, bouche souvent ouverte dans une posture de hurlement ou de rire. « Son travail graphique est fondé sur l’autoportrait, rappelle Anne-Claire Schumacher. Ses dessins, gravures et peintures sont peuplés de personnages au crâne rasé clonés à l’infini, grimaçant dans un cri silencieux ou nageant dans – ou contre ? – le courant. (…) La démarche artistique de ce lettré des temps modernes est toutefois habitée d’un profond respect pour la tradition et les techniques anciennes, qu’il maîtrise parfaitement. »

Contact
Crédits photos