Le poids du doute et le choc des mots signés Ben

Deux artistes pris au piège de la gloire, Ben, 2016.

Infatigable créateur, penseur et théoricien de l’art, Ben pose sur le monde un regard acéré laissant la part belle à l’humour et à la poésie. Fidèle à l’esprit Fluxus et mû par un besoin vital de ne jamais rien tenir pour acquis, il a fait du doute l’axe moteur d’une démarche prolifique et de son quotidien un territoire d’exploration. Sculptures, peintures, assemblages d’objets, projections de films, documents, textes et installations sont autant d’éléments de son expression artistique. Jusqu’au 15 janvier, le Musée Maillol présente à Paris Tout est art ?, une exposition offrant à la fois une vision rétrospective de son travail des années 1950, 1960 et 1970 – dont le commissariat a été confié à Andres Pardey, vice-directeur du Musée Tinguely de Bâle – et une plongée dans le fourmillement de ses productions les plus récentes. L’artiste niçois est par ailleurs l’invité de la Maison Elsa Triolet-Aragon, à Saint-Arnoult-en-Yvelines (78), jusqu’au 27 novembre. Retour sur un parcours à la fois riche en rencontres et résolument introspectif.

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Ben lors de l’inauguration de son exposition au Musée Maillol, en septembre 2016 à Paris.

Perchée sur les hauteurs de Nice, au cœur de la colline Saint-Pancrace, la maison de Ben est à l’image de l’homme, tout en espièglerie et générosité. Son écriture familière sillonne la façade aux volets colorés, une multitude de babioles et pièces hétéroclites sont accrochés ou posés ça et là ; sur la terrasse, en contrebas, une armée de bidets semble monter la garde sous le regard placide d’un crocodile rose. « J’ai la maladie de ramasser les objets et je n’aime pas jeter, glisse-t-il dans un sourire. Alors, je les transforme en œuvre d’art. » L’accumulation et le désordre apparent sont trompeurs car, s’il garde tout, Ben est aussi un « maniaque » du classement ; il a par exemple réuni une somme considérable de documentation concernant les artistes et mouvements qu’il a côtoyé durant sa carrière, devenant de fait un véritable « historien de sa génération », pour reprendre l’expression d’Andres Pardey, commissaire de la partie historique de l’exposition actuellement dédiée à l’artiste au Musée Maillol.

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Aperçu de la maison de Ben.

Ben est né à Naples en juillet 1935. Il est le fils d’un antiquaire suisse francophone, Max-Ferdinand Vautier, et l’arrière petit-fils d’un peintre de renom, Benjamin Vautier, dont il reçoit le prénom à la naissance – « On l’appelait Ben Vautier the Ancient ! ». Sa mère vient d’une famille occitane – les Giraud – ; dans ses veines coule aussi du sang irlandais. « Mes parents étaient cultivés, mais pratiquaient le gargarisme culturel. Mon père se levait de table si l’on parlait de Picasso, par exemple ; pour lui, la peinture s’arrêtait à Rembrandt ! Du côté de ma mère, l’intolérance était plutôt d’ordre musical : Beethoven était la référence, la musique atonale et celle de Varèse étaient proscrites ! Ils pensaient savoir ce qui était beau ou laid ; moi, je suis tout le contraire, puisque j’ai toujours défendu le nouveau pour le nouveau. »

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Vue de l’exposition Tout est art ? au Musée Maillol, Ben, 2016.

Ses parents divorcent en 1939. Pendant la guerre, Ben part vivre à Izmir, en Turquie, où sa famille maternelle tient un négoce de tapis et de raisins secs. Son frère Christopher – qui deviendra architecte – reste avec son père, dont il ne découvrira que sur le tard les talents d’écriture : « Mon père écrivait des scénarios qu’il envoyait à Charlie Chaplin. A sa mort, mon frère a récupéré l’un d’eux écrit en 1922, The Stranger, qui est très bien. » En 1945, Ben suit sa mère à Alexandrie, en Egypte, puis à Naples et à Lausanne avant de finalement s’établir à Nice, en 1949. Une enfance pour le moins cosmopolite qui le verra parler sept langues. Sa scolarité est pourtant un échec, il quitte l’école en fin de troisième. « En Suisse, on se moquait de mon accent, j’étais désespéré… », se souvient-il. A Nice, il rejoint tout d’abord les bancs du collège Parc Impérial – dont il sera « viré » –, puis le pensionnat de l’institution catholique Stanislas. « J’étais athée, donc dispensé de messe. J’ai quand même gagné le premier prix d’instruction religieuse en rendant quinze pages sur le thème de l’amour ! Poser des questions, c’est toujours facile ; pour moi, c’est comme respirer. Mais j’étais tellement mauvais par ailleurs que l’on m’a mis dehors ! Je regrette beaucoup cependant de ne pas avoir étudié la politique, la psychanalyse et/ou la philosophie à l’université. »

La recherche de l’étonnant

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Vue de l’exposition Tout est art ? au Musée Maillol, Ben.

Ben a 15 ans. Sa mère – « Bien qu’autoritaire, c’était une très bonne femme. » – lui trouve un travail à la librairie niçoise Le Nain Bleu. « J’ai commencé par laver les carreaux ; je surveillais également les cartes postales présentées à l’extérieur. Puis, comme je parlais l’anglais, je suis passé dans le rayon anglophone, avant de rejoindre celui dédié à l’art. » Le jeune homme est hébergé dans une mansarde située au-dessus du magasin. Il y parcourt inlassablement des ouvrages d’art, à la recherche de tableaux « étonnants ». « J’avais déjà développé une forme de théorie du nouveau et j’étais fasciné par les illustrations. » Quand l’une d’elles l’interpellait, il en déchirait doucement la page qui en rejoignait d’autres sur son « mur des chocs » – arborant Poliakoff, Soulages, Kandinsky, etc.

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Vue de l’exposition Tout est art ? au Musée Maillol, Ben.

Parallèlement à une courte carrière de libraire – sa mère lui achète au milieu des années 1950 une petite librairie-papèterie, qu’il vendra pour ouvrir une boutique de disques d’occasion en 1958 –, Ben cherche à développer une pratique artistique propre. « J’essayais de trouver des formes, c’est tout ! J’avais inventé celle de la banane et j’en étais très content. » Il côtoie Robert Malaval, François Fontan – à l’écoute duquel il devient un ardent défenseur de l’ethnisme et des minorités culturelles, sujet qui lui tient toujours à cœur –, Eliane Radigue, Arman et Yves Klein. C’est ce dernier qui lui conseillera d’abandonner sa recherche de formes picturales pour se concentrer davantage sur ses travaux d’écriture, où s’entremêlent sémantique et peinture.

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Tracer et signer la ligne d’horizon, Ben, 1962.

Situé au 32 rue Tonduti de l’Escarène, tout près de l’ancienne école des Beaux-Arts, son magasin – le lieu aux murs intérieurs et extérieurs peu à peu couverts de ses productions rejoindra les collections du Centre Pompidou en 1975, à l’initiative de son directeur Pontus Hultén – devient un lieu de rencontres et de débats ; c’est aussi une galerie et un atelier. « Les étudiants de l’école avaient interdiction de venir chez moi, où se retrouvaient tous les jeunes attirés par le nouveau, sous peine d’être expulsés ! » Dommage pour eux… Ben ne s’encombre pour sa part d’aucune sorte d’autorisation pour accueillir dans sa minuscule galerie de trois mètres sur trois toute l’avant-garde niçoise – Marcel Alocco, Serge Maccaferri, Martial Raysse, Bernar Venet, pour ne citer qu’eux –, comme celle venue de plus lointains horizons – Christian Boltanski, Albert Chubac (1925-2008), Robert Filliou (1926-1987), La Monte Young, Sarkis, etc. « Le principe d’expo chez moi, c’était : choquez-moi, étonnez-moi ! Il y avait toujours un débat préalable, des pour et des contre, des notes qui étaient attribuées. Je continue d’ailleurs d’appliquer ce principe à moi-même et je me donne parfois de très mauvaises notes ! »

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Vue de l’exposition Tout est art ? au Musée Maillol, Ben.

Dès le tout début des années 1960, Ben se reconnaît dans la pensée et les activités émergentes du groupe Fluxus* de George Maciunas – rencontré en 1962 à Londres – ; il multiplie alors les actions dans l’espace public et développe une série de gestes inscrits dans le quotidien qui sont autant de « chocs » pour ses contemporains. « Aujourd’hui, ce type d’intervention est très connu voire ennuyeux, fait remarquer Andres Pardey. Mais à l’époque, ça n’était absolument pas normal qu’un artiste sorte de son atelier, du musée, de l’espace d’exposition. Et qu’il mène des actions inattendues. » Citons parmi elles, « Me regarder dans un miroir », « Creuser un trou et vendre de la terre », « Rentrer dans l’eau tout habillé avec un parapluie », « Poser une feuille de papier blanc sur la chaussée »… « L’art n’est qu’une question d’ego, rappelle Ben inlassablement, et me mettre au milieu de la Promenade des Anglais avec un panneau sur lequel était écrit “Regardez-moi, cela suffit” théorisait cela à merveille ! » Même son mariage avec Annie Baricalla – union célébrée en décembre 1964 et dont naîtra deux enfants, Eva et François – devient un geste artistique. A la même époque, il entreprend, comme d’autres, de s’approprier le monde en tant qu’œuvre : lui, décide de signer tout ce qu’il trouve ou lui passe par la tête. Des œufs de poule à l’univers, en passant par le mystère, la ligne d’horizon ou encore la température… la liste est aussi longue que délirante. « Je voyais une bétonneuse et je disais c’est à moi ! »

Le « gouffre » du tout est art

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Vue de l’exposition Tout est art ? au Musée Maillol, Ben.

Tout est art, tout est possible en art, telle était alors la voie poursuivie. Aujourd’hui, Ben ajoute à cette courte phrase un point d’interrogation et en fait le titre de son exposition au Musée Maillol. « C’est un changement de point de vue très important, souligne Andres Pardey. Le moment où l’on pouvait affirmer cela est passé. A présent, il faut se demander si c’est juste ou pas. » « Si tout est art, l’art n’est pas forcément partout, précise Ben. Aujourd’hui, tout le monde a des idées. Je ne sais pas si ce sera encore possible longtemps d’être étonné. Car le tout est art, c’est comme un gouffre, un trou noir, ça avale tout… parce que tout est trop possible. » Son attention envers la création actuelle n’en faiblit pas pour autant. Lorsqu’il présente son assistant Gérald Panighi, il le décrit comme « un grand artiste ». « Ses textes sont magnifiques, il apporte une autre vision du monde, par le biais des faits divers. » Il évoque également une exposition récente qu’il a été voir à la Villa Arson. « C’était vraiment extraordinaire. Emmanuelle Lainé avait mis du désordre, mais à un point tel que j’ai cru que l’expo n’avait pas commencé… Elle m’a roulé dans la farine ! »

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Vue de l’exposition Tout est art ? au Musée Maillol, Ben.

De son côté, Ben continue de travailler, beaucoup, « tout le temps », et de donner son point de vue sur l’actualité, qu’elle soit culturelle ou politique, par le biais de newsletters régulières et savoureusement longues. Dans la dernière, en date du 4 octobre, il annonce notamment son intention de reprendre une activité radiophonique sur « Radio Ben libre », à suivre sur son site Internet qu’il alimente de ses réflexions et analyses depuis une vingtaine d’années au fil de ses introspections. « Je suis né avec le doute, je doute de tout ». La vérité est pour lui une matière. « Il y a toujours une possibilité de remettre en question, ou tout du moins de préciser, d’aller plus loin, insiste-t-il. Il faut analyser, savoir où on met les pieds, mais jamais partir avec des certitudes et des déclarations unilatérales. » Quant à la place de l’artiste, son utilité, le sujet vaut à ses yeux toujours le détour. « Jusqu’à maintenant, je m’étais souvent dit que, de toute façon, s’il n’avait pas le pouvoir politique, ni n’était réaliste ou intelligent, l’artiste ne comptait pas. Par contre, il me semble qu’il a une carte à jouer que ni le politicien, ni le diplomate ne peuvent parfois sortir. J’aimerais bien écrire là-dessus. Encore un truc à creuser ! », s’exclame-t-il avant de conclure : « Plus que de l’artiste, on a besoin aujourd’hui de liberté, de doute, de créativité, de nouveau. »

* Initié à l’aube des années 1960 par l’Américain George Maciunas, Fluxus est un courant s’inscrivant dans l’espace de liberté ouvert par le Futurisme et le Dadaïsme qui a réuni à l’échelle internationale aussi bien des plasticiens que des musiciens et écrivains. Rejet des institutions, remise en cause de la notion même d’œuvre d’art et place de l’artiste dans la société sont les grands axes d’une réflexion commune laissant la part belle à l’humour et à la dérision.

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