Plateforme de décodage

Plateforme : terre-plein, surface plane, horizontale, plus ou moins surélevée, supportant du matériel ou des hommes. Retranchée dans les hauteurs du XXe arrondissement de Paris, près de la place de la Réunion, Plateforme est une petite structure autogérée par une cinquantaine d’artistes qui, depuis 1999, proposent des expositions d’arts plastiques, des ateliers et des performances dont les enjeux de société et les nouvelles pratiques de recherche s’expriment dans le champ des arts média, de la photographie à l’art sonore. Jusqu’au 11 février, ce promontoire d’observation critique, chapeauté par le plasticien François Ronsiaux, présente Walls of Silence, une exposition à l’intitulé emprunté au titre phare du dernier album du chanteur américain John Maus (Screen Memories, 2017) : une dizaine d’artistes originaires de Pologne, de France ou d’Egypte, réunis par la commissaire d’exposition Klio Krajewska, y révèlent, sous forme d’objet mémoire, de déclaration d’amour, d’allégorie brutale, cryptée ou sublimée par l’humour, les symptômes d’une société altérée par l’idée de contrôle politique ou technologique. Rencontre avec Klio Krajewska.

ArtsHebdoMédias. – Dans quelle mesure la musique de John Maus vous a-t-elle inspirée dans la construction de cette exposition et qu’entendez-vous par Walls of Silence (murs de silence) ?

Untitled, Bertrand Planes, 2014-2018.

Klio Krajewska. – C’était à la fois une inspiration et un concours de circonstances. J’ai écouté l’album Screen Memories (2017), notamment le morceau Walls of Silence au moment où l’on a pris la décision de se lancer dans le projet avec Plateforme. Très vite ça a fait « tilt », c’est aussi simple que ça. John Maus est un musicien que j’affectionne beaucoup, il a étudié la philosophie, comme moi, il a fait sa thèse en sciences politiques et il y a fort à parier que son morceau Walls of Silence ait une dimension politique, tout comme mon exposition. Je savais depuis longtemps que je voulais faire quelque chose autour des murs, au sens propre comme au figuré. C’est peut-être le ventilateur sous cloche de Bertrand Planes (Untitled, 2014-2018) qui incarne le mieux le titre de cette exposition, laquelle explore les frontières, les murs, les plafonds de verre et les barrières invisibles, qu’ils soient symboliques ou physiques, virtuels, culturels ou réels. Il ne s’agit pas nécessairement ici de les dépasser, mais il est plutôt question de les mettre en lumière et de proposer des interrogations. L’installation de Bertrand Planes est une métaphore de ces limites. Ici, un élément perturbateur, presque invisible, est à la fois celui qui change et modifie le fonctionnement d’un système ou d’une machine. Qui le rend inutile ou, au contraire, apporte un élément déterminant sur sa lecture ou son usage.

Plateforme, qui fonctionne comme un lieu d’exposition et de performance différent d’une galerie traditionnelle, dispose d’un petit espace. Comment avez-vous opéré vos choix ?

Plateforme est un lieu assez unique à Paris. A la fois identifiable comme un espace dédié à la photographie, mais également à l’art numérique. Je connais le collectif depuis 2011 ; j’ai déjà proposé deux soirées. C’est un lieu avec une belle énergie qui a su surmonter des difficultés pour s’inscrire aujourd’hui pleinement dans le paysage artistique. Et puis, j’aime opérer dans un environnement restreint, ça oblige à faire des choix pertinents. La liberté est essentielle mais, sans limitation, il est facile de s’éparpiller. Plateforme propose un agréable espace ouvert. Pour cette exposition, j’ai choisi principalement des artistes avec lesquels j’avais déjà travaillé et qui s’expriment à travers différents médias. Je souhaitais que chaque pièce éclaire la problématique de départ avec un point de vue différent.

Vous n’avez pas hésité à proposer des œuvres assez « cryptiques », comme la pièce sonore Telemetry de Zenial (Lukasz Szalankiewicz). Ne craignez-vous pas qu’en dehors de toute médiation, le public passe totalement à côté de ce type d’œuvre ?

Telemetry (détail), Zenial, 2018.

Je pense qu’une exposition réussie a différents niveaux de lecture : celui d’une expérience esthétique globale, dès la première impression, du point de vue de la scénographie, ou encore de la découverte de chacune des pièces. Les sculptures d’albâtre de Vincent Voillat sont de très beaux objets, très esthétiques, très lisses, presque de décoration ou de design. Le son de Zenial peut être écouté sans explication, comme toute composition sonore ; c’est un son un peu inquiétant, un peu sombre. Savoir que Concrete Waves, Souvenir of a Revolution (2014) de Vincent Voillat (notre photo d’ouverture), qu’on pourrait utiliser comme presse-papier, est en réalité constituée de répliques à échelle réduite des murs placés devant les bâtiments officiels du Caire suite à la révolution égyptienne, ou que le son de Telemetry a été créé à partir des données des logiciels « désinstallés » d’un ordinateur, nous apporte bien sûr une lecture supplémentaire, mais ce n’est pas la condition sine qua non pour ressentir quelque chose. Entre un morceau de pierre de Vincent Voillat et un morceau de son de Zenial, il y a un monde, et pourtant tout cela fonctionne ensemble et met en lumière un type particulier de barrières. Cela dit, je pense que la médiation est essentielle dans le monde de l’art aujourd’hui.
Avec ses 13 tomes de 666 pages, l’encyclopédie des interdits du Web (Blacklists), éditée et présentée par le collectif Disnovation.org (initié par Nicolas Maigret et Maria Roszkowska), joue aussi sur une fascination pour la numérologie. Blacklists m’a frappée parce que c’est de l’art numérique sans être numérique, puisque c’est une encyclopédie comme nous les avons connues avant Wikipedia. C’était intéressant de la faire dialoguer avec la vidéo d’Heba Amin, qui évoque la coupure Internet ordonnée par le gouvernement égyptien pendant la révolution de 2011. Des barrières virtuelles sont parfois tout aussi puissantes que les barrières physiques.

Blacklists, Disnovation.org, 2016.
My Love for you, Egypt… (arrêt sur image vidéo), Heba Amin, 2011.

Il y a aussi cette idée de la violence du silence, qui fonctionne comme un oxymore… ou de ces « plafonds de verre » que l’on retrouve dans les structures hiérarchiques dont les niveaux supérieurs restent fermés à certaines classes ou personnes*.

Systaime, figure mythique du Net art, a en quelque sorte « castré » les hommes politiques en coupant le son d’extraits de leurs discours repris dans sa série vidéo (Silences, 2007-2017). Dani Ploeger explore la présence de la technologie et des armes dans la vie quotidienne et nous transporte ainsi, via la réalité virtuelle, sur une ligne de front où, souvent, il ne se passe rien d’autre que l’attente… Ici, par exemple, celle de quelques soldats dans une salle de réfectoire scolaire en ruine, en Ukraine. Crash Test, du groupe Dæd Baitz, c’est encore une autre histoire : celle d’une œuvre d’art qui, à cause de multiples facteurs, doit subir une transformation particulière puisqu’après avoir atteint un sommet en termes de reconnaissance, elle s’est heurtée à un plafond structurel.

Vous nous présentez deux artistes polonais dans Walls of Silence, et vous êtes également la cocuratrice de WRO, l’une des plus grandes biennales internationales d’arts média organisée à Wroclaw, en Pologne. Quels liens tissez-vous actuellement entre ce pays et la France ?

Crash Test (arrêt sur image vidéo), Dæd Baitz, 2018.

Les artistes polonais – les membres du groupe Dæd Baitz, notamment Pawel Janicki, ainsi que Zenial – ne m’ont pas attendue pour se produire en France ; ils ont déjà été invités par le Centre Pompidou et Le Cube, entre autres. Moi-même, je navigue entre Paris et Wroclaw, où depuis 1989 se déroule la Media Art Biennale WRO, spécialisée dans l’art contemporain, les médias et les technologies.
Dès ses débuts, en tant qu’institution indépendante, WRO a été un endroit pour diffuser tout art qui sortait des critères traditionnels, qui ne pouvait pas être montré dans des festivals « classiques », comme la vidéo, les musiques expérimentales, les débuts de l’interactivité ou le Net art, etc. WRO a été le premier festival à soutenir l’art qui jusqu’alors se faisait et se montrait dans des circuits complètement underground, improvisés dans des appartements ou des galeries informelles. Aujourd’hui, évidemment, les enjeux ont évolué, mais l’idée d’explorer les territoires inédits de la création contemporaine demeure. D’ailleurs, depuis 2008, nous avons ouvert un centre d’art pérenne qui propose des expositions tout au long de l’année et des programmations hors les murs en Pologne et dans d’autres pays. Le 8 février, par exemple, WRO présentera au Cube, à Issy-les-Moulineaux, une sélection internationale de vidéos montrées lors de la biennale 2017, intitulée « WRO Draft Systems ». Chaque édition de WRO construit une perspective critique en art-science-économie-activisme, à l’intersection des territoires créatifs contemporains. En 2017, elle a réuni environ 200 artistes internationaux et organisé des expositions dans 17 lieux à travers la ville sur la thématique des « Systèmes » et de leurs effondrements. WRO fêtera ses 30 ans en mai 2019 ; en attendant, à l’automne prochain à Paris, la Digital Week mettra la Pologne à l’honneur à l’occasion des 100 ans de l’indépendance du pays. La Biennale WRO y aura carte blanche.

Silences (arrêt sur image vidéo), Systaime, 2007-2017.
War Scene (pink room), Dani Ploeger, 2017–2018.

* Une référence au film d’Elia Kazan, Murs Invisibles (1947) dans lequel un jeune journaliste devant écrire sur l’antisémitisme au sein d’un journal libéral new-yorkais se fait passer pour juif pendant huit semaines et apprendra ainsi les frontières invisibles auxquelles se heurte le citoyen juif américain dans l’ensemble de ses démarches.

Contact> Walls of Silence, jusqu’au 11 février à Plateforme à Paris. Ce vendredi 9 février, l’espace d’art organise une nocturne avec une improvisation live d’Olaf Hund à 20 h.

Crédits photos> Image d’ouverture : Concrete Waves, Souvenir of a Revolution (2014) © Vincent Voillat, photo Klio Krajewska – Untitled © Bertrand Planes – Telemetry © Zenial – Blacklists © Disnovation.org, photo Orevo – My Love for you, Egypt, increases by the day © Heba Amin – Crash Test © Dæd Baitz – Silences © Systaime – War Scene (pink room) © Dani Ploeger