Le pinceau trempé dans l’histoire d’Eduardo Arroyo

Les cimaises de la Fondation Maeght, à Saint-Paul-de-Vence, accueille actuellement l’exposition Eduardo Arroyo – Dans le respect des traditions. Pionnier de la figuration narrative, l’artiste compte parmi les peintres espagnols les plus importants de sa génération. Son œuvre engagée, sous influence littéraire et cinématographique, dresse une critique à la fois politique et sociétale de son époque. Un parcours initiatique semé de pièces enthousiasmantes.

La première toile est essentielle. Elle est le diapason de l’exposition. Celle qui donne le « La ». Sur un fond noir, le buste d’une femme se détache. Sur son visage glisse des larmes teintées de bleu et de tristesse. Tina, femme de mineur porte de petits triangles aux couleurs de l’Espagne en guise de boucles d’oreilles. Ces mêmes couleurs qui barrent le coin gauche du tableau comme un ruban noir, le portrait d’un défunt. Elle pleure. Sa tête vient d’être rasée publiquement par les Franquistes. La mujer del minero Perez Martinez, Constantina, llamada Tina es rapada por la policia date de 1970. Eduardo Arroyo ne peint jamais pour ne rien dire. Chaque toile est à la fois un témoignage et une résistance. « Si l’art est l’un des moyens les plus perspicaces et les plus justes pour comprendre la psychologie humaine, pour mettre en lumière la vérité d’un individu, il peut, également, tenter d’exprimer non plus l’identité d’une personne mais celle d’une “humanité”, d’un groupe d’hommes confrontés au temps ou à l’Histoire. L’art prend, chez Eduardo Arroyo, une dimension de fable politique, philosophique ou sociale, quand il cherche à représenter les jeux, les signes, les langages, les chansons de geste des pouvoirs après lesquels court l’humanité », explique Olivier Kaeppelin, directeur de la Fondation Maeght qui présente, jusqu’au 19 novembre, Eduardo Arroyo – Dans le respect des traditions.

Vue de l’exposition Eduardo Arroyo – Dans le respect des traditions.

Salle après salle, le visiteur se régale. Les toiles qui, à travers des associations pertinentes, composent un parcours thématique, se libèrent de toute pédagogie pour parler directement à chacun. Le peintre utilise des formes ou des sujets reconnaissables par tous pour délivrer son message. Un torero face à son double se présente comme dans un jeu des sept erreurs. A la fois identique et différent. Ce face-à-face a lieu de part et d’autre d’une colonne tronquée de celles qui évoquent les ruines dans les peintures classiques. L’artiste, qui a beaucoup observé les chefs-d’œuvre de l’histoire de l’art – depuis les promenades au musée qu’il faisait enfant avec son grand-père –, s’inscrit ainsi dans une double tradition : picturale et populaire. Double portrait de Bocanegra ou le jeu des 7 erreurs est la plus ancienne œuvre présentée par l’exposition. Elle date de 1964.
Au fil du parcours, le visiteur pénètre toujours plus avant dans l’œuvre. Il découvre l’intérêt jamais démenti d’Arroyo pour le dessin et aussi un ensemble de sculptures qu’il n’attendait pas forcément. De pierre et de plomb, comme ces gros galets façonnés par l’eau douce des torrents et percés de trois cavités remplies de ce métal gris bleuâtre. Simulant le crâne des vanités, elles se donnent à voir en dix-huit variations dans un espace très singulier de l’exposition, où trône deux jarres servant de « perchoir » à quatre mouches. « La mouche est un animal talisman que j’ai complètement hispanisé, elle fait partie de mes écrits, je l’ai dessinée pour la couverture d’un livre, je l’ai sculptée aussi. Je définis l’Espagne comme “le paradis des mouches”, elles sont parfois si nombreuses, cruelle et voraces qu’elles en deviennent inquiétantes », commente l’artiste.

Vue de l’exposition Eduardo Arroyo – Dans le respect des traditions.

Dans cette salle, elle va jusqu’à recouvrir tout un pan de mur, dessinée comme un motif de papier peint. Difficile de ne pas penser aux abeilles de Napoléon, utilisées comme symboles d’immortalité et comptant parmi les emblèmes du Premier puis du Second Empire. De Bonaparte cette fois, il est question dans une série de petites peintures pour lesquelles Eduardo Arroyo se joue de la figure du vainqueur d’Arcole en lui faisant subir des déformations. Le travail est savoureux quand on se souvient que tant Antoine-Jean Gros, auteur de la toile Bonaparte au pont d’Arcole, que Jacques-Louis David, auteur de Bonaparte franchissant le col du Grand Saint-Bernard, étaient au service de l’image de l’empereur. Il faut se remémorer Bonaparte, conquérant et sûr de lui, drapé d’un habit de lumière, chevauchant un fier et cabré destrier alors même qu’il avait passé le col du Saint-Bernard en redingote grise et sur le dos d’une mule ! Arroyo n’a de cesse de pointer du pinceau toute forme de propagande et de désacraliser tout type de pouvoir. « Remarquons que si son œuvre se sert de l’histoire en s’y soustrayant, si elle fuit comme la peste le statut d’objet social échangeable, c’est pour offrir un art qui ne relève que de lui-même, et d’un créateur qui ne dépend que de lui seul. Qui est cet artiste solitaire en proie à l’Histoire qu’il combat ? Sans doute le protagoniste d’un espace scénographique qui se construit par d’étonnantes compositions où le gai savoir, le “non sense” et le paradoxe mènent à une lutte incisive avec la mort. Celle-ci prend de nombreuses formes, celles des corridas avec chimères “unicornes”, toréadors et picadors, celles de matchs de boxe, d’affrontements politiques avec leurs cortèges de pouvoirs et d’agents doubles, leurs jeux toxiques et secrets, leurs masques, leurs mascarades accompagnés des crânes et vanités qui attendent chacun d’entre nous », souligne encore Olivier Kaeppelin. Pour autant, il ne faudrait pas imaginer que seule la gravité habite les œuvres d’Eduardo Arroyo. Facétieux par instant, cet esprit aiguisé distille humour, même corrosif, et clins d’œil de connivence qui rendent son travail à la fois touchant et accessible à tous. Quand bien même, chacun ne disposerait pas de l’ensemble des clés de compréhension. Signe de la présence de l’œuvre d’un grand artiste.

Contact
Crédits photos