Pierre Ardouvin en état de veille permanent

The future is going to be boring (J.G. Ballard), Pierre Ardouvin, 2016.

Humour et inquiétude, artifice et réalisme, enchantement et désillusion, musique et silence… Dualité et ambivalence sont au cœur du travail de Pierre Ardouvin. Attentif au monde, l’artiste s’appuie sur la mémoire collective et individuelle, sur la petite comme la grande histoire, pour en livrer depuis 25 ans une lecture personnelle, emprunte d’onirisme et de poésie. Le Mac Val, à Vitry-sur-Seine, accueille jusqu’au 4 septembre Tout est affaire de décor, une exposition rassemblant une trentaine d’œuvres – les plus anciennes datent de 1995, les plus récentes ont été réalisées pour l’occasion – qui offre une délicieuse immersion dans l’univers singulier du plasticien français.

Pierre Ardouvin
Perpetuum mobile, Pierre Ardouvin, 2016.

L’immense salle est plongée dans la pénombre, le sol et les murs sont couverts d’une peinture noire et scintillante. Peu à peu, le regard s’adapte, prend ses marques et est alors sollicité de toutes parts par le biais d’un subtil jeu de lumières. Suspendus au plafond, de curieux mobiles (Perpetuum Mobile 1, 2 et 3, 2016) tournent imperceptiblement sur eux-mêmes : armoires, tables, fauteuils et autres chaises grandeur nature les composent. Leurs ombres dansent en silence sur les parois alentours ; un silence tout juste troublé par le murmure d’un filet d’eau qui suit son cours à travers des rochers noirs en plastique (Ruisseau, 2005). Un peu plus loin, un haut portique (Ohlala, 2013) ravive des souvenirs d’enfance : y sont accrochés une corde à nœuds, une balançoire, des anneaux, ainsi qu’une seconde corde descendant jusqu’au sol et enserrant une dent aux dimensions fantastiques. Juste à côté, une paire de rideaux rouges ouvre sur une scène surmontée de plusieurs rangées de fauteuils, à assise rabattable, dans lesquels les visiteurs sont invités à prendre place d’une pause ; en face d’eux, à l’autre bout de la pièce, des ampoules multicolores dessinent un Bonne nuit les petits (2008). « Au théâtre ce soir – ce titre et celui de Bonne nuit les petits font référence à deux émissions télévisées cultes nées dans des années 1960 – est une œuvre que j’avais conçue pour Art Basel en 2006, précise Pierre Ardouvin. Elle occupait un stand complet et le public était, comme ici, convié à venir s’y asseoir : la foire devenait le spectacle auquel on pouvait assister de l’intérieur et les spectateurs étaient aussi l’objet d’attentions extérieures. J’avais envie de rejouer cette pièce dans cette exposition, parce que l’on est ici dans un rapport à la fois de décor et de théâtralisation des choses ; on peut s’y installer pour découvrir et voir autrement l’ensemble. »

Pierre Ardouvin
Ohlala, Pierre Ardouvin, 2013.

Un ensemble qui, s’il réunit des œuvres datant des ces vingt dernières années, se veut tout sauf rétrospectif. « Il ne s’agit pas non plus de rendre compte d’une manière scientifique du travail de Pierre Ardouvin, explique Frank Lamy, co-commissaire de l’exposition avec la directrice du Mac Val, Alexia Fabre. C’est plutôt un regard porté aujourd’hui, un parcours dans un certain nombre d’œuvres, toutes autonomes et cependant rassemblées dans un geste scénographique extrêmement fort : c’est une pratique courante, voire une signature, chez lui de réaliser des œuvres à la fois autonomes et pouvant être remises en jeu, redistribuées dans des mises en scène de plus en plus radicales. » « Je pense qu’il faut d’abord voir cette exposition comme une proposition globale, complète simplement l’intéressé. Et rentrer dedans comme dans un paysage. »

Pierre Ardouvin
Ecran de veille (série), Pierre Ardouvin, 2016.

Ici, se dresse un parasol arborant des dizaines de boules de Noël (Mirage, 2009), là, un arbre déraciné s’est abattu sur un fauteuil de cuir (La Tempête, 2011) ; au mur, une série de cinq impressions sur toile grand format composent les Ecrans de veille (2016) : il s’agit d’images provenant de cartes postales anciennes, agrandies et retravaillées au pinceau, qui mettent à chaque fois en dialogue un élément construit avec un élément naturel. « Un écran de veille, c’est à la fois une référence à ce que génère automatiquement les ordinateurs quand on cesse de les utiliser, et vont chercher des images dans leur mémoire, commente Pierre Ardouvin, et au surréalisme, à l’écriture automatique, à Robert Desnos quand il parlait d’état de veille : ce moment où la conscience et l’inconscient se côtoient dans des visions, des fusions d’images. C’est aussi une expression presque guerrière qui évoque un état d’observation et d’attention. » Un état dans lequel l’artiste s’inscrit continuellement, portant « avec distance et poésie », pour reprendre les mots d’Alexia Fabre, « un regard sur la situation du monde, la culture, la vie, les autres ».

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La Tempête, Pierre Ardouvin, 2011.

Qu’elles prêtent à sourire, soient propices à la rêverie ou soulèvent une sourde inquiétude, toutes les pièces de Pierre Ardouvin véhiculent une histoire, ancrée dans la réalité ou imaginaire, passée ou à construire. Fonctionnant par assemblages, collages et autres formes d’hybridation, elles convoquent les notions de fiction, de spectacle, de théâtralisation du réel. « Ce sont véritablement des œuvres ouvertes, des tremplins à fiction et des embrayeurs narratifs, reprend Frank Lamy, puisqu’elles vont poser des questions qui vont se répercuter dans la conscience des visiteurs. On est en face de déflagrations poétiques et plastiques qui vont faire leur travail, soit immédiatement, soit a posteriori. Il y a vraiment aussi une polyphonie des références, des situations : La Tempête, par exemple, c’est évidemment celle de 1999, mais également celle de Shakespeare et toutes sortes d’autres tempêtes. »

Pierre Ardouvin
Le bonhomme de neige (4), Pierre Ardouvin, 2007.

Le titre de l’exposition, Tout est affaire de décor, fait quant à lui allusion à Louis Aragon et à l’un de ses poèmes mis en musique par Léo Ferré*. « Il renvoie à une période de l’histoire un peu lointaine, mais aussi à une période de troubles, qui correspond, me semble-t-il, à celle que nous vivons aujourd’hui, analyse Pierre Ardouvin. C’est un peu dans ce théâtre-là que je voulais nous emmener, dans ce rapport à notre présence dans l’histoire et au moment que nous vivons actuellement. » Au centre de la salle, une silhouette sombre et menaçante s’étend sur le sol : c’est celle d’un planeur noir baptisé Bettina (2016). « Son nom vient d’une histoire assez dramatique qui est celle de l’attaque des maquis du Vercors, région dont je suis originaire : en 1944, grâce à des planeurs ayant atterri dans la nuit, l’armée allemande avaient pu mettre fin au grand maquis. Cette pièce me trottait dans la tête depuis longtemps ; ici, elle a trouvé sa place. Mon travail est toujours un peu à la croisée de cette mémoire individuelle, personnelle, et de notre mémoire collective. » Celle-ci est de nouveau sollicitée, dans un registre plus anecdotique, à la sortie de l’espace principal d’exposition : dans le vestibule, un carrousel insolite se meut doucement ; quatre vieux canapés sont disposés sur sa plateforme et tournent au son des Quatre saisons de Vivaldi, musique de fond qui passe en boucle dans d’innombrables lieux d’attente. Ne pas oublier de faire le détour par les jardins du Mac Val, où deux bolides futuristes et enfantins semblent s’être échappés du manège : en vain, puisque fermement arrimés à la pelouse, ils sont deux clins d’œil adressés à la science fiction respectivement intitulés The future is going to be boring (J.G. Ballard) et This is an illusion (Philip K. Dick). Non loin, un bonhomme de neige semble fondre lentement mais irrémédiablement, comme une dernière évocation de notre enfance perdue. A moins qu’il ne veille, au contraire, à ce que nous n’oubliions pas combien, même enfouie, une part de cette enfance reste plus que jamais nécessaire pour rendre la vie… poésie.

* « Tout est affaire de décor » sont les premiers mots de Est-ce ainsi que les hommes vivent, une chanson de Léo Ferré écrite en 1961 à partir du poème d’Aragon Bierstube Magie allemande.

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